Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé
Photos et Instantanés

M.I.N.S.K

Minsk, elle en est originaire, elle en porte le nom. Cette gracieuse 125 est devenue ma douce pendant près de trois mois. Quatre mille kilomètres parcourus ensemble entre Hanoï, Luang Prabang et Phnom Penh avec ce voile de fumée blanche distinctive qui marquait notre sillage et nous assurait un accueil de roi dans les villages. J’ai déjà suffisamment écrit et restitué nos souvenirs par vidéo pour ne pas avoir à en rajouter ici.

Petit aperçu en condensé d’un parcours hors norme à travers cette courte galerie photo. Assurément, la mignonne a teinté mon voyage d’un goût d’exception. Si vous avez des questions la concernant, n’hésitez pas, je me ferai un plaisir de faciliter votre rencontre avec cette demoiselle, que l’on trouve encore à Hanoï ou Ho-Chi Minh Ville, moyennant $300 environ.

Petit détour par l’enfer Khmer.


  • Réponds conformément à la question que je t’ai posé. N’essaie pas de détourner la mienne.
  • N’essaie pas de t’échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contester.
  • Ne fais pas l’imbécile car tu es l’homme qui s’oppose à la révolution.
  • Réponds immédiatement à ma question sans prendre le temps de réfléchir.
  • Ne me parle pas de tes petits incidents commis à l’encontre de la bienséance. Ne parle pas non plus de l’essence de la révolution.
  • Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort.
  • Reste assis tranquillement. Attends mes ordres s’il n’y a pas d’ordre, ne fais rien. Si je te demande de faire quelque chose, fais le immédiatement sans protester.
  • Ne prends pas prétexte sur Kampuchea Khom pour voiler ta gueule de traître.
  • Si vous ne suivez pas tous les ordres ci-dessus, vous recevrez des coups de bâton, de fils électriques ou des électrochocs (vous ne pourrez pas compter ces coups).
  • Si tu désobéis à chaque point de mes règlements, tu auras soit dix coups de fouets, soit cinq électrochocs.

Tel était le règlement des agents de sécurité à partir du 17 avril 1975 quand la clique de Pol-Pot, l’instigateur de la vague Rouge, prit la décision de transformer Tuol Sleng, lycée de Phnom Penh, en centre géant d’extermination. Une prison que l’on connaîtra par la suite sous le nom de S-21.

De nombreuses lignes ont déjà été écrites sur cette page de l’histoire. Mon but n’est pas ici de s’y substituer. Face à l’horreur de la barbarie humaine, chacun ressent l’effroi selon sa sensibilité et chacun le digère selon sa vision de l’avenir. Il me semblait important de délivrer auprès de ceux qui n’ont pas eu la chance d’arpenter ces couloirs, l’affreuse sensation d’un passé qui pourrait resurgir si nous n’y prenons pas garde.

Pour ce faire, je n’ai rien trouvé de mieux que d’y dédier un album photo que vous jugerez parlant ou pas. Mon but ici n’est pas de limiter mon propos à un évènement du passé, ni même de pointer du doigt le peuple Khmer mais simplement de rappeler que de l’Allemagne Nazi, au Japon de l’occupation en passant par l’Amérique de Guantanamo, par le Rwanda de Kagamé ou encore la France de la Guerre d’Algérie, et bien d’autres exemples dans l’histoire humaine que je ne saurais citer ici, tant la liste est exhaustive, la barbarie est une tragédie universelle. Et non, il n’y a pas que la shoah dont il faut se soucier, c’est pourquoi faire de chaque élève du primaire le dépositaire de ce souvenir est un projet hors propos. C’est restreindre son champ de vision à un évènement ponctuel et à une minorité à qui l’on a tendance à attribuer le monopole du martyr quand la raison voudrait que l’on invite plutôt nos enfants à méditer sur les contours sombres de nos sociétés modernes, tout en restituant un champ élargi de la liste de ces exactions… Parlons de Gaza, parlons de la Tunisie ou encore sous certains aspects des USA et de l’Iran. Aucune nation ne saurait se poser en détentrice de la morale universelle, ni ne saurait se prétendre infaillible, tel est le message à retenir de ces sombres pages de notre histoire collective.

Personne ne peut s’en dire totalement prémuni car l’histoire nous apprend que les soubresauts de l’horreur sont souvent radicaux et inattendus et que sous le nom de révolution, la notion de Progrès peut vite passer à la trappe. Notre idéal républicain et les quelques textes fondateurs dont, nous français, pouvons nous enorgueillir constituent le meilleur rempart face à ce risque. On a tendance à les ranger dans un tiroir et à avancer sans, même dans le pays qui les ont vu naître.

Puissions-nous, jeunesse gâtée de l’occident chérir ces textes et la pensée de leurs fondateurs. Puissions-nous en transmettre l’essence à notre descendance afin que le malheur ne s’abatte ni sur nos enfants, ni sur ceux de nos voisins – conséquence d’un désintérêt pour autrui et pour la culture dont nous sommes les grands bénéficiaires.

En mémoire de tous ceux qui ont péri parce qu’ils ne croyaient pas cela possible.
Bienvenue à Tuol Sleng, patrimoine de notre histoire humaine.

Permettez-moi, avant de conclure, de vous inviter à en savoir plus sur le phénomène politique Khmer Rouge et sur ses conséquences pour ces 1,7 millions de cambodgiens. Lecteurs éveillés, veuillez cliquer ici.

Phnom Penh : derniers sourires.

Le denier tronçon qui mène vers la capitale n’est guère enthousiasmant. Trafic dense, enchevêtrement de larges avenues, jonctions d’auto-routes, l’arrivée à Phnom Penh se fait cet après-midi là sous une bruine coriace et un tonnerre de klaxons.

Après deux fausses pistes, détours inutiles par les villes nouvelles, fantomatiques et sans âmes comme New Phnom Penh, où de larges condominiums sortent chaque jour de terre, ma peine prend fin aux abords du Boeung Kak Lake. Une seule entrée et sortie, sous forme de goulet dans ce quartier, passés les Instituts Pasteur et la désuète et touchante mosquée Nur Ul-Ihsan…

Entrez dans ce faubourg pour touristes en guenilles et vous ressentirez cette atmosphère chargée de tous les péchés : rabatteurs, taxis au sourire de croque-mort, filles de joie affairées autour des tables de billards, revendeurs de médicaments sans prescriptions, tous sont là nuit et jour, tous vous attendent… C’est dans ce trou humide que l’on trouve l’hébergement le moins onéreux de la ville et avec lui une communauté hétéroclite qui semble vivre au jour le jour. Des sortes de péniches vaguement échouées sur la terre ferme servent d’abris de fortune aux cabossés des quatre coins du monde. La chambre quand elle y est bien négociée n’excède pas $6. D’autres résidences, moins luxueuses encore, montrent, elles, une architecture défiant purement et simplement la poussée d’Archimède. En cours d’assèchement, le lac se meurt sur fond de sublime désolation.

A peine le temps de tourner la clé dans le cadenas, qu’on me propose déjà un sac de « Weed » : « the best in town » ajoute le dealer qui s’avère être aussi le frère du patron des lieux et le cousin d’un flic véreux qui a la main sur les environs. A-t’on vraiment le choix? Toujours est-il que le garçon n’a pas vraiment menti : épice psychédélique et mort lente sur la terrasse…

Quelques jours suffisent au voyageur pour prendre ses marques sur ces radeaux du vice. Celles qui étaient de lointaines prostituées sont devenues, autour du tapis vert, de redoutables adversaires le temps d’une bière, le temps de placer quinze de ces boules colorées dans des filets fatigués. Les règles en vigueur y sont d’ailleurs, aussi exotiques que le quartier :

-If you win, I fuck for free ! m’entends-je dire. C’est une ancienne résidente, au physique très aléatoire qui me propose à sa manière une petite partie.

-What if I lose?

-If you lose, you pay.

-Oh, so we fuck anyway… I thought we were playing pool ! Et la partie commence sous le regard d’une foule de sympathiques supporters israëliens.

Je gagnerai trois fois d’affilée ce soir là. La pauvre ne sait pas que son adversaire du soir avait un billard américain dans sa cave étant petit. Galant comme un français soucieux de tenir son rang doit l’être, j’épargnais à la bougresse l’heure perdue, d’autant que, fruit d’une précédente expérience au Laos, je sais que la parole a une valeur toute relative dans ces quartiers. Ce soir là, plutôt qu’un coup vite-fait sauce HIV, c’est l’estime de toute une cohorte de mini-shorts que j’ai préféré gagner.

Dans les rues de Phnom Penh, il se dégage comme un parfum de révolution. La ville est en mutation et les constructions qui échappent au ravalement doivent leur survie à un statut d’attraction touristique nouvellement acquise. C’est le cas de la tristement célèbre prison S-21 ou encore du champ de bataille où l’on vient tester sa capacité de résistance au morbide. Certaines empreintes du temps des Khmers Rouge font froid dans le dos. Leur visite rivalise d’horreur avec un pèlerinage à Auschwitz. De quoi s’interroger sur la nature de l’homme et se demander comment la conscience collective peut en arriver à de tels stades d’aliénation mentale. L’histoire nous permettra-t’elle de ne pas reproduire les erreurs du passé?

