Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé
Personal wanderings

Petit détour par l’enfer Khmer.


  • Réponds conformément à la question que je t’ai posé. N’essaie pas de détourner la mienne.
  • N’essaie pas de t’échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contester.
  • Ne fais pas l’imbécile car tu es l’homme qui s’oppose à la révolution.
  • Réponds immédiatement à ma question sans prendre le temps de réfléchir.
  • Ne me parle pas de tes petits incidents commis à l’encontre de la bienséance. Ne parle pas non plus de l’essence de la révolution.
  • Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort.
  • Reste assis tranquillement. Attends mes ordres s’il n’y a pas d’ordre, ne fais rien. Si je te demande de faire quelque chose, fais le immédiatement sans protester.
  • Ne prends pas prétexte sur Kampuchea Khom pour voiler ta gueule de traître.
  • Si vous ne suivez pas tous les ordres ci-dessus, vous recevrez des coups de bâton, de fils électriques ou des électrochocs (vous ne pourrez pas compter ces coups).
  • Si tu désobéis à chaque point de mes règlements, tu auras soit dix coups de fouets, soit cinq électrochocs.

Tel était le règlement des agents de sécurité à partir du 17 avril 1975 quand la clique de Pol-Pot, l’instigateur de la vague Rouge, prit la décision de transformer Tuol Sleng, lycée de Phnom Penh, en centre géant d’extermination. Une prison que l’on connaîtra par la suite sous le nom de S-21.

De nombreuses lignes ont déjà été écrites sur cette page de l’histoire. Mon but n’est pas ici de s’y substituer. Face à l’horreur de la barbarie humaine, chacun ressent l’effroi selon sa sensibilité et chacun le digère selon sa vision de l’avenir. Il me semblait important de délivrer auprès de ceux qui n’ont pas eu la chance d’arpenter ces couloirs, l’affreuse sensation d’un passé qui pourrait resurgir si nous n’y prenons pas garde.

Pour ce faire, je n’ai rien trouvé de mieux que d’y dédier un album photo que vous jugerez parlant ou pas. Mon but ici n’est pas de limiter mon propos à un évènement du passé, ni même de pointer du doigt le peuple Khmer mais simplement de rappeler que de l’Allemagne Nazi, au Japon de l’occupation en passant par l’Amérique de Guantanamo, par le Rwanda de Kagamé ou encore la France de la Guerre d’Algérie, et bien d’autres exemples dans l’histoire humaine que je ne saurais citer ici, tant la liste est exhaustive, la barbarie est une tragédie universelle. Et non, il n’y a pas que la shoah dont il faut se soucier, c’est pourquoi faire de chaque élève du primaire le dépositaire de ce souvenir est un projet hors propos. C’est restreindre son champ de vision à un évènement ponctuel et à une minorité à qui l’on a tendance à attribuer le monopole du martyr quand la raison voudrait que l’on invite plutôt nos enfants à méditer sur les contours sombres de nos sociétés modernes, tout en restituant un champ élargi de la liste de ces exactions… Parlons de Gaza, parlons de la Tunisie ou encore sous certains aspects des USA et de l’Iran. Aucune nation ne saurait se poser en détentrice de la morale universelle, ni ne saurait se prétendre infaillible, tel est le message à retenir de ces sombres pages de notre histoire collective.

Personne ne peut s’en dire totalement prémuni car l’histoire nous apprend que les soubresauts de l’horreur sont souvent radicaux et inattendus et que sous le nom de révolution, la notion de Progrès peut vite passer à la trappe. Notre idéal républicain et les quelques textes fondateurs dont, nous français, pouvons nous enorgueillir constituent le meilleur rempart face à ce risque. On a tendance à les ranger dans un tiroir et à avancer sans, même dans le pays qui les ont vu naître.

Puissions-nous, jeunesse gâtée de l’occident chérir ces textes et la pensée de leurs fondateurs. Puissions-nous en transmettre l’essence à notre descendance afin que le malheur ne s’abatte ni sur nos enfants, ni sur ceux de nos voisins – conséquence d’un désintérêt pour autrui et pour la culture dont nous sommes les grands bénéficiaires.

En mémoire de tous ceux qui ont péri parce qu’ils ne croyaient pas cela possible.
Bienvenue à Tuol Sleng, patrimoine de notre histoire humaine.

Permettez-moi, avant de conclure, de vous inviter à en savoir plus sur le phénomène politique Khmer Rouge et sur ses conséquences pour ces 1,7 millions de cambodgiens. Lecteurs éveillés, veuillez cliquer ici.

Vœu du voyageur encore dans la vingtaine

Je veux voir le monde tel qu’il est,
Loin des rumeurs,
Avec sagesse et honnêteté.

Je veux le voir et l’accepter,
Dans toute sa splendeur,
Et dans ce qu’il a de plus laid.

Je veux toucher, je veux sentir,
Ce qui est cousu d’or et peint au sang,
Pour dire qui du divin ou qui du mécréant,
M’impose ainsi le repentir.

Esprit vivant, né être humain,
Doté d’intelligence et d’une conscience,
Je ne désespère pas, à force d’y chercher un sens,
De pouvoir dire un jour : avec ce monde, je ne fais qu’un !

Faire de la vérité l’autorité,
Et non l’inverse, police de la pensée.
Au terme de l’aventure je veux pouvoir affirmer,
Je suis un homme, je suis le monde et  je me suis trouvé !


My World out of the Coca-Cola sphere, here is my 29th birthday wish !

Profession de foi, une de plus !

Si vous êtes déjà passé(e) par mon blog, vous avez peut-être compris que je n’écrivais pas mes articles en direct. J’en suis encore à relater mes pérégrinations au Laos alors que je me trouve dans le Cambodge voisin. Ceci donne à mes textes un côté surrané et m’oblige à mêler mes souvenirs des lieux décrits à l’état d’esprit du moment. Une traduction hybride de mes observations, qui se traduit par un décalage de réflexions.

Aujourd’hui par exemple, je réfléchis à ce que je veux communiquer de Ventiane, une ville controversée, mal aimée des voyageurs pressés et que je compte défendre, naturellement. Pourtant, je me situe à Kratie, petite ville sur les bords du Mékong à 200km de la frontière Laosienne, mille kilomètres au sud de mon sujet. Décalage donc, avec lequel, j’ai appris à composer.

Une fois n’est pas coutume, je ne parlerai ni de sites visités, ni de sensations que j’ai pu ressentir dans tel ou tel circonstance. Je vais simplement me laisser aller à quelques réflexions, car il faut bien de temps en temps vider son sac. Moi c’est ainsi que je procède pour aller de l’avant… L’accumulation chez moi, requiert de temps à autre un nettoyage par le vide, autrement, j’étouffe !

Ce que j’ai pu observer ces derniers mois tient en deux points simples. Tout d’abord, en ce début de XXIè siècle, le temps manque cruellement ! La notion de progrès, chère aux penseurs du XIXè semble avoir totalement disparu des écrans, à l’heure où l’évolution technologique et la précarité qui lui est associée connaissent une inflation galoppante. Conséquence directe, et ce sera mon deuxième point, notre époque ne connait plus le romantisme. A l’heure où le profit et l’efficacité sont érigés en valeurs suprêmes, je m’interroge : où est l’amour et où sont les sentiments en 2010? Notre génération doit-elle composer avec cette absence? Faut-il abdiquer?

Le temps qui manque, c’est un constat que l’on fait facilement quand on voyage longtemps et lentement comme je le fais. Nos rapports avec ceux qui sont restés à quai, tout d’abord, traduisent bien le gouffre béant qui s’ouvre inéluctablement entre le voyageur et son frère sédentaire. Mon quotidien consiste aujourd’hui à ressentir mon environnement, à développer une sensibilité déjà exacerbée, à observer, quand les autres doivent lutter pour se faire une place dans cette société humanocide. La conséquence de tout cela se traduit par une perte des liens avec ceux qui faisaient notre quotidien d’antan. A l’heure où je passe par dessus les querelles, je me heurte au silence de ceux que nos différents ont pu blesser dans le passé. Triste constat, je ne désespère pas pour autant de rétablir un certain équilibre dans tout cela, quitte à ce que mes mails restent sans réponses pendant de longs mois. Je vais persister, car, je le pense, le silence qui s’est instauré n’a pas lieu d’être… La fraternité et l’amitié durable, je veux y croire, même si elle prend parfois la forme d’une douce trahison.

