L’Europe occidentale

Rouen, le 16 juillet 1963, six heures du matin : un départ tout simple comme vers un quelconque bureau de banlieue. Le cocktail et les photographes, ce sera pour le retour…

Chevaux bondissants, ma brave “PUCELLE” (puisque tel est le surnom que je lui ai donné) fonce à vive allure vers Paris, puis Strasbourg que j’atteins le soir même. L’arrière traine bas, mais si mon véhicule mais si mon véhicule a beaucoup de succès dans la traversée des agglomérations, c’est surtout à cause des grandes inscriptions en lettres blanches que j’ai moi-même peintes la veille sur la carrosserie : PARIS-SAIGON ET RETOUR, des Berges de la Seine aux Rives du Mékong, PUCELLE I en vadrouille et sur la malle arrière : Antoine SOENEN, 80.000 kms, un an seul en Asie. Mais loin de réduire le nombre des questions, cela ne fait que les multiplier. Parfois même aux carrefours, les agents ont un malin plaisir à mettre les feux au rouge de manière à me stopper et à pouvoir lire plus aisément les inscriptions. Quant aux pompistes de station-service, ils me prennent pour un joyeux plaisantin.

A Strasbourg, je prends contact avec une maison d’édition de diapositives touristiques qui est intéressée par une série de clichés sur l’Asie : cela me fera quelques rentrées d’argent à mon retour dans un an, j’en aurai alors sans doute besoin.
Traversée rapide de la Suisse, mais avant l’ascension du Col du Petit Saint Bernard, je fais le plein complet en carburant car l’essence est ici moins chère qu’en Italie.

Un avertisseur italien, cela ferait bien l’affaire pour effrayer les vaches sacrées et les chars à boeufs…

A Milan, je comptais faire l’acquisition de mes films 16mm à bon prix grâce à une lettre d’introduction à l’adresser d’un producteur de films italien. Mais déception, car le producteur est en vacances et il m’est impossible de trouver la quantité requise dans les magasins de Milan.

La solution la plus raisonnable serait certes de refranchir les Alpes afin de me procurer ces films à Lyon ou Marseille ; mais, parti pour une années, je ne me sens pas le coeur à rentrer au bout de deux jours. In Shallah, nous verrons bien, plus loin…
Sans films, je pars donc pour Venise, en évitant l’autostrada à la fois onéreuse et bien peu touristique. A l’aube du quatriène jour, me voici en vue de la cité des Doges dont les clochers émergent comme un mirage des eaux du lagon.

A Trieste, on m’assaille de toutes parts afin de me faire changer à un taux avantageux mes dollars. Dans une rue du port je fais l’acquisition d’un chapeau de paille (Made in Paris), et après un bain dans les eaux délicieuses de l’Adriatique, je me fais longuement dorer sur un de ces énormes blocs de granit qui bordent la plage.

Au soir, me voci à la fontière yougoslave que je franchis le lendemain matin. Les formalités sont des plus réduites, excepté pour la déclaration de devises. Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’état des routes… On m’avait en effet tant parlé de ces routes et de leur lamentable état, que je les appréhendais quelque peu. Mais comme soeur Anne, je ne vois rien, sinon une impeccable route à trois voies que les yougoslaves parent pompeusement du titre d’autoroute.

En ce qui concerne la Yougoslavie, il est impossible de parler des routes, car ce pays n’en possède en réalité qu’une seule qui soit digne de porter ce nom, c’est celle qui mène de Trieste à Thessalonique, via Lubjiana, Zagreb, Belgrade et Skopje. D’une infinie monotonie, elle traverse tout le pays sur une distance de quelques quinze cents kilomètres avec tous les cents kilomètres une station service qui fait en même temps office de garage, d’hôtel et de restaurant. Ce qui est surtout remarquable, ce n’est pas le caractère quelque peu luxueux de ces établissements, mais le fait que tous les pompistes et les garçons de restaurant parlent un français impeccable.

Bien qu’étant un pays charmant, tout plein de fraîcheur et de gaieté, la Yougoslavie est très rarement le but d’une excursion. On n’y fait que passer en se rendant au pays de l’Iliade, mais sans trop s’y attardercar Belgrade reste toujours un peu synonyme de Moscou. Grossière erreur, car s’il est vrai que les villes offrent un aspect quelque peu austère, Zagreb surtout avec es larges rues mal pavées et des énormes bâtisses de grés rouge, les hommes, eux, ne semblent pas du tout aboir été séduits par la doctrine marxiste. Les Yougoslaves sont très ouverts à tout ce qui est étranger et leur accueil est des plus chaleureux.

De toutes parts, on me fait de grands signes d’amitié, surtout les enfants… Un moment, on pourrait même supposer qu’ils soient subventionnés par le Ministère du Tourisme… Mais il est certain que ces festes charmants et naïfs ne peuvent venir qu’en droite ligne du coeur.

Le pittoresque de la Yougoslavie, ce n’est pas en sillonnant l’autoroute qu’on peut le saisir mais en empruntant, comme moi, une de ces pistes pierreuses qui sont le royaume incontesté des mulets et des chars à boeufs (et aussi des 2 CV). Alors seulement, il est possible de découvrir la véritable âme du peuple yougoslave, c’est à dire des hommes simples, endurcis à la tâche, hospitaliers et si profondément sympathiques.

C’est par une route de ce genre qu’un bel après-midi de juillet, j’atteins Skopje. Dans les faubourgs, au alentours du torrent, la fête bat son plein. Partout, ce ne sont que les costumes d’apparat, danses et musique. La joie et le bonheur rayonnent de tous ces visages hâlés et burinés par les ans, la misère et le soleil. Aucun ne se doute du terrible fléau qui plane sur la ville et qui dans quelques heures anéantira leur maison, leur famille et leurs derniers espoirs.

Le soir, je campe à quelques lieues de l’ancienne capitale de la Macédoine. Après avoir dîné d’une ration de riz, je m’endors d’un sommeil tranquille et heureux. AU cours de la nuit, j’ai la sensation que quelqu’un secoue ma voiture, peut-être un berger… et au lever du jour, je prends, onsouciamment le chemin de la Grèce, sans me douter un seul instant du terrible drame qui vient de frapper la ville. La nouvelle ne m’en sera connue qu’à Thessalonique, quelque deux cents kilomètres plus loin. Je tente alors aussitôt de rentrer en territoire yougoslave; mais en vain car mon visa a perdu toute validité et on se reuse à m’en accorder un nouveau. Néanmoins, j’aurai été une des dernières personnes à avoir vu Skopje telle que l’avait laissée le temps avant qu’un tragique destin ne la réduise en un amas de ruines.

Au fur et à mesure que je pénètre en Grèce le paysage devient plus aride en même temps qu’apparaissent des champs d’oliviers.

Il fait chaud. Le long de la route, je m’arrête un instant pour acheter à une paysanne dont la peau brunie a pris la vouleur du bonze, une énorme pastèque à la chaire frâiche et juteuse.

La Grèce : simple étape de transition. Thessalonique, Xanthy, Alexandropolis ; quelques heures de vagabondage au milieu des collines roussies par le chaud soleil méditerranéen avec de temps à autre un morceau tout bleu de mer Egée qui incite à la baignade, voilà comment peut se résumer en quelques mots mon intermède hellénique.

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