Dans le centre, les bâtiments anciens tirent leur révérence les uns après les autres et les temples majestueux tels que le Wat Phnom qui a pourtant donné son nom à la ville servent de rond-point. Ils laissent derrière leur éphémère souvenir des tours de verre et d’acier, synonyme d’une époque sans culture locale. Rideau tiré sur un passé parfois lourd de sens, sans doute préférable pour une population peu encline à s’éterniser dans le devoir de mémoire.

Près du marché O’Russei, hommes et femmes butinent comme de vraies petites travailleuses. Les allées étroites voient toutes les richesses du pays s’entasser ici. Le costume sur-mesure (à moins de cent dollars), se taille au kilomètre pendant que le poulet incrédule, la tête en bas, regarde cet impensable manège tout en vomissant son dernier repas.

Le long du fleuve, l’ancien quartier colonial abrite des hôtels plus haut-de-gamme, où il est possible de se faire servir un thé du Japon tout en se connectant à une borne Wi-fi haut-débit. Ici les hommes d’affaires côtoient des touristes habillés en Ralph Lauren pour qui tirer une vache au bazooka est un must. Moyennant trois cents dollars, une broutille à l’échelle d’un salaire de cadre américain, ils pourront ressentir l’espace de quelques instants le frisson du Jarhead, ce Marines envoyé en Irak et pour qui, finalement, il n’y a pas grande différence entre un sunnite, un kurde ou une vache… Ce qui compte, c’est l’ivresse de la mise à mort et celle-ci est offerte à qui en a les moyens. Pour le plaisir d’un certain homme blanc, on fait de la mort un commerce comme les autres.

Toujours pour satisfaire les besoins de l’homme pressé du XXIè, on bâtit des centres commerciaux flambant neufs comme sur la Diamond Island, où pour l’heure, seules quelques balayeuses s’épuisent sous le soleil de midi. On passe au propre, à la force du bras, ces larges allées sans vie en vue de l’ouverture prochaine. Et peu importe si dehors le mercure affiche quarante degrés. L’enfer de Dante ne concerne que ceux qui n’ont pas les moyens de faire autrement… Malgré cela, ces femmes trouvent la force de poser pour moi avec le sourire. Je quitte cette drôle de presqu’île sans voix, décontenancé par une générosité spontanée qui étale sa grandeur sur un parterre bétonné.

Plus au sud, le Wat Sarawan et le palais royal se cachent derrière d’épaisses murailles comme pour mieux se protéger de la frénésie ambiante. Quelques bonzes pointent le bout de leur toge pendant que mère et fille me concoctent un délicieux boeuf bouilli à même la rue. Ici encore, on me sert dans un certain dénuement mais avec le sourire, toujours ce sourire, désarmant…

A plusieurs reprises, le Cambodge a réveillé en moi des souvenirs d’Inde. Cette misère matérielle observable chez la masse silencieuse et contrecarrée par une grandeur d’âme ahurissante, si on la compare aux mines de nos rames de métros parisiens. La cuisine au curry, la culture du rickshaw, l’architecture khmer, il y a tant de l’Inde dans ce pays… Jamais cependant ne l’aurai-je ressenti aussi fortement qu’au contact de ces enfants des berges.

Sept, huit ans tout au plus et déjà ce regard criant de vérité. Comme si derrière la barrière de la langue, il existait une voix universelle du pauvre. Des sourires irréels affichés sur le visage de ces enfants croisés par un jour de beau-temps. Une ultime rencontre lors de ma dernière étape le long du Mékong. Ils m’offriront eux aussi quelque chose de précieux : l’image forte de mon séjour à Phnom Penh. Au nom d’une certaine jeunesse dorée dont, une fois n’est pas coutume, je me ferai le représentant, je veux leur témoigner humblement toute mon admiration en retour. Quand on me demande quelles ont été les plus belles rencontres faites sur ces routes du bout du monde, c’est à eux que je pense. Et sans savoir comment en restituer la force, c’est de leur charisme que j’essaye de témoigner par les mots.

Phnom Penh, à quelques jours du retour en métropole, c’est ici que prend symboliquement fin mon voyage avec la restitution de la Minsk. Celle qui aura été ma propriété à durée déterminée s’en va, aux bras d’un jeune Irlandais qui n’en demandait pas tant. Je n’ai pas eu la force de la rendre à un vendeur de ferraille en l’échange de quelques sous alors j’ai préféré l’offrir à un autre voyageur que j’ai jugé bon. Afin qu’elle souffle ce vent de liberté pour quelques kilomètres encore, par amour du beau geste, « here’s to you Mossy ».

Adieu l’Asie, pour moi aussi ce voyage était plus que je n’osais en espérer. Phnom Penh en porte de sortie, c’était finalement la meilleure option que j’eus pu imaginer…

Vertes campagnes de Kampong Chhnan

Ce matin, après une courte nuit dans un homestay, je reviens sur les bords du lac, il est six heures trente.

Dépassant à peine les bois voisins, le soleil peine à émerger derrière une épaisse barrière nuageuse et la rosée matinale se mue, sans crier gare en franche averse. La vie suit son cours, comme si de rien n’était, parfois sous des murs d’eau, pendant que je déguste un café crème. Sous la tente, car ici les cafés sont servis sous des tentes de fortune, je fais connaissance avec des habitués. Rapidement, les tournées s’enchaînent et le jeu de renvoi d’ascenseur font les affaires de la patronne. On m’offre de tout goûter, je tente de répliquer avec les quelques produits de mon sac : chewing-gums, barres céréalières et cigarettes. Quand à huit heures et demi, les premiers rayons percent à nouveau, j’ai déjà englouti, trois cafés, une soupe de nouilles, un thé, une assiette de poulet (ramenée de chez le voisin?) et une dizaine de cigarettes de marques différentes.

Même la moto a eu droit à son coin au sec. Un accueil de prince ponctué par un nouveau tour du lac en barque motorisée cette fois.

Je suis émerveillé par l’ingéniosité dont je suis témoin, et par la beauté de certaines de ces habitations sur l’eau. Les cabanes de mon enfance resurgissent dans mon esprit… Hamacs intérieurs volant au dessus d’un petit arbre fruitier, faisant face à une ouverture béante sur le lac, l’horizon comme vis-à-vis. Images de familles unies, de vieux passant du temps avec leur petite-descendance à même le sol, à jouer ou à se balancer tout en discutant.

Les villages lacustres du Cambodge sont essentiellement peuplés d’individus d’origine Vietnamienne ; sortes de gens du voyage version indochinoise. Des gens sans terre si je devais résumer la chose ainsi, qui ont décidé de prendre le lac. Ils se sont installés sur ses eaux depuis des temps qu’il est difficile de dater et ont recréé depuis, une micro-société. Un monde où tout est flottant : la station-service, l’épicerie, le commissariat… Même l’église, même le temple flottent !

J’aperçois des habitants tirer avec l’aide d’une barque motorisée leur foyer tout entier. Pour le changer de quartier sans doute… Femme, enfants, chiens, poules et plantes, je suis à Waterworld, le pays où les gens, sans le savoir, sont déjà prêts pour 2012. Et tout ce que je vois est serein. Je comprends à présent pourquoi les habitations du chemin étaient montées sur roues. D’une saison sur l’autre, le village recule de près de huit kilomètres, drainant avec lui toute la vie économique qu’il génère. Pêcheurs, ouvriers, mendiants sans flottaison, tous suivent alors le long de la route – seul refuge – la lente décrue du village. Je ne m’étonne plus que les environs aient parfois des allures de bidon-ville.

A onze heures, le soleil s’affirme et j’enfourche la moto pour repartir. Ce soir, je veux dormir à Phnom Penh et il me reste cent-cinquante kilomètres. Il est seulement onze heures et j’ai pourtant l’impression d’entamer une nouvelle journée.

Quitter le chemin de terre, sortir de Kampong Chnnan et progresser sur la seule nationale en direction du sud-est. A ce stade de mon étape du jour, j’entends filer tout droit vers la capitale. J’ai l’estomac rempli et le soleil brille comme jamais, il fait dans les trente degrés. Le vent tiède balaye mes vêtements qui crépitent dans mon dos une fois la quatrième enclenchée. Toutes les conditions sont réunies pour offrir un trajet idyllique. Et puis l’envie de retrouver le grondement d’une ville développée se fait ressentir. Après trois mois sur des routes désertiques, les centres urbains apparaissent comme des oasis de vie : inversion des mondes et nouvel enseignement du voyage. Rien ne dure, pas même nos aspirations qui selon le contexte peuvent être amenées à totalement s’inverser. Sommes-nous jamais satisfaits de ce que l’on a? Au début je ne rêvais que d’horizons dépeuplés. J’appelle à présent la population de mes voeux.

En chemin, je découvre une campagne paisible qui berce mes pensées : verdoyante, baignée dans une eau claire et ridée par d’étroites avenues de terre battue. Peu d’humains à l’horizon, juste des palmiers et quelques collines touffues.