D’un point de vue plus concret, on observe également l’effritement du temps disponible par l’itinéraire du tourisme de masse. Les villes connectées à des aéroports internationaux regorgent de visiteurs quand les villes secondaires même si elles se situent à moins de cinquante kilomètres et même si elles sont dotées d’un charme certain restent désespérément privées du précieux billet vert, synonyme de développement pour la classe moyenne locale. A Kratie par exemple, il existe des lieux emprunts d’une beauté rare, comme la colline de Sambok. Mais depuis que la route numéro 7 a effectué sa mue, plus personne ne s’arrête. Les cinq heures de route qui étaient nécessaires pour rallier la frontière ne sont plus qu’un souvenir, les touristes qui faisaient halte également. Cette course contre la montre peut-elle continuer sans que le genre humain n’en patisse profondément, ou faut-il que nous répétions la mésaventure de Kronos qui finit par dévorer ses propres enfants pour que nous ouvrions les yeux sur l’avenir que nous sommes en train de bâtir?

Le romantisme pour sa part a rejoint le rayon Variétés chez les disquaires, et le placard à souvenirs dans nos appartements. Ringard et dévalorisé, il est devenu une valeur en voie de disparition. Les assassins sont désignés d’avance. Le besoin de sécurité et le pragmatisme jusitifient que l’on sacrifie celui qui est pourtant l’auteur de ce que l’homme a fait de plus beau. Les fresques de Leonardo, les cathédrales que l’on batissait sur plusieurs siècles, nous devrions les apprécier à leur juste valeur, car elles appartiennent à une époque révolue où l’homme aspirait à la grandeur de l’âme : une valeur non monétisable et donc sans avenir dans notre nouvelle ère. La télévision comme les tendances musicales traduisent bien ce nouvel état de fait. Que l’on me cite cinq artistes que les Etats-Unis ont vu naître ces dix dernières années et qui marqueront leur temps comme ont pu le faire les Pink Floyd, Supertramp, The Doors, The Who ou encore Hotel California dans les années 70… Vous y arrivez? Moi pas… Symptomatique de notre époque, ce constat devrait nous alarmer, pourtant chez la majorité, il n’en est rien. On consomme dans l’instant et on oublie. On aime et on remplace sans attendre. Que restera-t-il de notre ère dans l’esprit de nos enfants, on peut se poser la question…

Suis-je triste pour autant? Un peu, mais un peu seulement. Le peu de connaissances dont je peux me prévaloir dans les domaines de l’histoire et de la philosphie m’ont enseigné que nous évoluions dans une suite de grands cycles. Ce qui est mourant aujourd’hui renaîtra de ses cendres en temps voulu. Il est juste à noter que de mon vivant, cultiver ce type de valeurs ne peut se faire que par la rébellion, seule à même de porter avec elle la flamme d’une passion non destructrice pour l’homme. A part elle, la haine et la colère, rien d’autre.

Je suis fils d’artisan et si j’ai conservé quelque chose cette ascendance, c’est bien l’amour du travail bien fait. Il en fallu du temps pour que j’en prenne conscience, mais par ces quelques textes et photos, j’essaye à ma petite échelle d’être fidèle à cet état d’esprit qui m’a profondément marqué et dont je suis fier aujourd’hui. La publicité, le référencement, tout cet arsenal de techniques peu en lien avec le fond, merci mais je m’en passerai. Mon oeuvre, aussi humble soit-elle, trônera au milieu de cet océan digital et s’offrira sans se trahir, au curieux qui passera dans les environs, quitte à être ignorée du plus grand nombre. J’assume !

Je conclurai ce petit aparté en citant Hartmut Rosa (sociologue allemand auteur d’Accélération, une « critique sociale du temps » de la « modernité tardive » :

Aujourd’hui, le temps a anéanti l’espace. Avec l’accélération des transports, la consommation, la communication, je veux dire « l’accélération technique », la planète semble se rétrécir tant sur le plan spatial que matériel.

Cette rapidité et cette proximité nous semblent extraordinaires, mais au même moment chaque décision prise dans le sens de l’accélération implique la réduction des options permettant la jouissance du voyage et du pays traversé, ou de ce que nous consommons. Ainsi les autoroutes font que les automobilistes ne visitent plus le pays, celui-ci étant réduit à quelques symboles abstraits et à des restoroutes standardisés.

Les voyageurs en avion survolent le paysage à haute altitude, voient à peine la grande ville où ils atterrissent et sont bien souvent transportés dans des camps de vacances, qui n’ont pas grand-chose à voir avec le pays véritable, où on leur proposera de multiples « visites guidées ». En ce sens, l’accélération technique s’accompagne très concrètement d’un anéantissement de l’espace en même temps que d’une accélération du rythme de vie.

Source : Le Monde Magazine

Ne pas avoir peur de ses idées, oser affirmer son bon droit à une vie meilleure et en harmonie avec le reste du vivant, ne jamais abdiquer en faveur de la recherche d’intérêts privés et cultiver cette indépendance d’esprit, tels sont mes voeux pour les temps à venir, quand moi aussi, je devrai courir après la carotte comme tous les autres. Pourvu que je conserve la mémoire et que je n’ai jamais à renier ces mots, c’est tout ce que je me souhaite…

Je ne suis pas une machine à faire du fric, je suis un Homme tout comme vous et j’emmerde les « puissants » qui voudraient nous faire croire le contraire. Vive la liberté de ton et d’esprit, vive la liberté tout court et vive l’humain qui les érigent en sanctuaire !

Le voyage et ses présages

Voilà un chapitre que je souhaitais aborder depuis longtemps tant sa portée mystique est profonde et la dose d’inspiration qui l’accompagne : puissante à mes yeux.

Il s’agit d’intuitions, d’anomalies, de micro-événements auxquels on ne prête d’habitude pas attention mais qui, dans le cadre d’un voyage comme le mien, teintent le parcours d’une magie délicieuse. Une matière propice à la réflexion, un outil parmi tant d’autres pour stimuler l’exercice de la pensée.

Juste parce qu’il est « disponible » et ouvert, le vagabond peut, de temps à autre, percevoir ces signes et leurs conférer une signification particulière. Un marqueur qui fait sauter aux yeux du sujet une vérité toute simple, enfouie dans sa psyché depuis longtemps. Une vérité qui ne demandait qu’à sortir… Le voyageur peut bien entendu, choisir tout aussi librement de les ignorer ces signes, et ainsi rester fidèle à la pensée Cartésienne qui gouverne notre monde. Il peut choisir d’emprisonner sa pensée dans les dogmes de la rationalité. Mais permettez-moi de trancher ainsi : quel gâchis ! S’il n’est une forme de rêve, alors, qu’est-ce que le Voyage? S’il n’est une ouverture sur l’extraordinaire, à quoi bon parcourir tous ces kilomètres?

En réalité, l’enchaînement des lieux-dits n’a pour moi que peu d’intérêt. Dire j’ai vu, j’ai fait, je suis passé, j’ai humé, voilà bien le piège flagrant tendu au bourlingueur. Car il est certain dans ce domaine particulier comme dans tant d’autres, que la quantité, ne fait pas la qualité. Croyez-moi, il vaut mieux passer tout un hiver, dans une région grande comme deux fois la Normandie et y multiplier les observations approfondies, plutôt que de balayer toute l’Asie comme je suis en train de le faire en trois mois seulement. J’aime mon parcours, ça oui ! Mais j’en ai bien conscience, il n’est pas porteur de la vérité universelle, car il survole la Terre et ceux qui la travaillent. Tout ces déplacements ne sont pour moi que le prémices du voyage de ma vie. Un repérage si vous préférez, que je réalise en ce moment, pour mieux choisir et ressentir le lieu de ma prochaine hibernation. Dans quelques temps, mois, années, décennies, qu’importe, je poserai moi aussi mes valises pour laisser pousser sous moi quelques racines. Tout comme Olivier Föllmi, je veux moi aussi Vivre l’Himalaya et d’autres terres encore pour y témoigner de la grandeur de l’Homme en paix.

Ceux qui me connaissent savent que je suis un terreau fertile pour que germe l’idée incongrue, la vision incroyable, voire le discours franchement politiquement incorrect. Qu’une idée soit impopulaire au moment de l’étudier en profondeur, de la décortiquer, je m’en contrefous. Bien au contraire, mon intérêt pour un nouveau sujet grandit proportionnellement à la gêne qu’il occasionne auprès de mes semblables. Un grain de sable dans la grande machine des sociétés contemporaines, je prends ! C’est parce que suis un pourfandeur de la Pensée Unique que j’en deviendrais presque un promoteur de tout ce qui est du ressort de l’alternatif. Vous êtes fous? Tant mieux ! Gardez-vous d’être le digne représentant de la normalité et nous serons amis.