Le réservoir de la Minsk peut accueillir dix litres de mélange huile/super ce qui offre environ deux-cent cinquante kilomètres d’autonomie. Et depuis mon départ du village flottant, je n’ai pas encore croisé une seule station service. Lentement, mon cerveau s’active autour de la question du ravitaillement. J’estime avoir environ vingt kilomètres devant moi avant de tomber en panne sèche.

Après une courbe à gauche, un chemin de terre quitte la nationale par la droite. Je m’arrête à son embouchure et inspecte les environs. Soudain, comme si j’avais fermé les yeux depuis plus d’une heure, je redécouvre le décor autour de moi. Cette fois, je n’y vois pas une campagne paisible mais plutôt un paysage digne d’un compte des mille et une nuits. Autour de moi, les palmiers ont investi le panorama, par milliers. Ils ont poussé au milieu des rizières comme des champignons et donnent à cette terre des airs de cuir chevelu vu au microscope. La scène est trop belle.

Au diable les besoins en carburant, je sais que je trouverai toujours quelqu’un pour me dépanner un litre ou deux. Je décide de modifier temporairement mon itinéraire pour profiter de ce nouvel espace et m’engouffre sur le chemin de terre sans avoir aucune idée de ce que je vais y trouver. Terra incognita !

Plusieurs minutes s’écoulent avant que je ne croise les premières habitations. Les contours d’un hameau se dessinent au loin. Je croise ici ou là quelques paysans qui à ma grande surprise travaillent à l’ancienne. Même au Laos je n’avais pas vu cela. Dans cette province, le boeuf n’a pas encore été remplacé par le tracteur et toute la collectivité s’affaire autour d’une même parcelle de terrain.

L’ambiance est apaisante, et les humains de ce petit coin du monde ont un rictus que j’interprète comme le sourire du besogneux qui ne se pose pas la question de ce qu’il doit faire de sa vie. Ici la communauté apparaît soudée et je comprends combien ce simple détail peut tout changer. Les personnes qui me font face mourront probablement à quelques mètres du lieu de leur naissance. D’un certain point de vue, cela rend l’existence plus commode. Les recettes d’aujourd’hui sont les mêmes que celles d’hier, elles ont fait leurs preuves et il n’y aucune raison d’en changer. On mange à sa faim, un toit au dessus de la tête, une femme à ses côtés et des marmots qui courent autour. Une existence stable quasi inconcevable dans le monde dont je suis issu.

Au bout du chemin, un petit lac me fait face. Il réverbère la caboche de ces palmiers mal peignés comme le miroir magique des contes pour enfants. Je me pose là, juste pour profiter de l’instant, le temps d’une Alain Delon. Après quelques minutes, des familles font leur apparition pour laver, qui une bicyclette, qui un troupeau fumant. Des buffles se joignent à la fête par la rive d’en face. Les eaux calmes du début sont à présent parées d’ondes, témoignage d’une vie en mouvement. Un réservoir d’eau comme on en voit dans les reportages animaliers et qui attire autour de lui toute une vie insoupçonnée.

Derrière moi se trouve la Minsk, royal ornement de mon aventure. J’ai conscience que cette escapade est peut-être la dernière que nous ferons ensemble. Et l’engin que j’ai sous les yeux ne m’apparaît désormais plus comme un amas de fer et de boulons mais comme une compagne digne de respect. Quatre mille kilomètres à voyager ensemble, sur tous les terrains, à travers quelques unes des pires galères. Oui on a vécu de drôles de situations mais nous sommes toujours ensemble, plus solidement attachés l’un à l’autre que bien des couples d’occident.

Avant de quitter cette terre propice à la réflexion, je décide de tirer quelques derniers portraits de ma belle, parce qu’elle le vaut bien, parce que notre bout de route ensemble a eu un sens et qu’il touche à sa fin. Epoque héroïque de ma vie, je confère aux quelques clichés faits cet après-midi là, la symbolique d’une aventure dont je n’osais rêver du haut des cinq étages où était perché jadis mon bureau. Au moment de m’assurer que les clichés ont un bon éclairage sur l’écran LCD de mon appareil, je vois tous le travail accompli, tout le chemin parcouru depuis Paris. Oui nous l’avons fait ! L’aventure : nous nous en sommes saisis et délectés.

Au moment de repartir, comme si tout était cousu de fil blanc, je trouve de manière inattendue une guérite offrant du carburant au litre. J’en avais presque oublié la panne sèche qui guettait. Béni soit le temps du voyage : ce moment où on réalise que les soucis appartiennent à ceux qui, au présent, préfèrent les spéculations sur l’avenir. Nous étions là, bien ancrés dans l’instant et nous avons consumé la vie comme il se doit.

Lueurs du soir sur Kampong Luong

Au moment de quitter Battambang, dernier rond-point avant la nationale, je fais halte au pied d’une petite guérite – stand/pressoir de jus de canne à sucre – histoire de me désaltérer. L’étape du jour comporte moins de deux cents kilomètres sur un tracé rectiligne. Aucune difficulté en vue, si ce n’est le ciel, qui s’obscurcit, offrant une faille imaginaire entre deux icebergs inversés particulièrement foncés. J’espère passer à travers et ne pas avoir à ressortir le maigre poncho en plastique déchiqueté de toute part qui me sert de dernier rempart contre la pluie depuis que j’ai oublié ma veste dans un hôtel de Kampong Cham. Les membranes du dit-poncho ont mal supporté les chemins de terre aux alentours d’Angkor. Je sens bien que si je me laisse prendre par la pluie, cette fois-ci, c’est pour être trempé jusqu’au caleçon.

Les deux femmes qui tiennent la petite échoppe m’offrent un accueil tout sourire. Une mère et sa fille, bientôt rejointes par une troisième : la cadette. Je commande un jus et quelques morceaux de canne à sucre que je fais couper en morceaux à grignoter plus tard. J’échange quelques mots, d’abord en anglais puis en français.

Je ne traîne pas car je sens l’air se rafraîchir et le vent monter, synonymes de pluie imminente. Avec trois mille kilomètres dans les roues, je n’ai plus besoin des prévisions météo pour anticiper les orages dans cette région.

Abandonnant la guérite, ses occupants et le buddha géant qui trône au milieu de son rond-point derrière moi, je prends la direction Est-Sud-Est, sur la route de Phnom Penh.

Comme prévu les masses noirâtres qui polluent le ciel cet après-midi là ne disparaissent pas comme par enchantement. Et moins d’une heure après le départ, les premières gouttes marquent le bitume comme une mauvaise rougeole. Des poinçons, disparates qui se multiplient à vue d’oeil. Ils forment rapidement des myriades de tâches qui oblitèrent le revêtement. Des pustules qui viennent, s’engouffrent sous mes roues et relèvent les empruntes de mon passage. Après cinq minutes, la maladie a vaincu. Il ne reste plus un centimètre carré de « peau » sèche. Le revêtement a cessé de respirer. Il sera en apnée, sous des eaux diluviennes pour la prochaine demi-heure. Plus de doute possible, il est temps pour moi de faire halte, et vite ! J’entreprends, comme souvent dans ces conditions, la recherche d’un abri de fortune le temps que passe l’orage, de préférence habité par des cuisiniers, de préférence orné d’un joli barbecue.

Aujourd’hui, la route sera longue et marquée par plus de pauses qu’à l’accoutumée mais elle sera heureuse, car par chance, elle croise la trajectoire d’une de ces délicieuses brocheries ou rôtit ce que je croyais être un beau cochon de lait. Une des appréciables spécialités culinaires du Cambodge où le voyageur reprend goût à la viande, la vraie. Servie à même l’os, à sertir d’herbes de citron vert et de sel, c’est un enchantement pour le voyageur. J’ai appris depuis qu’il s’agissait en fait de petites vaches et non de cochons. Ceci n’en retire rien à l’affaire, vache, cochon, tout ce que je peux dire, c’est que dans cette demi-heure à laisser passer l’orage, je me suis régalé.

Mon objectif du jour est de rallier le village de Kampong Luong avant la nuit. Le fameux Lonely Planet « Mékong » qui me sert de carte routière depuis mon départ d’Hanoï, fait mention du lieu mais n’a pas jugé utile de le positionner sur la très incomplète carte du Cambodge qui l’accompagne. Ma dernière heure de route est par conséquent accaparée par cette obsession : tourner à gauche sur le bon chemin, ne pas louper l’embranchement, arriver avant la nuit !

Sur les coups de seize heures, je pénètre dans le village de Kampong Chhnan. Une petite route à la sortie de la ville part en direction du nord. Je n’en vois pas le bout. Il n’y a pas de panneaux aux alentours, pas d’habitants non plus. Je dois décider seul de m’y engager. Une cigarette suffira à la réflexion. Mégot écrasé, je m’engouffre sur ce chemin improbable.