En cela, cet arbre de curiosité planté par Paulo Coelho et son Alchimiste, est fait pour me séduire. Bien que je n’ai pas trouvé l’ouvrage exceptionnel d’un point de vue stylistique – la traduction offerte en anglais donnant même à ce texte un caractère désuet à la limite du niais – je n’en ai pas moins apprécié la profondeur des idées. Une invitation à l’imaginaire et à la libre-pensée… Des mots qui auront su éveiller ma curiosité sur ce qu’il appelle les présages, ces petits signes devenus au fil des mois un ingrédient indispensable à ma vie de voyageur, un outil d’aide à la décision (voilà un terme qui devrait satisfaire mes anciens collègues). Un travail de lâcher-prise mis en oeuvre consciemment et qui sera renforcé par l’épisode que je m’apprête à vous livrer. Une allégeance de ma rationalité façonnée par le martelage psychologique opéré par les dogmes de toutes sortes, et ce, depuis ma  petite enfance, à la grandeur des événements que je ne maîtrise pas et à laquelle je m’abandonne à présent de plus en plus fréquemment. En somme, depuis que j’ai lu cet ouvrage, je perçois l’adversité différemment. Une vision qui sera par ailleurs confortée par la lecture du carnet de notes personnelles de Dali : « Dali, journal d’un Génie » couvrant la période 56-62 de sa vie et dans lequel il fait mention de sa géniale « méthode paranoïa-critique » (j’y reviendrai pour d’autres raisons prochainement).

Ce chapitre de mon histoire commence donc fortuitement dans l’Inde mystique de la cité de Bénarès (Varanasi) :  l’écrin aux cents ghats et aux cent mille dévots. En réalité, l’histoire commence bien avant cela, car les coups du destin sont permanents. Mais je m’attarderai pour commencer sur cet étrange événement survenu un soir d’orage, alors que je me trouvais au sixième étage de ma Guest-house : la Mishra Guest-house, surplombant le Gange et ses mille feux, car c’est bien là qu’eut lieu « l’évènement » !

J’y contemplais la beauté d’un orage de mousson, le premier de la saison, en compagnie de deux amis français, rencontrés peu de temps auparavant (ils peuvent témoigner de l’exacte description que je vais faire de cet instant). Assis depuis une bonne demi-heure, à la fois éblouis et stupéfaits par la violence des ondées qui s’abattent sur le toit de taule qui nous protège, nous profitons de l’instant, contemplatifs et heureux d’être là pour le voir. Les échos de la fureur se font entendre de toute part, la ville apparaît et disparaît en un éclair : le spectacle est magnifique. Les bourrasques emportent avec elles tout ce qui pèse moins lourd que le verre et l’acier. La Nature affirme ce soir là, toute son autorité sur l’Homme. Quand soudain, un objet tombe du ciel et atterrit mystérieux sous mon poignet. Fin comme du papier, amputé de sa moitié supérieure, je reconnais sans mal dans la pénombre du soir, la page d’un livre qui, balayé par les vents et alourdi par les gouttes de pluies est venu mourir entre mes mains. Là, au sixième étage de cette pension que rien ne domine ou presque, il a fait une halte.

Quelle incroyable rencontre d’événements a-t-il fallu pour que cet objet m’atteignit en un point si haut ! Autour de nous, il n’y a qu’un toit qui nous surplombe, celui de la Shanti Guest-house mais il se trouve au moins trois cent mètres plus au sud, une distance infinie à vol de papier. Quand bien même le jeté eut été le fruit d’un acte intentionnel, la trajectoire qu’a pu emprunter l’objet était impossible à déterminer, a fortiori, en raison des conditions climatiques extrêmes qui sévissaient.  Quel hasard donc…

En regardant de plus près l’objet, j’observe que le papier est jauni et élimé sur ses bords, indiquant qu’il s’agit là d’un texte imprimé il y a quelques années déjà. La page porte le numéro 9 et son verso est vierge de tout caractère ce qui me laisse penser qu’il doit s’agir d’une fin de chapitre ou plus précisément, de la fin du préambule. Enfin et surtout, le contenu y est rédigé en français !

Une feuille volante donc, écrite en français et imprimée il y a plusieurs années m’était destinée ce soir là, au milieu du chaos le plus absolu. Depuis combien de temps errait-elle? Entre quelles mains était-elle passée avant de me trouver? Pourquoi moi et pourquoi à ce moment précis, alors que l’orage gronde partout autour? Sans doute savait-elle que la mollesse de mon âme (ici mollesse s’oppose à dureté et non à dynamique) ferait de moi un bon protecteur. Sans attendre, je range la précieuse feuille dans mon carnet de cuir et la laisse sécher là, presque dans l’oubli pendant les deux mois qui vont suivre.

Surviennent alors mes crises existentielles. Un stade de réflexion où je me sens prisonnier de cette vision du monde qui me met mal à l’aise et m’échappe par la même occasion. Un état de semi-déprime dont je ne fais aucun mystère dans mes récits. Une phase qui me permet de mettre les mots sur le Monstre et ainsi de le démystifier. Les heures sombres de mon passage par un Vietnam dur où je me débarrasse de tout ce qui m’encombre depuis tant d’années sont un traitement douloureux « mais dont le patient avait grandement besoin ». Une période durant laquelle la feuille se sera faite oublier sans sourciller, comme si elle attendait le moment propice pour réapparaître.

Le Laos, dans ce contexte, est synonyme de renouveau. Cicatrisant des folles nuits de violence intérieure que j’ai connu, je retrouve peu à peu le plaisir de la contemplation des paysages et avec lui, l’espoir que mon monde sera suffisamment puissant pour résister aux sirènes de la perdition globalisée.

La feuille réapparaît mystérieusement un matin, alors que je refais mon sac pour la centième fois. Comme un nouveau présage, elle se libère de je ne sais quel orifice au moment de la fermeture et atterrit à mes pieds, face vers le sol, comme si elle suppliait à présent, une once d’intérêt de ma part.

A ce moment précis, je suis décidé à revenir sur mes traces afin de retrouver l’autoroute à partir d’Odemxai quelques 80kms plus au sud. Un chemin sûr et en bon état pour me guider sans encombre vers la suite de mon périple « préconçu ». La 13th Highway : le plus court chemin vers mon prochain pays. Une route qu’empruntent tous les bus sans exception : un choix rationnel.

Je prends néanmoins le temps de relire le passage mystérieux pour tenter d’y trouver  un sens qui m’aurait échappé la première fois. Ce qui en émane, ressemble de plus en plus à un traité. Les mots sont tranchants et affirmés ne laissant guère de place au doute. Le tout parle de ce que j’appelle la Pensée Alternative et de quelques unes de ses formes constituantes : l’utopie entre autres. J’y vois là le signe d’un encouragement vers l’affirmation de ma pensée libre (dans le monde d’aujourd’hui), ce qui me fait sourire. Rien de plus devrais-je dire.

Je remets la feuille dans son compartiment et décide de m’en tenir à mon plan initial : quitter cette région Nord-Est qui ne m’a guère apportée que de la pluie et de la boue. Il est dix-heures du matin quand je franchis le seuil de la ville. Je suis en route vers le futur !

Cependant, comme un avertissement ou si vous préférez, comme un présage de plus, je pars sans m’en rendre compte dans la mauvaise direction. Je confonds, tout absorbé que je suis par mes pensées du matin les deux villes de OdemXai et Huey Xay, qui, je le précise pour ma défense peuvent toutes deux s’écrire de mille façons : Odemxai, Odem Xai, Hueyxay, Huey Xai, etc, etc. Je suis donc en train m’enfoncer plus encore à l’Ouest et je ne m’en rends même pas compte. Je m’éloigne de ce ruban de sécurité que constitue la route Nord-Sud et je m’achemine plein d’ignorance, vers ce triangle d’Or et ses frontières Thaï et Birmanes toutes proches. Ma bêtise prend fin après quarante kilomètres quand je réalise que les distances annoncées par les bornes kilométriques sont incompatibles avec mes prévisions. Quand ma pensée s’éclaire, cela fait déjà une heure que je roule. Il en faudra une deuxième rien que pour revenir au point de départ…

Profitant de l’arrêt pour satisfaire ce qui ressemble de plus en plus à un rite : gorgées d’eau-cigarette-gorgées d’eau-Oréo, je ressors la petite feuille de son carnet protecteur et me pose un instant. Je revois la portée de ce texte comme une incitation à la poursuite de ma destinée et de mes rêves. Je lis entre les lignes qu’il ne sert à rien de lutter contre ce qui est déjà planifié par le très-haut et qu’il faut écouter son coeur au moment de faire des choix déterminants.

Je décide que s’il doit en être ainsi, si la providence a déjà fixé le cap de mon compas, je ne peux pas lui tourner le dos. Au moment de la replacer dans son écrin, le numéro 9 que porte la feuille magique me saute aux yeux. C’est le chiffre de la fécondité. Serait-ce l’annonce d’une naissance toute proche? S’agirait-il de ce nouveau paradigme qui me submerge tout d’un coup ou bien est-ce moi qui suis promis à une renaissance suite à cette aventure? Je décide à ce moment de continuer ma marche en avant et de me laisser guider par ce que j’appellerai à présent le destin.

Voilà donc quel était le fruit porté par cet inimaginable enchaînement de circonstances. Telle la plume qui aussi légère soit-elle suffit pourtant à faire pencher la balance dans son indécision la plus parfaite, la feuille féconde aura influencé ma vie d’une manière insoupçonnée.

Je découvrirai sans tarder qu’il y avait trois bonnes raisons ou plutôt trois bonnes rencontres justifiant que je garde le cap ce matin là. A bien y réfléchir, je crois qu’au moment de prendre cette décision, je suis devenu Croyant.

Extrait du texte contenu sur la page volante :

« [...] est inévitable
[...] ultime. Quand nous aurons
[...] utiliserons toutes les formes de contrainte pour instaurer un monde sans distinction de classes, sans prêtres. Nous ne bougerons jamais de notre thèse centrale ; nous y sommes ancrés, mais notre stratégie et nos tactiques varieront selon les circonstances. Nous planifions, nous organisons et nous agissons pour détruire l’homme actuel au profit de l’homme du futur.  »

Le sannayasi, l’homme de la Fraternité et l’utopiste vivent tous pour demain, pour le futur. Aucun d’eux n’est ambitieux au sens mondain du mot, aucun ne désire les honneurs, la richesse ou la considération : leur ambition est d’une essence beaucoup plus subtile. L’utopiste s’est identifié à un groupe qui, pense-t-il, aura le pouvoir de réorganiser le monde ; l’homme de la Fraternité aspire à être exalté, et le sannayasi à atteindre son but. Tous sont consumés par leur propre devenir, leur accomplissement et leur expansion. Ils ne voient [...]

Combien de mystères encore se cachent derrières ces quelques mots. Dans les prochains épisodes, je m’emploierai à décrire quelques unes des conséquences immédiates de ce choix irrationnel qui me fit continuer ma route vers l’Ouest. En attendant, rêvez bien et prenez gare aux signes de la vie !

Laos du Nord sur un « petit véhicule »

Le Laos du Nord-Ouest, une terre rouge et meuble, un bourbier de Juin à Septembre qu’il faut franchir avant de trouver l’asphalte de la 13th Highway. Les bus et les camions qui empruntent cette route creusent des ornières de plusieurs dizaines de centimètres de profondeur, faisant de tout motard qui les enfourche une danseuse qui roule de l’arrière-train.

Un passage par la frontière de Tay Trang qui ne pose aucune difficulté, malgré tout ce qui peut se dire sur les forums. Une formalité même, réglée en une petite heure si vous prenez la peine, comme moi, de vous lever tôt et d’arriver avant les rares grappes de touristes poussant dans la région. Les douaniers sourient en voyant mon attelage surgir. Devenu l’homme sans teint, maquillé par les éléments, je me présente devant le guichet avec une poignée de dollars et deux photos comme il est l’usage.

Mon quatrième visa en quatre mois ! Petit à petit, ce passeport vide et chargé de mes empreintes biométriques que je détestais au moment du départ, devient un tableau de chasse que je chéris. Ceux qui voyagent beaucoup et vous disent que le nombre de tampons leur importe peu vous mentent. On s’attache à ces petits détails qui vous rappellent qu’à votre échelle, vous êtes un Candide à la découverte de votre jardin.

J’aime passer cette barrière à pied, la belle à mon bras. J’aime redécouvrir ces montagnes qui semblent nouvelles même si la différence n’est que dans ma tête.

Rapidement les indices menant vers une nouvelle civilisation font leur apparition. Les panneaux, je ne peux plus les lire. L’alphabet a changé et avec lui la perception que j’ai de mon environnement. Je ne m’en étais pas rendu compte mais mon quotidien était simplifié par ces caractères latins importés au Vietnam par des missionnaires catholiques. Je dois maintenant apprendre à m’en passer, comme un retour aux temps primitifs. Des petits cris en guise de phrases, des grimaces accompagnées de gestes pour désigner l’objet. Un doigt d’honneur qui je le suppose m’ordonne de faire halte ! Jusque là, je m’en sors…

Laos Stop

Les heures passent et le ciel se dégage, séchant du même coup les tronçons qui me précèdent. Six heures déjà que je suis parti de mon hôtel de passe de Dien Bien Phu. Je m’arrête pour reprendre des forces et jouer la montre. Sous mes yeux coule une rivière d’une largeur que j’estime à quinze mètres environ et qu’il va falloir traverser. J’aperçois des quatre-quatre faire une parenthèse comme sur un rail invisible vissé dans les tréfonds. Les gerbes d’eau qui émanent des essieux précisent un peu plus le danger qui guette. Je commande une soupe de nouilles de riz et une Beerlao : ma première. Il y en aura beaucoup d’autres par la suite. J’apprends pour l’occasion mon premier mot en Laosien : « Khawp Jai ». Merci pour le bon repas, si je dois noyer ma compagne dans ces eaux sombres je préfère que ce soit l’estomac plein. Le soldat va-t-il au front le ventre vide?

Many rivers to cross... in Laos

Les barrages plus ou moins naturels se multiplient. Ici aussi, on tente, à un autre rythme, d’assoir le parcours sur une couche en dur. Une rivière, deux troncs d’arbre plus loin, j’arrive devant le Nam Ou, un des multiples fleuves qui divise le pays. Un courant puissant qui oblige les bateaux à courber leur trajectoire pour atteindre la jetée. De l’autre côté de la rive mon lit du soir : une princesse dans son donjon. Le dernier rempart qu’il faut franchir occasionne quelques suées. Aussi gracieuse soit-elle, ma belle est lourde à lever. Coucher la Minsk dans ce rafiot à peine plus large que le guidon, je ne l’aurais jamais imaginé à Hanoï. Ici c’est simplement la norme.

Les deux marins d’eau douce qui me réclament sept mille kips pour la traversée sont de corvée eux aussi, mais ils ne se mouillent pas. J’en oublie mes cigarettes, immergées dans dix centimètres d’eau dans la poche de mon pantalon-treillis. Une micro-victoire de la nature contre le cancer. A force de récolter de la boue, mes pieds ressemblent à une composition contemporaine d’émail et d’ argile. S’il ne s’agissait pas d’art, on dirait qu’ils se sont enlaidis…

A Huang Xai, deux routes seulement irriguent le paysage urbain. De part et d’autre d’un petit pont suspendu des cocotiers font étalage de leur rectitude. Ils pointent vers le ciel et subjuguent le passant comme les tours de verre dans les quartiers d’affaire.

Muang Chai old bridge

J’aperçois les premiers bonzes qui marchent gaiment vers leur repas du soir. Une impression de déjà-vu…

Eux que j’observais au Népal et en Inde, je les retrouve ici changés. Leur goût pour les couleurs fluorescentes et la feuille d’or, contraste avec la sobriété des moines de l’Himalaya. Tout cela me rappelle que comme chez les chrétiens, il existe de nombreux schismes au sein de cette religion, datant pour la plupart de la mort de cet homme et non de ce prophète, qui dédia sa vie à la recherche d’un remède à la souffrance des hommes. Recherche fructueuse puisqu’il trouva et partagea ensuite son savoir…

Buddha or the Enlightened

Dans le pays, le courant majoritaire porte l’affectueux surnom de « petit véhicule » (ou Theravada). Il s’agit d’un courant classique, le plus respectueux des anciennes traditions. Une école qui ne tient compte que des premiers écrits et réfute l’existence d’une vie intermédiaire pendant laquelle la Voix se ferait encore entendre avant la renaissance. Ce faisant, il ignore les fantômes et les esprits qui continuent pourtant, comme dans cette Inde du Nord que je chérie, d’être vénérés par une majorité de Laosiens d’origine animiste. Moins accessible que la vision offerte par le bouddhisme tibétain où chaque homme porte en lui le germe de la perfection, le dogme local croît en la nécessité d’une pratique religieuse stricte : l’Arhat. Un idéal de religiosité qui requiert qu’on y consacre sa vie. En cela les moines au Laos se tiennent en marge de la société comme les porteurs d’une rigueur qui les distingue du reste des vivants. Voilà qui explique leur silence lorsqu’on les salue dans la rue, pas de quoi s’assombrir au premier vent !

Pour ma part je dois dire que j’ai un petit faible pour le courant tantrique, qui, en plus de résister à la tentation d’extirper les passions par la force, s’emploie à les utiliser et à les sublimer. Bien entendu la place accordée à la femme au sein de ce courant n’est pas étrangère à mon affection. Cette femme, que tant d’artistes ont vénéré à travers les âges « redevient l’être transcendant et immuable, en qui tout naît, meurt et renaît, force qui travaille, engendre et nourrit spirituellement la création. »

Il est intéressant de noter que cette religion, au sein de laquelle il existe pourtant des différences d’interprétation majeures – en cela, elle ne distingue pas du reste des croyances – n’a jamais connu aucune guerre, ni aucune conquête proférée en son nom. Le Bouddhisme, c’est avant tout la découverte d’un homme extraordinaire et de ses réflexions fulgurantes, qu’il convient de faire à sa guise, et pourquoi pas de différentes manières au cours de son existence…

Bercé par ces pensées, je déambule sur les chemins de terre à la couleur ocre et assiste aux scènes quotidiennes de la vie sous ces latitudes. Les rues respirent. Les enfants profitent de la lumière du jour et vaquent auprès de poules  qui ne connaissent pas l’enclos. Devant moi un terrain de volley en pleine ébullition. A ma droite, des joueurs de boules qui calculent les distances et se chamaillent comme s’ils étaient sous le regard de la Bonne-Mère. Talentueux mais taciturnes, ils prient les touristes de dégager et de ne pas les prendre en photo. Deux facettes de notre héritage en un clin d’oeil, deux visages pour un seul Homme : bonhommie et mauvaise humeur, c’est du Pagnol en tongues !