Les maisons jouxtant la route principale et construites en dur laissent peu à peu apparaître des cahutes de plus en plus sommaires. Le macadam noir et lisse qui se présentait au début se fait dévorer par une terre  battue molle et sablonneuse qui intensifie le doute. A présent les habitants que je croise vivent dans ce qui ressemble à des sortes de roulottes faîtes pour coulisser le long de ce chemin, au gré des opportunités qui se présenteront. Suis-je sur la voie? Au fil des minutes, le ciel se dévoile et les arbres tombent. J’aperçois au loin les reflets d’une eau tranquille. J’y suis, le grand Tonlé Sap.

Kampong Luong, village flottant loin des sentiers touristique, tu es à moi ! Je m’arrête un mètre avant les eaux, pose la Minsk sur sa béquille latérale et détend mon dos, crispé par les kilomètres, la peur de chuter, l’excitation de la découverte. Je balaye les alentours du regard en opérant un tour complet sur moi-même. Faire défiler le paysage très doucement : sensation de moment unique que j’ai déjà ressenti durant mon voyage. Appartenir à l’instant que l’on vit, se sentir privilégié, se savoir en pleine possession de sa vie. Je ne le sais pas encore mais je traverse à ce moment précis, un des « instantanés » de ce voyage. Ces moments qui se gravent dans votre mémoire et peuvent ressortir à tout instant, sur commande ou par surprise, sans effort. Comme si le cerveau, trop « photo »-sensible à cet instant, enregistrait de manière inaltérable l’image sur laquelle nos yeux s’étaient fixés. Une sorte de surimpression qui restera chaque fois que l’on activera les souvenirs du voyage et qu’on en cherchera des images fortes. Je suis moi, je suis ici parce que je voulais être ici et je suis vivant : imprimé !

Le timing est parfait. Les premières lueurs du soir donnent au ciel sa désormais caractéristique teinte orangée. Devant moi, la route s’engouffre sous les eaux, remplacée par un canal chaotique où les embarcations de fortune s’enchevêtrent. Des enfants jouent entre les premières maisons flottantes. Pas de touriste à l’horizon, je laisse mon sac arrimé sur la moto, au milieu des quelques hommes qui s’affairent là. Je défais mes chaussures de marche et fais quelques revers à mon short qui monte désormais jusqu’à mi-cuisses. Barbe de Jésus, appareil photo dans le dos,

j’entame ma lente marche sur la route imaginaire. Approcher des maisons seul, sans guide, sans embarcation, sans intermédiaire, le corps à moitié plongé dans cet univers inconnu. Le faire à son propre rythme, pas à pas, ça n’a pas de prix. Cela vaut même le staphylocoque doré que j’en ramènerai. Avec quelques bonnes âmes, l’appareil photo en main, je jouerai là jusqu’à ce que la nuit tombe.

La galerie correspondante dans la Chambre Noire.

Kampong Cham, jeunesse et repos des âmes

Sur le Kampong, au « bord de la rivière »,
Façades grisées et canonnières,
Surgit la vie du peuple Cham,
Cousin du malais, ethnie musulmane.

Au pied Phnom Prâ et de Phnom Srey,
colline des hommes, colline des femmes,
Buddha s’étend de tout son long,
géant doré, lit rubicond.

Les singes bricolent, puis dégringolent,
Là où les vieilles pierres s’amoncellent.
Du haut de ses cent marches, un vieux monastère domine la vie,
Et trois enfants m’ouvrent les voies du paradis.

Certains s’affairent pour faire le bien,
Pour la fortune, les autres construisent.
Homme d’affaires ou hommes de bien,
Ici comme partout, certains ordonnent et d’autres s’épuisent.

Un bonze, qui lui ne connait pas le sommeil,
Promet à la jeunesse un avenir fait d’espoir.
Derrière la scène, métiers à tisser et balançoires,
L’orphelinat* prend vie et la jeunesse s’éveille.

A Kampong Cham peu de touristes et beaucoup d’envies,
Une vie plus belle, une vie qui sourit…
Dans un Cambodge, en ordre de marche,
J’approche des temples et des grandes arches…

Siem Reap en guise de prochaine destination,
Trois cents kilomètres sur fond de désolation.
Où sont les arbres et où est la végétation,
Hors des rizières offertes comme seule décoration?

Rencontres, surprises,
Panne d’essence et puis reprise.

Angkor j’arrive,
Fouler tes pierres et embrasser tes rives !

*Association BSDA (Buddhism and Society Develoment Association)

Kratie, soif étanchée à l’ordinaire

A faible vitesse, le grand parcours se fait dans un Cambodge du nord,

Bandeau autour de la tête et sac Kerrymore attaché au porte-bagage.

Autour de moi, des terres brûlées et des enfants qui me saluent sur mon passage,

Je me sens adulé comme jamais, motard repeint à la feuille d’or.

Le Mékong reflète les dernières bouffées du jour,

Deux mille kilomètres que rien ne change,

L’impétueux garde son visage d’ange,

Je suis toujours charmé par ses reflets velours.

Dans les rues de Kratie, petites et odorantes, l’humeur se fait Indienne.

Le marché de jour s’éteint et les étales se couvrent paisiblement,

Au centre de méditation on ne pense à rien sous des auvents.

Buddha est là qui veille et la colline de Tuol Svay la nuit tombant se fait mienne…

Portraits de bonzes : grands sourires et lueurs oranges,

Beautés veillies et burinées,

Familles emplissant la rue, unies et apaisées,

L’humanité est belle sans la modernité qui la démange.

La solitude est grande mais cette vie goûtue est sublime.

Fier comme un pape, peigné comme un routard,

Je fais route vers l’inconnu sans fard et sans miroir,

Soif étanchée à l’ordinaire, je ne connais plus le mot déprime !

A proper photographic good-bye with Laos

Before leaving Laos, I thought a last glimpse at some of the most beautiful lanscapes I’ve had the chance to admire was worth the upload. If you can afford the time, go to Laos, visit the country as a decent traveller and if you like Mother Earth’s natural wonders, you will not regret it !

So here is for you, from North to South…
(click on the pictures to enlarge if you feel like)


The heights of Houay Xi

Ban Tafa Rice Paddies

A sea of clouds over the Bokeo jungle

Storm on Huay Xai's Mekong

Quiet Mekong waters by Luang Prabang

Mekong view from the top of Lung Prabang's hill

Sunbathing rice paddies around Pha Tang

Karstic shapes around Vang Vieng

Sunset over Vang Vieng

Tree of life bathing near Konglor

Dramatic mountains on the way to Lac Sao

Epic mountain view by Khoun Ngeun

Diner time on the Tha Kaek Mekong bank

Neighboring Thailand by night

Water effusion on the Bolavene Plateau

Tat Fan spring waters

Mekong in fury near Don Det Island

NB : and if you really enjoy this all, you can still pay a visit at my photo portfolio of Laos by clicking right here

& by the way, thanks for the visit !

4,000 îles, un seul Mékong

Bientôt un mois que je poursuis religieusement les courbes du Mékong. Sur son lit de Huay Xai à Luang Prabang, lors de son crochet par l’est aux alentours de Vientiane ou bien le long de ses interminables fuites vers le sud le reste du temps, j’ai vu le fleuve poursuivre sa course tumultueuse vers la sortie dans un flot puissant et indomptable. Un courant qui fait forte impression à qui le contemple pour la première fois.

Les 4,000 îles en guise de dernière étape, le fleuve poursuit sa route vers la Mer de Chine via le Cambodge tout proche. Mais avant de quitter le pays, au milieu des quatre mille obstacles rocheux, la « Mère des Rivières » se retrouve compressée et gagne encore en puissance.

Le murmure devient grondement et l’avertissement est clair : quiconque tombe dans ses eaux devra sublimer ses talents de nageur. Le fleuve est alors tellement excité à l’idée d’atteindre le moment de sa libération qu’il plonge littéralement son destin dans le vide, quinze mètres de chute pour un débit infernal. Au sud de la dernière île, la quiétude refait surface. Les dauphins Irradawys pointent le bout de leur museau arrondi. Pour le Mékong aussi, l’aventure Laosienne a parfois été une épreuve et la sortie vers le Cambodge se fait dans le calme, à l’ombre des cocotiers qui s’épanchent sur son lit pour mieux contempler leur panache.

Les quatre-vingts kilomètres au départ de Paksé se déroulent dans un calme Olympien. A partir de ce point, la route n’offre plus que l’option Cambodgienne en issue. Les carrefours menant vers le Vietnam ou la Thaïlande appartiennent au passé. Le trafic s’allège au point de devenir inexistant. C’est à peine si je croise un véhicule tous les quarts d’heure.

Un chien sauvage traverse la route dans un silence de mort, un troupeau de buffles continue insensiblement sa marche le long des champs de Lotus.

Le Laos se montre généreux et m’offre une dernière bouffée de son opium. Un shoot par le vide qui me laisse la sensation, non pas de rouler mais de glisser vers ma dernière escale dans le pays. Après quatre-dix minutes le bitume termine sa course dans les flots marrons du fleuve, j’ai sous les yeux deux barques motorisées prêtes à appareiller. Il m’en coûtera quelques riels pour la traversée.