Courte étape dans ce petit village loin des tracas de l’homme moderne. Un millier de façons de percevoir le monde et de le vivre…

« Le savoir peut se communiquer, mais pas la sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut grâce à elle opérer des miracles, mais quant à la dire et à l’enseigner, non cela ne se peut pas. » Merci pour ces paroles qui font forte impression sur moi Siddharta !

Spleen et idéal

Le flot des ruisseaux s’abandonne paisiblement dans les rizières de TanVan. D’étage en étage, cette eau roule et dégringole à travers le paysage, laissant s’échapper ce qui ressemble à des rires d’enfants en cascade. Elle creuse son sillon jusqu’à trouver le repos dans un delta cultivé par l’insatiable paysan vietnamien. Une terre luisante aux reflets d’aurore.
Le soleil s’immice sur la pointe des pieds et glisse sur les lames du parquet jusqu’au seuil de mon lit.  Paisiblement, je reviens à la vie.
Depuis quelques jours je redécouvre la sensation des rêves. J’ouvre les yeux et je sens ma tête pleine d’images et de souvenirs remodelés par le malade aux commandes de mon cerveau. C’est une sensation que je n’avais plus ressenti depuis des années, une niche que n’ai pas envie de quitter. Pas tout de suite, encore un instant…
Un visage d’ange, une paire d’yeux clairs que je connais. Une intonation familière et agréable dont je ne perçois déjà plus que des échos. Entre les mailles de la moustiquaire qui me protège, je suis encore dans un Paris semi-irréel, dans une vie qui n’est pas mienne, ou du moins, pas celle que j’ai connu. Je m’y sens bien néanmoins. Je savoure les dernières gouttes de cet élixir qui m’a plongé dans le renouveau fictif d’une histoire inachevée. Deux protagonistes pour qui la vie a été favorable. Deux êtres humains qui se retrouvent après une séparation qui n’a en rien altéré leur envie d’être ensemble.
Je reste quelques instants allongé, baigné dans la douceur de ce songe qui disparaît dans les vapeurs du jour.  Les mots de Blaise Cendrars me reviennent en tête. Des mots que je veux connaître par coeur. Un trait d’union délicat entre cette utopie nocturne et le jour qui m’appelle.
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir
Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises
II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler
Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en
Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde
Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime
L’aventure continue : Julley, julley, julley…

Le flot des ruisseaux s’abandonne paisiblement dans les rizières de TanVan. D’étage en étage, cette eau roule et dégringole à travers le paysage, laissant s’échapper ce qui ressemble à des rires d’enfants en cascade. Elle creuse son sillon jusqu’à trouver le repos dans un delta cultivé par l’insatiable paysan vietnamien. Une terre luisante aux reflets d’aurore.

Le soleil s’immice sur la pointe des pieds et glisse sur les lames du parquet jusqu’au seuil de ma couche.  Paisiblement, je reviens à la vie.

Depuis quelques jours je redécouvre la sensation des rêves. J’ouvre les yeux et je sens ma tête pleine d’images et de souvenirs remodelés par le malade aux commandes de mon cerveau. C’est une sensation que je n’ai plus ressentie depuis des années, une niche que n’ai pas envie de quitter. Pas tout de suite, encore un instant…

Un visage d’ange, une paire d’yeux clairs que je connais. Une intonation familière et agréable dont je ne perçois déjà plus que des échos. Entre les mailles de la moustiquaire qui me protège, je suis encore dans un Paris semi-irréel, dans une vie qui n’est pas mienne, ou du moins, pas celle que j’ai connu. Je m’y sens bien néanmoins. Je savoure les dernières gouttes de cet élixir qui m’a plongé dans le renouveau fictif d’une histoire inachevée. Deux protagonistes pour qui la vie a été favorable. Deux êtres humains qui se retrouvent après une séparation qui n’a en rien altéré leur envie d’être ensemble.

Je reste quelques instants allongé, baigné dans la douceur de ce songe qui disparaît dans les vapeurs du jour.  Les mots de Blaise Cendrars me reviennent en tête. Des mots que je veux connaître par coeur. Un trait d’union délicat entre cette utopie nocturne et le jour qui m’appelle.

Quand tu aimes il faut partir

Quitte ta femme quitte ton enfant

Quitte ton ami quitte ton amie

Quitte ton amante quitte ton amant

Quand tu aimes il faut partir


Le monde est plein de nègres et de négresses

Des femmes des hommes des hommes des femmes

Regarde les beaux magasins

Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre

Et toutes les belles marchandises


II y a l’air il y a le vent

Les montagnes l’eau le ciel la terre

Les enfants les animaux

Les plantes et le charbon de terre


Apprends à vendre à acheter à revendre

Donne prends donne prends


Quand tu aimes il faut savoir

Chanter courir manger boire

Siffler

Et apprendre à travailler


Quand tu aimes il faut partir

Ne larmoie pas en souriant

Ne te niche pas entre deux seins

Respire marche pars va-t’en


Je prends mon bain et je regarde

Je vois la bouche que je connais

La main la jambe l’œil

Je prends mon bain et je regarde


Le monde entier est toujours là

La vie pleine de choses surprenantes

Je sors de la pharmacie

Je descends juste de la bascule

Je pèse mes 80 kilos

Je t’aime


L’aventure qui perdure, les mots qui se répandent… Julley à toi !

Mise à nu sur Cat Ba Island

Cat Ba Island, quelques kilomètres à l’ouest de la baie d’Halong : mon premier contact avec la mer depuis trois mois de voyage. Trois mois durant lesquels l’appel de la montagne fut intense : la vallée de l’Everest, le Ladakh, le Zanskar, l’Himalaya… Une terre de grandeur capable de vous faire mûrir un homme, même quand cet homme est particulièrement immature.

Je ne m’en étais pas forcément rendu compte à l’époque mais les quelques heures de solitude absolue ajoutées au plaisir de la contemplation de si grands espaces n’ont pas été sans faire éclore quelques idées nouvelles dans mon cerveau malade – malade de son ancienne vie mais aussi malade tout court. Des questions qui jusque là restaient muettes de toute réponse. Des questions qui surtout ne trouvaient même pas de formulation. En d’autres mots, des ensembles morts, des parties oubliées de moi-même polluantes comme des mauvaises herbes. J’ai tenté à plusieurs reprises d’y mettre un coup de Round-up psychique mais comme dans la vraie vie, on n’empêche pas le mal de pousser aussi facilement. Il faut un traitement de fond, remuer la terre et replanter pour obtenir de vrais résultats.

Arrivé à Cat Ba, une glaise prenait silencieusement forme. Petit à petit, la boue de mes idées ravivées et l’eau environnante rendaient possible un modelage. Je digérais ces mois passés en altitude et m’apprêtais à libérer mes effluves dans les eaux de la mer de Chine.

Combien de minutes par mois, passe-t-on dans une réelle et complète solitude dans nos vies quotidiennes? Combien de fois pouvons-nous nous offrir le privilège d’une telle retraite, sans le téléphone portable, la famille, les amis, sans la télévision, la radio et l’Internet, sans même l’être cher? Combien de fois peut-on s’offrir ce genre d’instant avec un décor inspirant sous les yeux? Dans 1984, Orwell décrit à quel point le régime de « Big Brother » tient à ce que les citoyens vivent coupés de la nature. Loin du vrai, du grand, du propice à la méditation. Loin de ce qui permet au cerveau humain de s’oxygéner, de questionner et de remettre en cause l’ordre établi.

Voilà, en somme, ce que le voyage apporte de meilleur. Si vous vous posiez la question du prime intérêt d’un tour du monde, je vous livre la réponse sans aucune hésitation : la confrontation avec soi et avec le divin. Au delà des beaux décors, au-delà des rencontres, au-delà du renouveau permanent… Aucun détour possible. Vous êtes face à un mur de prison : haut et épais, du concret !  La retraite psychologique – je ne parle pas de retraite spirituelle du fait de sa connotation particulière, surtout en Inde, mais il va de soi qu’il s’agit là de mécanismes concomitants – est l’unique instrument permettant de franchir le mur de cette prison, votre prison. Il est ici et ne bougera pas. Je dirais même mieux, ce mur a toujours été là. Mais dans la furie de nos vies collectives on ne le perçoit plus. Ces questions que vous posiez innocemment étant enfant et qui se sont évanouies avec l’adolescence, ont ressurgi sitôt que vous vous êtes éloigné(e) de la peur collective et avez entraperçu à nouveau ce mur. Et comme quand vous étiez petit(e), il paraît immense. Que dire à un enfant de cinq ans qui vous demande pourquoi l’autre petit qu’il voit à la télévision est si maigre, avec les yeux couverts de mouches? Pensez-vous que la réponse « parce que le Biafra ne figure pas parmi les zones de développement économique prioritaire » ait un quelconque sens pour lui? Non ça ce sont des réponses formatées par des cerveaux adultes afin d’occulter l’inacceptable en le mettant derrière un paravent d’alibis aussi incompréhensibles que techniques. Un moyen de tourner le dos au mur, de dire « je ne suis pas responsable, je ne sais pas, je ne vois pas » et de prétendre que rien de tout cela n’existe. Pourtant cela existe bien et que vous le vouliez ou non, votre responsabilité est clairement engagée. C’est taggé sur le mur et à présent vous ne pouvez plus vous dérober.

A présent il n’y a personne qui soit dans la cour avec vous, personne pour vous distraire, vous raconter des contes et des histoires, ni vous dire que ce genre de mur est infranchissable. Avec le voyage, le brouhaha prend fin, les peurs des autres co-détenus deviennent inaudibles, distantes. Les menaces que la communauté faisait peser sur ceux qui envisageaient de franchir cet immémorial obstacle se sont envolées. Il n’y a que vous et ce mur, votre réflexion et vos peurs d’affronter la réalité… Les vraies questions émergent et avec elles le besoin de se consacrer à y répondre.

Je veux voir ce qu’il y a derrière ce mur, je n’entends plus que cette petite voix qui résonne en moi. Je veux travailler avec elle sur mes peurs. Je veux aboutir à une forme de réponses concernant mes envies profondes, les priorités à donner à ma vie, mes engagements de toutes sortes, l’amour et la mort… Même le divin doit y passer, car après tout il n’est sans doute pas étranger à la création de ce mur. Puis-je me montrer aussi assuré qu’auparavant sur des questions aussi profondes? Certainement pas. Le voyage a déjà érodé pas mal de mes certitudes et ce n’est que le commencement. Je n’ai plus besoin d’alibis aujourd’hui.

Je réalise combien le regard des autres a pesé sur ma façon de procéder dans ma vie antérieure. Pourquoi je suis devenu telle ou telle personne au gré des âges, pourquoi j’ai choisi tel métier et pas tel autre, pourquoi telle vie sociale, tel look et telle approche des femmes… Tout cela était très fortement conditionné à l’approbation collective. Il s’agissait là de non choix ou plutôt de choix moindres. Je devais donner le change, montrer que je réussissais et cacher mes faiblesses et mes tourments, c’est comme ça que l’on procède d’habitude. Je ne faisais pas ce qui me plaisait, je fais ce que je pouvais imaginer avec ce mur devant les yeux. J’étais déjà plus libre dans mes opinions que la plupart – ceux qui me connaissent savent que j’ai défendu sur la place publique des positions qui étaient loin de faire l’unanimité – mais j’étais malgré cela plus que quiconque prisonnier de mon image extérieure.

Sans trouver la force d’assumer ce que j’étais, je capitulais de moi-même. Ce fut le cas dans mes amours, dans mes choix d’orientation, dans mes challenges professionnels ainsi que dans les débats dans lesquels je prenais part.

Et jusqu’à très récemment, ce voyage n’échappait pas à la règle. Choix faciles, besoin de tout décrire comme le font typiquement les voyageurs-bloggers. Besoin de m’attarder sur ce qu’il y a dehors sans parler du voyage en dedans. J’étais la copie conforme de ce qui se fait de plus classique, un numéro parmi tant d’autres, même si je m’évertuais à y mettre les formes.

Seulement voilà, le Vietnam, les trois mois qui se sont déjà écoulés, les nouvelles du monde, mes relations fluctuantes avec ceux qui étaient mes proches, mes lectures, tout cela commence à avoir un effet. Je pense que je suis maintenant en mesure passer à l’étape suivante, prêt à accepter qui je suis et je pense que ce support va m’aider à concrétiser ce changement. Si vous croyez que jusqu’à présent j’étais moi-même, vous êtes loin du compte.

Il y a un ex-névrosé qui sommeille en moi, quelqu’un qui se masturbe au moins une fois par jour depuis 15 ans pour évacuer dans un plaisir artificiel le mal-être de ne pas se sentir à sa place. Je veux évoluer et en profondeur s’il vous plait, pas juste en me trouvant une partenaire avec qui partager ma frustration !

Je suis un infatigable contestataire sensible et heurté par ce qu’il voit, entend, et apprend tous les jours. Passionné de politique? Pas vraiment, mais décidé à ne pas regarder sans bouger mon monde s’enfoncer dans le chaos : résolument. Je ne peux pas avancer aveugle à cette réalité. Tous les jours, j’entends les sirènes sonner en moi de toute part. Le moteur de recherche qui siège dans mon cerveau, configuré au gré de ma formation et de mes expériences s’agite. Qu’il s’agisse de finance, de médias, de nouvelles technologies, de sciences politiques ou de diplomatie, je suis en situation d’éveil et je ne veux plus le garder pour moi. Je veux trouver d’autres personnes pour qui ces sujets sont clés. Je compte prendre le problème à bras-le-corps et partager ce que je ressens, (ne plus garder tout cela pour moi) afin de trouver ailleurs que dans les médias traditionnels -là où il n’existe pas de place pour un débat honnête et constructif – une communauté de gens que cela interpelle également. Je laisserai aller le flot de mes idées dans cet espace même. Qu’il en soit ainsi, qu’on me traite de rouge, de conspirationniste, de sociopathe, de tout ce que vous voulez, je rentre officiellement en résistance.

Inspiré par l'esprit de résistance vietnamien

Posant le pied à Cat Ba : jungles, ensembles karstiques, sable fin, une métamorphose s’amorce et le décor paradisiaque qui me fait face, au réveil, au moment d’ouvrir les portes battantes du bungalow n’altère en rien ce mouvement. La suite du voyage se fera à moto,une carte à la main pour aller à la rencontre de la vraie Asie.

« Livin’ the dream baby, resisting to the pessimistic society where I come from and full of confidence in a future of discoveries, that’s what I am in Vietnam ! »

Oh-my-god : Halong Bay

Halong Bay, c’est en quelque sorte un décor de conte fantastique plongé dans une eau émeraude à 30°C et situé à trois heures à peine de la capitale Hanoï par la route.

Deux fois classé au patrimoine mondial de l’Unesco, doté de près de 3,000 îlots composant un relief karstique comme nulle part ailleurs, cet ensemble de pics rocheux turgescents à la végétation luxuriante – et baigné dans une brume matinale, si caractéristique de cette région – n’a pas son équivalent sur la planète. Il y a bien la baie de Phang Nga en Thaïlande et son fameux rocher de James Bond – et je serai en mesure de faire la comparaison une fois que j’aurai approché ce deuxième site – mais en attendant, je reste persuadé que ce que j’y ai vu est une exception de la nature, un lieu unique dont il convient de louer la beauté à  sa juste valeur.

Halong Bay in the early morning gloom

Mais Halong Bay c’est aussi l’énorme frustration des circuits touristiques organisés. Difficile, voire impossible d’échapper aux jonques bardées de leurs armées de major d’hommes, aux journées chronométrées par un guide touristique qui emmène tel un berger des Alpes, son troupeau paisser de site en site jusqu’à ce que le soleil tire sa révérence, fatigué de tout ce cirque.

Ici les pâturages sont des criques encaissées, des grottes gigantesques pénétrant au coeur de la montagne et révélant des formes géologiques insoupçonnées, ou encore des plages de sable fin, arrimées comme par magie à des pitons coiffés d’une jungle impénétrable. Les moutons, eux, sont des touristes dûment tatoués qui semblent savourer sans se poser de question tout ce qu’on leur présente en pâture : légumes coupés en forme de parasol au moment des repas, musique de karaoké diffusant tantôt des airs du film titanique, tantôt du Serge Gainsbourg, le tout joué sur qui semble être un synthétiseur Bontempi des années 80 : du vomis pour les oreilles, ou encore les sorties de groupe en canoë – myriade de gilets orange – où l’on ne manque pas d’entendre le bêlement caractéristique du touriste le plus savoureux de la planète : le fameux Oh-My-God.