Trois îles offrent des solutions d’hébergement. Don Kong la plus grande est aussi la plus calme. Son activité est essentiellement agricole. Son espace touristique se résume à une paisible rue le long du fleuve d’où de larges terrasses sur pilotis contemplent, tournées vers l’Est, les rives du Laos continental. Un vieux bureau de poste, une maison coloniale et un embarcadère : le lieu est propice à une journée de repos que je ne m’offrirai pas car mon visa expire dans quatre jours.

Je rencontre en fin de journée un groupe de créatifs espagnols en vadrouille à travers l’Asie. Trois photographes, une illustratrice et un graphiste, deux barcelonais, deux madrilènes et une valenciane : un petit bout d’Europe sur lequel je fixerai les amarres pour la soirée. Le courant passe à merveille. L’occasion de tirer quelques portraits, dérouiller un espagnol qui manque de pratique et d’échanger quelques mots sur un sujet tout trouvé : la photographie.

Je peux goûter aux joies d’un objectif grand angle que je monte sur mon boîtier plus excité qu’un gamin. Pour quelqu’un qui prend tous ses clichés au 50mm depuis cinq mois, ça fait l’effet d’un choc. Tant de nouvelles possibilités encore inexplorées…

Ca fait du bien de croiser la route d’autres occidentaux à ce stade du voyage. Surtout des Européens, surtout des latins, et surtout dans cette partie du monde où l’on ne débarque pas si la seule chose qui nous pousse à aller en Asie, ce sont les attractions sensationnelles, le shopping, le sexe et la drogue. Il existe en effet des endroits où il est plus facile d’apprécier la compagnie des autres. C’est le cas sur ce petit bout de terre isolé et stone où notre seule préoccupation du soir, c’est de trouver un restaurant qui nous laisse cuisiner la Paëlla.

Après un premier refus, nos deux chefs trouvent une cuisine ouverte à leur proposition de barbus. Les révolutionnaires sont aux fourneaux et le résultat est à la hauteur du délicieux vin ramené deux mois plus tôt de France par Marie. Une bouteille que je sors de sa sieste enturbannée pour l’occasion. Ainsi coule notre vie sur l’île de Don Kong. Comme une gorgée de bon vin français après des mois de bières plus ou moins fraîches. La douceur et la volupté baignent cette nuit qui accueille nos fou-rires. Nous nous éteignons en même temps que les lumières sur l’île. Il n’est que 22h.

Sept heures du matin, l’hôtelier frappe à ma porte. J’arrime mon sac sur le porte-bagage et commande un café avant de rejoindre le bac à quelques encablures. Trente kilomètres sous le soleil, un nouveau crochet par la nationale 13 et je tombe sur l’embarcadère qui me conduira cette fois-ci jusqu’à Don Det.

La traversée de vingt minutes contre le courant coûte $2. Quand je débarque, il est près de onze heures et le soleil clame toute son insolente puissance.

Changement d’ambiance dès mon arrivée sur l’île, les Sarwels sortent de leurs bungalows. Je n’en avais croisé aucun depuis Vang Vieng. Un signe symptomatique du succès des lieux. Ici les touristes sont plus nombreux et ils prennent leurs aises. L’atmosphère est néanmoins très paisible. Quelques néons pour les promeneurs du soir, des notes de reggae qui se perdent dans le vent et des hamacs qui pendent lascivement au dessus des planchers de bois sombre. « Chill » tel est le mot d’ordre…

Malgré des charmes certains, je ne m’attarde pas sur Don Det et file sans attendre vers Don Khone, l’île la plus au sud. C’est un vieux pont Français qui les relie. A l’origine, on y déploya une étroite voie ferrée qui permettait à une petite locomotive de faire des aller-retours dans ce minuscule ensemble. Il n’y a plus aujourd’hui que quelques tuk-tuks, des vélos et quelques motocyclettes pour déranger dans son sommeil cette « belle à vapeur » qui repose devant l’un des derniers bâtiments de son temps.

Les orages rythment les journées dans ce petit coin reculé. Un lieu idéal pour s’abandonner à une sieste forcée. Un lieu qu’il convient de de visiter à deux !

Trois petits jours s’écouleront : jus de noix de coco,  sur deux roues, un livre entre les mains, confortablement enfoncé dans un hamac à écouter la pluie. Un petit paradis en guise de porte de sortie et un vingt sur vingt pour le finish.

Les 4,000 îles, c’est pas les Maldives mais c’est autrement bien. Demain je laisserai derrière moi ce Laos qui m’a accueilli pendant cinq semaines. Riche de cette expérience, le poil dru et le cheveu long, j’ai rendez-vous avec le peuple Khmer.

Élévations multiples sur le Plateau de Bolavène

La route se poursuit dans ce Laos du Sud calme et dormant : libre des pollutions du tourisme de masse. Je quitte Tha Khaek peu après le déjeuner et rejoins la Nationale 13 en direction du sud. Encore quatre-cents kilomètres avant la frontière Cambodgienne et un premier arrêt dans la ville de Savannakhet, à cent-trente kilomètres de mon point de départ. Je descends de ma monture à 16h et pose provisoirement mon sac dans une chambre à $3, sans fenêtre ni air conditionné. Une de ces multiples cages à lapin qui jalonnent mon parcours…

Savannakhet est une autre de ces villes-comptoir longeant le Mékong et dans laquelle les français ont investi pour en développer les capacités économiques et logistiques. Quelques entrepôts et vieilles batisses témoignent ici où là du rôle joué par la ville dans le développement de l’Indochine française. Peu de sites touristiques d’intérêt, juste quelques ruelles au charme variable dans lesquels je ne m’attarderai que le temps d’une soirée : de vieux bus abandonnés en bord de route, un temple aux contours romantiques…

Le lendemain matin, je suis de nouveau sur la route à la première heure, cette fois-ci en direction de Pakse, cent kilomètres plus au sud.

Je note que cette partie du Laos a été copieusement déboisée. Tout le long, des parcelles brûlées laissent en témoignage de leur passé luxuriant, des troncs sans vie et noircis de suie. Les rizières s’étendent partout autour sur des kilomètres. Un décor à la fois beau et désolant. Il faut dire que durant les années 70, la région fut abondamment bombardée, ce qui a eu pour effet d’ouvrir de larges brèches dans une massive forêt primaire où s’épanouissaient, selon la légende : « un million d’éléphants ».

C’est un évènement qui fut peu médiatisé dans le reste du monde, pourtant le Laos a été le pays le plus bombardé au monde. Un triste record à peine crédible quand on connaît le lourd bilan en tonnes d’acier qu’affiche le XXè siècle.

Entre 1963 et 1974, l’equivalent d’une tonne de bombe par habitant a été larguée (par les Etats-Unis) sur le pays, et ce, en dépit de la convention de Genève censée empêcher ce déversement sur un pays officiellement neutre. Cela correspond a un bombardement toutes les 8 minutes… pendant 9 ans ! Plus que sur l’ensemble des nations européennes, toutes provenances confondues, durant la seconde guerre mondiale. On y laminait les couloirs de soutien au réapprovisionnement Viet Minh. On y déchargeait les stocks de bombe qui n’avaient pu être larguées dans le nord Vietnam, sur le chemin du retour, vers les bases du Sud. Un phénomène que décrit avec précision cet article du Monde Diplomatique.

A Pakse, je découvre une ville assez similaire à tout ce que j’ai pu observer en cours de chemin. Une artère principale morne et encombrée qui traverse la ville du Nord au Sud et accueille, en grappe, les quelques guest-houses où se concentrent les visages blancs en visite dans la région. De la poussière et du béton, des routes pas encore stabilisées. Des routiers venant de la Thaïlande et du Vietnam voisins roulant à tombeau ouvert au milieu de la ville…

Peu d’arguments pour retenir le touriste en somme, s’il n’y avait, à quelques kilomètres de là, cet itinéraire menant vers le  plateau de Bolavène : une terrasse de verdure trônant mille mètres au dessus du niveau de l’eau.

Ce matin, il pleut abondamment sur Paksé. Faute de mieux, je me contente d’une soupe de nouilles en guise de petit-déjeuner. Un plat dont l’exotisme,  à mes yeux, n’est plus. Mais que j’avale sans rechigner. Un autre de ces repas à $1 qui « fait le job » (et c’est déjà pas mal).

L’air dans la vallée est chaud et humide mais l’atmosphère se rafraîchit au fil des kilomètres alors que la Minsk entame sa lente ‘ascension. Une fine bruine, coriace et régulière constelle les lunettes d’une myriade de gouttelettes aussi gênantes qu’exaspérantes. Le bitume est luisant et l’assise peu assurée par endroits.

En route vers ces humides sommets, je sens peser sur moi la fatigue des kilomètres parcourus jusqu’à ce jour. Trois mille kilomètres bientôt… Je supporte de moins en moins ces longues heures à ressasser les mêmes sujets, à digérer la misère sociale que je contemple au fil des kilomètres, sans personne avec qui décharger l’émotion. La curiosité qui jusqu’à lors me poussait sur tous les chemins de traverse rencontrés, s’épuise peu à peu. Je fatigue et ma curiosité aussi.