C’est que la clientèle est composée à 80% d’américains. Ceux que l’on arrive facilement à éviter en temps normal, parce qu’ils restent confinés là où les climatiseurs crachent un air à 18°C et où CNN diffuse ses brèves telle une colique incontrôlable, font ici partie du voyage et agrémentent donc l’expérience du touriste européen qui, n’ayant d’autre choix, fera mine soit par politesse, soit parce qu’il a peur que son interlocuteur sorte tout à coup un laceau et un revolver de sa poche, que tout va bien même quand il est au bord de la crise de nerfs.

« Oh-My-Goooooooooodness ! Mais vas-tu te taire et nous laisser profiter en paix de ce merveilleux spectacle? Pourquoi n’emmènes-tu pas ta carcasse en surpoids devant le buffet des desserts pour t’adonner à ton hobby favori : engloutir des kilos de crème glacée? C’est quoi ton problème avec Dieu? Tu crois pas qu’il en a marre lui aussi de t’entendre beugler comme une vache à chaque fois que se présente décor différent de ce que l’on peut observer à Montgomery Alabama? Range donc ton appareil photo que tu agites comme s’il s’agissait d’une tapette à mouches et va t’assoir. Il n’y a pas de moustiques ici, tu es bien le seul nuisible. »

Le nouvel agent orange

Deux jours… Quarante-huit heures, à endurer ce spectacle affligeant, à boucher ses oreilles pour ne pas entendre les inepties de ceux qui par leur vote ont entériné la vaporisation d’agent orange dans cette même région quelques cinquante ans auparavant et aujourd’hui débarquent la bouche en coeur sans avoir une idée de ce que leurs parents, cousins, voisins, ont fait endurer à la population locale sans justification réelle, si ce n’est la défense des intérêts de leur industrie de l’armement. Quarante-huit heures à employer sur soi, tel un traitement miraculeux le conditionnement psychologique et la fameuse méthode Coué :

- »Tout va bien, je suis dans un lieu magnifique, il n’y a pas lieu de s’énerver, relax et profite… »

- »Oh my god, mum did you see that? It’s a cloud that looks like Mickey Mouse above our heads… The people are so skinny here ! » (Quel est le rapport petite greluche enfarinée, retourne à ton lecteur DVD portable !)

Du coup j’en suis arrivé à mener ma propre réflexion sur ce peuple du Nouveau Monde. Face à la répétition d’une telle frustration, impossible de ne pas finir par se demander comment on a pu en arriver là et comment, nous, parviendrons à échapper au virus qui semble les avoir touché : le virus de la connerie généralisée et sanctifiée. Le « merveilleux esprit d’ouverture à la pensée unique » de l’américain moyen.

Comment un pays qui me faisait rêver étant petit à pu se transformer en une telle terre de décadence? Comment l’Amérique que je chérissais, que je croyais sincèrement libératrice de tous les maux et où j’ai passé près d’une année de ma vie dans ma jeunesse, peut me dégoûter autant aujourd’hui? Excès d’illogismes, excès d’individualismes, excès d’égocentrismes, excès d’excès… Je reste avec encore tant de questions sans réponses…

Mais dans ce monde du XXIè siècle, au moment où tout ce qui nous arrive de mauvais semble prendre sa source de l’autre côté de l’Atlantique, il est grand temps de s’interroger de la manière la plus simple qui soit, de poser quelques questions enfantines et de voir ce que la psyché commune a à y répondre. Bref, il est temps de poser le problème sur la table et de s’offrir un temps de réflexion, ce que les moutons de Panurge ont oublié de faire avant de plonger dans le précipice.

-Comment un peuple dont l’un des présidents les plus adulés de son temps et assassiné aux yeux de tous d’une balle dans la tête a pu accepter sans broncher que le dossier soit classifier pour près de … 75 ans? Quelle raison logique peut-on trouve à cela? Ne veut-on pas connaître la vérité et poursuivre avec fondement les vrais auteurs de ce crime? La vérité, c’est que jusqu’à présent, nous n’en avons rien eu à faire, que nous avons laissé filer notre pouvoir d’action et de décision. Nous avons fait confiance… aveuglément !

-Comment un pays qui, depuis 1945, a bombardé plus d’une cinquantaine de nations (par le biais d’opérations plus ou moins officielles) et renversé une vingtaine de gouvernements à commencer par celui de Mossadegh en Iran (qui était loin d’être un fondamentaliste), pour le résultat que nous lui connaissons, peut-il encore se présenter comme un libérateur?

- Comment un peuple qui a protégé l’impunité de l’état le plus criminel de la planète depuis sa création (Israël) et récemment envahi l’Irak au mépris de tous les vétos et de toutes les législations mises en place depuis la seconde guerre – pour précisément éviter l’émergence de conflits arbitraires – peut-il encore se présenter comme le pourfendeur de la paix et de la liberté et y croire sincèrement? Nous sentons-nous vraiment en sécurité suite à cet incident majeur, maintenant que nous avons pu constater qu’aucun gouvernement ne bouge le petit doigt en pareille situation ? Hors mis un maigre « non » français, voilà bien l’enseignement qu’il faut en tirer.

-Comment un peuple, le plus puissant de la planète, peut-il se contenter d’un système éducatif au sortir duquel les élèves de high school (l’équivalent de notre terminale) ne savent placer ni l’Italie, ni l’Inde correctement sur une carte mais se voient en revanche dispensés des cours d’éducation financière (en remplacement probable de la philosophie et de l’histoire) et pourtant se prétendre l’élite de la planète?

-Comment un peuple peut-il élire un acteur du calibre de Terminator comme gouverneur d’un de ses états les plus éminents? Mince, quand-même… On parle de Arnold Fucking Schwarzenegger… « I’ll be back! » Sure there you are !

-Comment un peuple peut-il accepter que dans une élection présidentielle, les deux adversaires en lice (G.W. Bush vs. Kerry), non seulement sortent de la même université mais qui plus est, après avoir partagé l’intimité d’une société secrète où seul une vingtaine de membres sont admis chaque année, soient présentés comme des adversaires réels?

-Comment un peuple peut-il tolérer qu’au nom de la sécurité soient passées des lois annihilant toutes les libertés individuelles constituées par leurs pères fondateurs. Légalisation des écoutes téléphoniques sans justification au préalable, inspection des domiciles sans mandat de justice, infiltration des associations sous couvert d’anonymat, fichage systématique (digital et rétinien) de tous les citoyens et même confiscation immédiate et sans préavis des biens de toute personne jugée comme étant un risque pour la sécurité des Etats-Unis en Irak et au Liban (?), le concept est plutôt vague vous avouerez (Homeland Security Act de 2002).

-Comment un peuple qui a vu près de 9,000,000 de ses familles perdre leur toit entre 2008 et 2009 du fait de la crise financière peut continuer à regarder l’avenir sans exiger de ses autorités que quelques garanties tangibles soient apportées au citoyen, au delà des promesses faites depuis toujours d’améliorer la transparence de l’industrie financière?

-Comment un peuple qui a vu, ces trois dernières années, près de 9,000 milliards de dollars disparaître miraculeusement de ses caisses publiques (enfin… pas vraiment publiques tout compte fait), ce qui représente un endettement de $30,000 pour chaque femme, homme et enfant vivant dans ce pays peut-il avancer sans traiter rigoureusement la question?

-Comment un peuple, peut-il tolérer qu’un événement majeur tel que la chute des tours jumelles, aussi traumatisant et lourd de sens soit-il, reste entouré de tant de zones d’ombre et se satisfaire des travaux d’une commission obscure qui de son propre chef, avoue qu’au terme de son enquête, elle ne peut résoudre la plupart des points d’interrogation qui entourent le dossier? La tour n°7, troisième ensemble à tomber vers 17h en cette triste journée reste un phénomène encore inexpliqué. Dans le pays où l’on échafaude les plans de la conquête spatiale, ne sommes-nous pas capables d’élucider ce mystère bien terrien? Bien-sûr que si !

-Comment un peuple dit « dominant » peut-il regarder ses enfants devenir si odieusement obèses dans des proportions qui dépassent l’entendement (65% de la population en surpoids, 30% en situation d’obésité) et ne pas demander des comptes aux géants de l’agroalimentaire qui composent son paysage culinaire?

-Comment un peuple leader au XXIè peut-il accepter que soit enseigné dans ses écoles primaires la théorie de Darwin (très succinctement quand elle l’est), aussitôt opposée à la théorie créationniste (Dieu créa la terre en sept jours), perçue comme seule vérité valable (même scientifiquement) et bâtir un avenir sur de telles suppositions ?

-Comment un peuple aussi avancé « sur le papier » peut-il encore foncer à l’aveuglette sans réponse à toutes ces questions et rester sourds aux innombrables personnalités de talent qui tentent de la mettre en garde (John Perkins, Bill Hicks…)

-Comment un peuple peut-il se prétendre défenseur de la foi chrétienne, proche de Dieu quand chez eux, ni le pardon, ni la non-violence, et encore moins l’amour universel ne semblent être des concepts qui résonnent?

Comment…? Je finis par me dire que tout ceci ne peut être réel, que nous vivons dans un sorte de réalité virtuelle où le bon sens a été insidieusement oté de nos esprits, que nous allons nous réveiller et que tout ira bien au final. Je constate tout ceci par écrit ici, vous épargnant au passage mes réflexions sur le bien fondé même du système monétaire et financier que je me suis employé à étudier durant quatre années en école supérieure, et je n’oublie pas que notre inaction face à ses sujets est au moins aussi coupable que l’ignominie perpétrée par les acteurs pré-cités. La situation de Gaza et de toute la Palestine en général, constituant le point d’orgue de cette injustice délibérément mise en oeuvre. Je suis blessé, depuis tant d’années maintenant que cela fait partie de ma chair, de mon paradigme, de ma propre version de la réalité. Jamais je ne pourrai plus regarder le monde avec mes yeux d’enfants, ni ne pourrai croire dans un semblant de justice internationale. Je ne pourrai plus lire non plus ce qui sort dans la presse Mainstream sans douter de la véracité des propos qui y sont énoncés. Thank you America, all this comes from you !

Je ne veux pas devenir comme ces gens là, ils ont tué mon innocence et ma foi dans un monde meilleur. Je ne veux pas que mes enfants (si j’en ai un jour), grandissent dans cet aveuglement collectif. Quel pays pourra jouer le rôle de modèle pour les générations à venir maintenant que le vrai visage de cette Nouvelle Amérique sort chaque jour un peu de l’ombre dans laquelle il s’était tapis?

Peuple d’Europe, ceci est ce qui nous attend, nous sommes déjà sur la voie. C’est notre avenir tracé droit comme une route du Nevada que vous voyez là. Nous laisserons-nous à notre tour manger par les ogres du grand capital, ceux qui nous informent, financent nos hommes politiques, façonnent le marché, notre marché, et croirons-nous aussi aveuglément que feu nos cousins d’Amérique – aujourd’hui clairement une espèce en cours de mutation pour laquelle nous ne pouvons plus rien – croirons-nous encore longtemps que tous les individus à l’origine de ce désordre nous veulent du bien? Croirons-nous tout ceci aveuglément, ou rentrerons-nous en résistance? Pour l’amour de nos enfants, je prie pour la seconde option, même si je sens que nous n’avons jamais été aussi prêt de la capitulation. Capitulation, un mot que le peuple vietnamien n’a jamais accepté, lui !

Peuple de France, peuple de la révolution et du soulèvement contre l’autorité abusive, touriste d’Halong à la vision encore claire, réveille-toi ! Citoyen du monde, toi qui rêvait d’un monde meilleur étant petit, réveille-toi ! Homme, femme du XXIè siècle, toi sur qui repose la charge d’accepter sans broncher le monde de 1984 qui se dessine ou de lutter avant qu’il ne soit définitivement trop tard, réveille-toi !

Ne laisse pas cette petite voix à l’intérieur de toi s’éteindre, ne laisse pas le plus grand nombre, ces aveugles, te dicter ce qui devrait être ta propre conception de la normalité.

Résistance

Je sais, nous avons tous un prêt à rembourser et une bonne raison de collaborer avec ce que nous savons tous être au fond : un système injuste, arbitraire et sans avenir radieux.

Bon sang, mais qu’y-a-t’il au dessus de notre conscience que nous acceptons chaque jour de mettre au silence en allumant notre poste de télévision?

Je laisserai ces quelques lignes sur la toile, en espérant qu’à sa petite échelle, telle une graine plantée dans une terre saine, en germera dans les temps futurs une pousse, un germe d’espoir. Le début d’une lutte intérieure, ne serait-ce que chez un seul autre terrien…


Le mot de la fin est pour John Perkins

Au final, « it’s just a game », notre passage sur terre, notre brève apparition, nos rêves… All this is just a game ! Facile quand on est en tour du monde de mettre un mot sur tout ceci, facile de comprendre que le système que l’on a quitté, on ne veut pas y revenir.

Halong, Halong, je voudrais y croire, hélas…

NB : cet article n’attend aucun commentaire. Je connais la frilosité du citoyen au moment d’aborder ces questions. Si vous avez lu ce post, c’est que la partie n’est pas encore perdue !

Nouveau pays, nouvelles moeurs

Il est temps de donner un coup de frais à ce carnet de voyage. Il est surtout temps de l’adapter au rythme du nouveau pays qui m’accueille. Plus vif, plus jeune, plus rapide, l’Asie c’est l’instant flash ! Mon nouveau quotidien, c’est aussi une connexion de qualité accessible à tous les coins de rue, alors voilà !

Je l’annonce, moins de textes longs et consciencieusement rédigés, plus d’images et plus de réflexions spontanées. Après tout, cet espace n’est qu’expérimentation et en deux ans de vie, il est bien normal qu’il mue !

Pour l’Inde, je ne veux pas bâcler les derniers chapitres qu’il me reste à écrire. Le Kashmir et le Ladakh ne méritent pas ça. J’y reviendrai donc, et tant pis si les articles apparaissent dans le désordre… Après tout la vie en voyage c’est aussi ça : un grand puzzle d’informations, de souvenirs, de visages et de goûts qu’il faut remettre en ordre.

On reprend donc ! On remet les pendules à zéro. Nous sommes le 28 juin 2010, il est 3h24. Bienvenue à Hanoï.

Welcome in Hanoï

La peur du vide

Une seule chose comptait : le quart de siècle (à peu près) qu’il lui restait à vivre. Il le vivrait comme il le déciderait et dans son propre intérêt. Rien ne passerait avant cela : ni le travail, ni les amitiés, ni les relations avec des femmes. Ces choses-là faisaient partie de sa vie, en étant des composantes précieuses, mais elles ne la définissaient pas, ne devaient pas la diriger. Sa vie dépendait de lui, et de lui seul. Les possibilités étaient infinies et il le savait. (Replay – Ken Grimwood)

La peur du vide, c’est cette idée selon laquelle nous sommes en sécurité tant que nous vivons « dans la norme », mais que nous courons le plus grand danger à nous en éloigner. Les repères disparaissent, les certitudes s’estompent. Nos propres réactions deviennent confuses. La peur du vide, c’est une autre forme de peur de l’inconnu, l’inconnu étant nous-même…

Pourquoi, telle est la putain de question…

Photo : contemplation du désert à bord du train Casa Blanca-Marrakech

- Pourquoi tu fais ça?
- Mais oui, c’est vrai ça, pourquoi je fais ça?
- Et puis pourquoi t’as besoin de ça?

- J’en sais rien, c’est comme ça, je suis comme ça…
- Ok, alors pourquoi t’es comme ça dans ce cas?
(personal invasions)

A l’heure où j’écris ces mots, je suis en chemin pour une putain d’expérience, sans doute la plus belle de ma courte vie. Au départ il y a l’instinct, mais au delà de ça, pas grand chose, aucune réponse. Ou plutôt si, une infinité !

En fait, tout ce que je sais s’exprime en termes d’espoir. Lorsque ce projet prendra fin, j’espère pouvoir apporter des éléments de réponse, tant qu’à faire, qu’ils soient aussi simples et limpides que la question elle-même : pourquoi?

Quelques mots, qui tiendront sur une ligne et un effort récompensé. La satisfaction que peut ressentir le lecteur lorsqu’il termine la dernière phrase, de la dernière page d’un livre qui l’a tenu en haleine. Cette sensation, j’espère pouvoir la ressentir à mon tour, en finissant ce chapitre de ma propre histoire.

Lorsque ce projet prendra fin, j’espère être en mesure d’y répondre, et de connecter les points entre eux ! En attendant, je dois l’admettre ne sais pas vraiment pourquoi je fais ça, pourquoi j’en ai besoin, pourquoi je me bats…

En attendant j’y vais ! Et le monde sera mon témoin.

Au commencement

Pour moi, le commencement prit la forme d’une simple vidéo.


[VOSTFR] Steve Jobs Stanford Commencement Speech, 2005
envoyé par Cladouros. – Regardez les dernières vidéos d’actu.


Extraits :

You have to trust in something–your gut, destiny, life, karma, whatever–because believing that the dots will connect down the road will give you the confidence to follow your heart, even when it leads you off the well-worn path, and that will make all the difference.

No one wants to die, even people who want to go to Heaven don’t want to die to get there, and yet, death is the destination we all share. No one has ever escaped it. And that is as it should be, because death is very likely the single best invention of life. It’s life’s change agent; it clears out the old to make way for the new.

Your time is limited, so don’t waste it living someone else’s life. Don’t be trapped by dogma, which is living with the results of other people’s thinking. Don’t let the noise of others’ opinions drown out your own inner voice, heart and intuition. They somehow already know what you truly want to become. Everything else is secondary.
(Steve jobs, Commencement speech at Stanford University – 2005)