Après une heure passée à grimper sur cette pente douce et rectiligne, j’atteins enfin la plate-terre. Les premières habitations font leur apparition et certaines d’entre elles sont incroyablement cossues.

La région témoigne encore une fois d’un bel effort français dans le développement local. Ce sont eux qui ont importé au début du XXè siècle les premiers caféiers et les techniques de culture du Nouveau Monde, qui font aujourd’hui la réputation du Plateau.

Des exploitations, plus ou moins larges ont fleuri partout sur les vingt-six mille hectares de terres arables que compte cet extraordinairement fertile promontoire faisant reculer du même coup la luxuriante forêt primaire qui, là aussi, trônait autrefois si fièrement.

De nombreux cours d’eau sillonnent le Plateau créant de part et d’autres ce qui doit être l’un des plus riches ensembles hydrologiques du monde. Les amoureux d’éco-tourisme trouvent ici une terre d’accueil à l’échelle de toutes leurs ambitions : des éco-lodges reculés, des ethnies ancestrales dont les Lavens, tribu qui donna son nom au site, une agriculture éco-responsable enfin.

Le climat spécifique qui règne sur le Plateau permet aux planteurs de se passer de pesticides et de bâches de protection sur leurs exploitations. La terre y est naturellement irriguée, nourrie par des pluies quotidiennes encore plus fréquentes que dans la vallée pourtant abondamment arrosée durant la saison des pluies. Un paradis pour le bio qui promet ce petit coin du monde à une agriculture haut-de-gamme dans les années à venir.

Je fais une première halte auprès des chutes de Tat Fan dont le volume d’eau est impressionnant. Cinquante mètres de tombant projettent autour des embruns qui viennent perler une végétation à la densité absolue. Le long des chutes, des bananiers s’accrochent aux flancs rocheux qu’ils mettent en mouvement, leurs larges feuilles battant au vent. Seul dans ma contemplation, personne autour, mon sentiment d’isolement est total. Une douce impression de perte des notions : le temps, l’espace…

Après une petite demi-heure passée à arpenter les environs, je quitte les lieux décidé à m’enfoncer plus encore vers l’intérieur des terres. De l’autre côté de la route, un chemin vers le Nord en direction d’un autre ensemble de chutes d’eau offre huit kilomètres de route au tracé dramatique, nids de poules et ornières jonchant le sol, un damier enduit à l’eau savonneuse.

J’y connais ma première chute du voyage. Un freinage tardif, une roue avant qui se dérobe et moi allongé là, couvert de boue sur tout mon flanc droit. Par chance il n’y a pas de casse. Un habitant passe la tête au dessus de la clôture. Il n’a pas l’air surpris, je ne dois pas être le seul à m’effondrer ici. Je m’en tire avec une bonne frayeur et la confirmation que mon attention se relâche.

Je parcours ainsi trois ensembles, tous aussi esseulés les uns que les autres avant d’atterrir, en milieu d’après-midi, dans une plantation associée à la filière éco-responsable des « Cafés Malongo ». L’occasion de goûter dans des conditions exceptionnelles le délicieux Arabica d’appellation contrôlée Cafe Lao qui sort des usines de torréfactions toutes proches. L’occasion aussi d’en apprendre plus sur les conditions de travail dans la région. Une conversation s’engage, dehors la pluie redouble d’intensité.

Comme en tout point du monde comptant dans ses environs un sol fertil en richesses naturelles, les disparités sociales et économiques sur le Bolaven sont énormes.

D’un côté de grands propriétaires terriens contrôlent les filières et développent un savoir-faire qui s’étend aujourd’hui de la production à la vente en direct sur des marchés étrangers. Il y a quelques années, les grains étaient bradés à l’état brut générant peu de valeur ajoutée. Aujourd’hui on crée des marques et on conditionne sur-place un café prêt à la mise en rayons.

L’exploitation en elle-même est confiée à des familles d’agriculteurs défavorisées et vivant dans des huttes en bord de route. Mon guide m’explique que de nouvelles parcelles sont régulièrement déboisées et exploitées dans l’illégalité par de nouvelles familles qui immigrent dans la région sans ressources. Un travail de titans accompli par des fourmis et la forêt qui recule… Généralement, peu de temps passe avant qu’un propriétaire terrien influent ne parvienne, par un arrêté local, à récupérer la terre désormais prête à l’emploi. Il l’exploite alors pour son propre compte laissant une très faible marge entre les mains de ceux qui ont préparé la terre mais restent eux dans l’illégalité. Pas de quoi sortir de la hutte, pas de quoi briser le cycle de la pauvreté et de l’enrichissement sans limite qui marque sont creuset avec les années.

Dans un pays aussi pauvre que le Laos, la corruption et le trafic d’influence sont des outils à portée d’ondes pour une frange de nantis. Les autres sont soumis à la loi du plus fort, comme partout ailleurs…

Mon hôte m’explique que quinze pour cent de la production environ est aujourd’hui produite sous un label solidaire. Un étiquetage qui a ouvert de nouvelles opportunités à l’export, en Europe et en Amérique notamment. Une initiative qui aurait parallèlement sorti de la pauvreté quelques familles exploitantes. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la portée de ces améliorations. Combien sont-ils à en bénéficier et qui sont ces heureux élus? Combien de familles désoeuvrées sortent réellement du cycle de la pauvreté sans fin grâce à ce système?

Je tire au moins une certitude de ma visite : l’appellation Café Lao, aujourd’hui considéré par les experts comme un des meilleurs cafés du monde mérite sa réputation flatteuse. Les arômes de cet expresso savoureux servi au milieu des champs resteront gravés dans ma mémoire.

Le Plateau de Bolavène fait ainsi office de zone hors-norme dans un Laos figurant statistiquement parmi les nations les plus pauvres du monde. Les disparités sociales y sont plus grandes qu’ailleurs. Elles donnent corps à la lutte séculaire entre propriétaires terriens et exploitants qui ont vu et continuent de voir le jour partout sur la planète. Elles incitent à la reconnaissance du fait que jamais l’Homme ne semble capable de partager équitablement les ressources qui lui sont offertes par la Terre, pas même en territoire bouddhiste.

Au moment de retrouver Paksé pour y passer la nuit, je garde en moi ce sentiment ambigu où s’entremêle plaisir et dégoût. Plaisir de contempler une Nature si généreuse et si belle. Dégoût  de constater la manière avec laquelle l’homme en exploite les richesses, dans une minorité de cas d’une manière juste et réglementée, dans son ensemble de manière anarchique et brutale. Je devrais peut-être accélérer la cadence et voyager plus vite. Je passerais sans doute plus facilement au dessus de ses ombres qui couvrent le tableau idyllique du voyage.

J’en tire concernant l’Homme la conclusion qui suit : il n’y a que deux manières d’agir dans ce monde, le reste n’est que parlotte et écran de fumée.

« Soit l’on se situe dans une perspective antiégalitaire, qui implique de juger des hommes, non sur le simple fait de leur présence au monde (politique ontologique), mais sur leur valeur, appréciée en fonction des critères propres à leur activité personnelle et des caractères spécifiques des communautés dans lesquelles ils s’inscrivent ».

Soit l’on se situe dans une perspective égalitaire, qui voit dans toute inégalité une manière d’injustice, qui prétend que la morale est l’essence de la politique et qui place le cosmopolitisme politique et l’universalisme philosophique au coeur de sa pensée. Une vision que l’on peut assez vite adopter lorsque l’on voyage et qui rend parfois la vie difficile à apprécier.

« Il n’y a pas de révolution possible, pas de changement dans l’ordre du pouvoir, si les transformations que l’on cherche à opérer dans le domaine politique n’ont pas déjà été réalisées dans les esprits. »

Dans ces pays en voie de développement que sont le Laos, le Vietnam ou le Cambodge et malgré un passé aux consonances Maoïstes et de soit-disant luttes pour la reconnaissance de la cause ouvrière et rurale, cette perspective est des plus lointaines. La soif de l’argent chez les plus forts, que rien ne semble pouvoir étancher, nourrit une politique de vassalisation dénuée de tout sentiment. La classe, voilà comment je résumerais ce dont manquent les nouveaux-riches des pays que j’ai pu visiter jusqu’à présent.

L’absence d’éducation et de culture chez les plus faibles, seules à même d’éveiller les consciences et d’ouvrir la voie à une forme de résistance organisée laissent peu de place à l’espoir d’un avenir plus juste. Voici des gens  condamnés à sombrer dans leur ignorance, consommant sans modération ce qui doit être l’une des pires télévisions du monde. L’absence de culture, même traditionnelle chez ces gens est effarante. J’exclue de ces propos les quelques villages où l’art de vivre traditionnel a été préservé et peut-être Luang Prabang où les habitants baignent littéralement dans un berceau de culture. Non, là je décris ce que j’ai entrevu dans 90% des cas, à travers les bourgs, les villages et les agglomérations plus vastes que j’ai pu traverser. Malheureusement, souvent des esclaves tragiquement soumis subir la règle de celui qui est instruit.

« L’homme est l’animal qui donne du sens aux choses qui l’entourent » paraît-il. Pour moi, le Plateau de Bolavène aura été le théâtre d’une prise de conscience concernant l’état de ce monde en développement, si cruellement riche, si cruellement beau. Mais si cruellement…

Tha Khaek soleil couchant !

Dix-sept heures trente, six heures de route dans les pattes, je pénètre dans ce qui sera ma première étape sudiste du pays.

Plutôt bourg que ville, les guides présentent Tha Khaek comme le Vientiane des années 90. Un centre-ville imprégné de la présence française de la première moitié du siècle dernier, proposant une symbiose élégante entre les styles architecturaux coloniaux et chinois. Des habitants tout sourire envers les touristes, il y a peu de fa rangs par ici. Et pour cause, trois-cents kilomètres la séparent de la capitale. Le prochain aéroport de taille se situe à Pakse quelques quatre-cents kilomètres au sud. Tha Khaek est pour moi l’ancre névralgique et culturelle de ce no-man’s land qu’est le Laos du Centre, un trou perdu au milieu du continent Asiatique…

Le Mékong longe les ruelles arbolées de Tha Khaek par l’Ouest de la ville. Sur l’autre rive, la Thaïlande : l’ennemi juré ! Cet ennemi qui a construit un temple à l’identique du fameux Wat Nanthakham juste en face, comme un affront à l’histoire. Le conflit larvé qui prédomine dans l’esprit de certains habitants porte sur une guerre quasi-séculaire entre les anciens royaumes du peuple Lao et l’empire de Siam (anciennement la Thaïlande). Il a d’ailleurs fallu attendre l’arrivée de l’armée française, fraîchement auréolée de ses conquêtes d’Annam et du Tonkin (le Vietnam d’aujourd’hui) pour bouter les Thaïs derrière le Mékong. C’est l’incorporation du territoire Lao dans l’Indochine française qui a restitué un pays « au million d’éléphants », une nation. Vientiane a même désignée comme la capitale administrative du nouvel ensemble. Une facette de la colonisation sur laquelle insistent peu nos manuels d’histoire et où il est à noter, que l’indépendance fut rendue aux Laosiens en 1953, sans qu’aucune lutte armée n’en ait eu à en précéder le cours. Un mouvement nationaliste répondant au nom de Lao Issara a bien vu le jour pendant la seconde guerre mondiale en prévention du retour du contingent, mais ils n’ont même pas eu le temps de passer à l’action. L’enlisement français dans un Vietnam nord sans pitié avait suffi à leur garantir une souveraineté tranquille.

Enfin tranquille…

Quand on arrive dans une nouvelle ville, on a pour premier réflèxe de trouver une guest-house où poser ses valises et éventuellement prendre la douche qui va bien. On ne s’en rend plus trop compte après quelques temps, mais au mois d’Août, on enregistre sous ces latitudes des températures flirtant avec les 40°C. A moto, le vent fait oublier la lourdeur ambiante, on a l’impression de flotter dans le paysage – au milieu de rizières imbibées de reflets, quand on s’arrête en revanche, le coup de massue ne tarde pas.

Il pleut relativement peu ici comparé à ce que j’ai connu dans le Nord du pays. L’arrivée dans la ville se fait sans encombres, après 130 kilomètres très tranquilles.

Après avoir fait le tour des logements dans les environs, je décide de m’offrir une chambre dans l’unique maison coloniale de la ville réhabilitée en hôtel. Huit chambres, quatre mètres sous-plafond, un vieux zinc dans l’entrée, des baies vitrées de deux mètres de large, des moulures finement ciselées… Eten lieu et place de la traditionnelle et hideuse télévision : un poste radio dont émane de la musique classique. Cela change du traditionnel cube en béton peint, dans lequel le backpacker a ses habitudes.

Dans le couloir désservant les chambres, trônent fièrement les portraits des aïeux comme une réminiscence de temps anciens. J’apprends un peu par hasard que la maison appartient à la descendance d’une branche de cette ancienne famille régnante trônant si fièrement  sur la tapisserie. Je ne maîtrise pas trop l’arbre généalogique des personnes susnommées, je comprends simplement qu’ils vivent dans ce qu’ils jugent être une destitution de leur grandeur passée.

Au moment de dégager mon sac du porte-bagage de la moto, sur le parking de la « Mansion », j’entends un « hey » lancé dans ma direction, très vite suivi d’un « where do you come from man? » qui éloigne efficacement la perspective d’une douche fraîche. L’accent est parfait, l’intonation américaine plutôt West-Coast, la tête elle : Laosienne. Ce type qui m’aborde n’est autre que le neuveu de la gérante.

Vingt-sept ans, bon style, bonne gueule, il me raconte qu’il est né aux Etats-Unis après qu’une partie de sa famille (son père et son oncle) ait fui en Amérique dans les années 1970, au moment même où retentissaient des conflits politiques puis armés opposant les Pathet Lao (à tendance communiste) et l’Armée du Laos . Soutenue par les USA non officiellement présents dans ce pays, l’armée royale ne parvient pas à prendre le dessus sur la rébellion maoïste. Une longue période de trouble commence dans l’anonymat de la communauté internationale et se conclut en 1973 par le retrait des troupes US et la scission du pays en deux régions (comme au Vietnam et en Corée). Les communistes ne tardent pas à conquérir la moitié sud du pays et à établir la République Démocratique du Laos, suivant la voie tracé par son voisin Viet Minh : parti unique, drapeau rouge. C’est la fin des grandes familles d’antan, une page du pays se tourne.

Son futur? John l’envisage pourtant aujourd’hui au pays, près de sa mère et de sa tante, la seule restée quand les autres ont fui. L’heure des lustres anciens n’a pas encore sonné, mais comme dans les républiques maoïstes voisines, le pouvoir s’accommode assez bien de l’économie de marché. A force de travail et grâce, aussi, à un bon mariage, cette femme s’est constituée une véritable petit empire. Usine de confections, magasins dans la capitale, plusieurs guest-houses, des terres arables, elle est l’incarnation de cette ancienne  noblesse qui se reconstitue en adoptant les nouvelles règles en vigueur. Et ça marche ! Leur ascension, ils la connaîtront maintenant par l’économie. Les exilés rentrent petit à petit au pays, couvés par la soeur désormais riche en dollars.

Il est étrange de parler de tout ça avec ce type à l’accent Californien. Toutes aussi étranges sont ces nouvelles images du passé qui viennent écorner cette vision idyllique, établie au fil des kilomètres et des rencontres, d’un pays aux moeurs exceptionnelles.

Tout à coup, je remets les pieds sur terre. Je me rappelle qu’ici comme partout, il y a des luttes d’influence pour le pouvoir. J’ouvre les yeux sur cette nouvelle facette controversée du pays qui concentre, dans la région, des intérêts supposés de premier ordre. Période d’élections – personne n’a vraiment su m’expliquer quelles élections se tenaient là – j’aperçois maintenant tous ces mini-flics qui siègent aux coins de certaines rues et bloquent l’accès à d’autres, sans raison apparente. C’est vrai qu’ils sont marrants ces policiers Laosiens. Dans leurs petites combinaisons beige, ils paradent près de leurs mini-motos. Des mini-motos qui, à grand renfort de carénages de protection, caissons astucieux et gyrophare proéminent ressembleraient presque celles de la célèbre série Chips. Le Poncherello du coin serait donc un mini-Chips ! Marrant, et un tantinet corrompu, j’ai néanmoins appris à m’en méfier. Depuis Luang Prabang et le cinquante mille kips lâchées pour me libérer des mains d’un de ces fieffés agents qui m’avait arrêté pour non port de casque… Dans un pays où les policiers eux-même ne portent pas de casque… Une bonne leçon pour une maigre rançon (5000 kips = 5€).

J’avais pourtant mille fois lu cette maxime dans les récits de voyageurs et de grands diplomates. Une citation qui n’avait pas encore été suffisamment démontrée pour que je la fasse mienne : « L’homme est le même partout, l’avidité dont il fait preuve est son principal dénominateur commun ». A présent, c’est bon, j’en suis convaincu, puisque je l’observe même dans le plus paisible pays du monde.

Je passerai les deux jours suivants à savourer le bon air du fleuve, à découvrir d’un peu plus près cette autre société Laosienne et à me délecter de ces barbecues dont les potées au poisson sont à tomber. Assis à même le sol de la place principale, contemplant la vie autour, j’entends la rumeur des riverains bercée par des airs de Karaoké vide émanant de la ruelle voisine.

Tha Khaek offre assurément une belle escale pour le voyageur en 2010. Impossible de se lasser du spectacle offert par un coucher de soleil sur le Mékong, quand les rayons rouge-orangés inondent cette atmosphère pleine de secrets et réverbèrent sur les visages, les traits cachés de l’hôte, le temps d’une fraction de seconde.

Rien que pour ça, Tha Khaek vaut qu’on s’y arrête. Avant Paksé, avant les étonnantes 4,000 îles et le non moins enchanteur Plateau de Bolavène, au revoir Laos du Centre !

« Oh-My Earth » – la 8è route Laosienne

En quittant la capitale Vientiane, c’est la fameuse route n°13 que je retrouve. Celle que les locaux surnomment affectueusement « the highway » est aux dimensions du pays : deux voies seulement, pour une longueur de huit cents kilomètres. Au bout du chemin : les 4,000 îles, puis la frontière.

D’un point de vue de motard, ce n’est pas la meilleure partie du trajet qui m’attend. Le tracé qui s’étale devant moi est quasiment rectiligne et l’asphalte s’étend à perte de vue. A faible vitesse, ça peut être décourageant.

Mais ce Laos du sud, c’est surtout une merveille géologique et donc touristique. Peu ont le temps de s’y attarder. J’aurai la chance de faire partie des « happy few » à voir le vrai visage du pays, composé encore aujourd’hui à 75% de ruraux, dont nombre d’entre eux sont issus des minorités, comme les H’Mongs que j’avais déjà approché près de Sapa.

Passés Paksan et Pak Kading, deux villes sans réel intérêt touristique, l’itinéraire poursuit sa filature du Mékong et plonge alors vers le sud, cap fixé sur le Cambodge. Cent quatre-vingts kilomètres de parcours, j’arrive dans le petit bourg de Lak Lao, un village aussi peu enthousiasmant que ses prédecesseurs. Les portions de route qui traversent la ville sont recouvertes d’une fine couche de terre que les poids-lourds soulèvent, plongeant les échoppes attenantes dans un brouillard qui ne donne pas envie de s’attarder. Je vais néanmoins parcourir ces quelques kilomètres au pas car je ne veux pas manquer l’embranchement pour la route n°8 qui, selon mon maigre plan, doit prendre sa source non loin de là.

La route n°8, c’est un ticket pour quelques uns des plus beaux points de vue du pays. Chemin de traverse venant compléter le quadrillage du réseau routier sud-asiatique, ce tracé plein Est, sillonne à travers le Bolikhamsai et vient s’échouer aux pieds du voisin Vietnamien. Un itinéraire de routiers, peu de backpackers !

La Konglor Cave tout d’abord, un ensemble lacustre sous-terrain, au coeur de la paroi montagneuse et que traverse la tumultueuse rivière Nam Kading. Pour y accéder, il faut traverser ce qui ressemble au coeur d’une Catéra (ces cratères géants formés par la fusion de plusieurs volcans dont les parois s’effondrent jusqu’à former de gigantesques cirques).

Quarante kilomètres dans cet entonnoir sont nécessaires pour rallier Konglor, ce qui donne une petite idée des dimensions de l’ensemble. Konglor, le village du même nom annonce le bout de l’impasse, aux pieds du dernier rideau de roche. Aucun engin motorisé n’ira plus loins, à moins d’être flottant. Autant dire que les environs baignent dans ‘un océan de tranquilité : bêtes qui paissent en liberté, enfants qui batifolent nus dans les cours d’eaux…

La grotte est un spectacle en soi. La galerie principale que l’on parcourt en bateau est longue de huit kilomètres, soit au moins trente minutes de navigation avant de déboucher de l’autre côté du massif. La voûte, qui peut atteindre soixante mètres de hauteur au coeur même de la roche remet sérieusement en perspective la grandeur de nos cathédrales. Il est malheureusement difficile de ramener quelque photo satisfaisante de cette aventure même si les ensembles géologiques qui ornent le parcours profitent depuis 2008 d’un éclairage ponctuel, oeuvre de l’ONG française « Electricité sans Frontières ».

Non loin de là, le point de vue de Ban Lava offre un panorama époustouflant sur l’incroyable Hill Bun Valley : une terre abondamment irriguée où les rizières se heurtent à ces massives barrières rocheuses. Des orgues géants érigés vers le ciel par milliers qui, côté sud, sud-ouest se concentrent jusqu’à former un véritable champ d’aiguilles. Du haut de ce promontoir, la terre qui se répand sous les yeux ressemble à ce que l’on qualifierait bien volontiers de surface extraterrestre. Avec la lumière du soir la sensation de bout du monde, est renforcée.

L’aventure prend fin peu après la ville de Lac Sao, à moins d’une demi-heure du Vietnam. Dans cette ville-carrefour aux parfums d’huile moteur et aux relans de Whisk local, support des usines, installations hydrauliques et autres scieries des environs, la route qui rejoint le Mékong devient chemin. Le gris de l’asphalte laisse sa place au marron-rouge caractéristique des terres de cette région. Une nouvelle teinte qui annonce des heures de route difficiles.

Comme au nord Vietnam, mais en pire : les ornières deviennent des crevasses, les flaques gagnent en volume jusqu’à former de mini-étangs au beau milieu de la route. J’ai de l’eau jusqu’à mi-selle quand je réalise qu’après une grosse heure d’effort, je n’ai parcouru que onze kilomètres sur ce nouveau terrain.

Résigné et plein de gratitude envers la Minsk qui répond encore malgré un parcours des plus chaotiques, je décide de revenir sur mes empreintes pour mieux rallier Takek, ma prochaine destination. Quatre-vingt dix kilomètres en sens inverse et une route numéro huit toujours aussi plaisante.

Un spectacle en soi, dont la représentation s’achève à l’endroit même où elle avait commencé : sur la treizième route, au beau milieu de Lac Lao.

Paris sur l’avenir dans Vientiane « la dénigrée »

Il n’y a, dans les rues de Ventiane aucun charme apparent. Oublier le tape-à-l’oeil, ne pas chercher l’exubérant ni l’accessoire… A Ventiane, tout est fonctionnel, pratique !

Dans l’ancienne capitale de l’Indochine française, le touriste ne s’attarde pas. Il ne fait que transiter.

Un pastiche de l’arc-de-triomphe par-ci, un vieux stupa défiguré par-là, un monastère royal en réfection et des temples à la pelle… Les quelques empreintes de la présence française, c’est à la bibliothèque qu’il faut les chercher. Le reste n’est que maisons en ruines et châteaux de sable.

L’ambassade américaine, traditionnellement gardée par son homme en arme empêche quiconque de prendre des photos dans les environs. La française, vit derrière son enceinte de quatre mètres de haut derrière laquelle gît, jalousement protégé, tout un ancien quartier de la belle époque. Ce n’est pas un bâtiment, c’est un village, magnifiquement conservé, que l’on devine. Le passant peut en contempler les toitures et quelques rares fenêtres cachées derrière des persiennes fraîchement recouvertes d’un bleu roi.

Celui qui s’aventure vingt-cinq kilomètres au sud découvre avec étonnement le Buddha Park. Un univers déjanté, fruit de l’exubérance de Sulilat, un artiste dont le travail n’est pas sans rappeler l’oeuvre de Chande : le  Magic Rock Garden de Chandigarh, en Inde. Des sculptures de pierre par centaines qui catapultent le curieux dans une Odyssée en trois dimensions. L’oeuvre majeure? Un colosse allongé d’une trentaine de mètres de long, languissant devant sa cour de créatures fantastiques…

A Ventiane, la beauté se cache, timide. Il faut la dénicher ou plutôt la deviner. Car il n’y a pas si longtemps, cette ville n’avait rien à voir avec ce qu’elle est aujourd’hui. J’arrive trop tard, ou trop tôt, quoiqu’il en soit, la mutation est déjà en train d’opérer.

Coupée du reste du monde, loin de toute mer, elle fut longtemps absente des cartes postales, dans l’ombre de Bangkok, Saïgon ou bien Angkor, ses rivales. Mais depuis que le train la relie à la capitale Thaï en quelques heures, depuis l’avènement de Vang Vieng « le syphon à jeunesse« , depuis que le Mékong a retrouvé ses lettres de noblesse aux yeux de l’occidental en mal d’aventure, Ventiane reprend des couleurs. Et l’intérêt de cette pestiférée, en 2010, il ne faut pas le dénigrer mais bien au contraire l’anticiper.

Pour s’en convaincre, il suffit de se promener le long de ses rives. Ici, un amas de terre fumant trône encore sur toute sa longueur, soit plusieurs kilomètres, et les pelleteuses sont en approche. Certaines portions sont déjà aplanies…

Un hôtel flambant neuf « made in China » de quinze étages y a posé ses fondations. Un KFC enfin, là c’est sûr : fin de l’autarcie !

Ventiane est une ville d’avenir et son potentiel est immense. De trou oublié, son statut passera prochainement à celui de carrefour majeur pour tous les tourismes. Dans un Laos en pleine composition de son eco-partition, adossée à ce que la Thaïlande a encore de plus mystérieux (sa frontière orientale), jonglant entre une moitié sud regorgeant d’ethnies et d’ensembles géologiques enthousiasmants et une moitié nord dont l’intérêt culturel n’est plus à démontrer (grâce à Luang Prabang notamment), ouvrant enfin sur un Vietnam Nord rafraîchi, et une Chine bientôt prête à accueillir le visiteur… Il ne lui reste qu’un défi à relever : étoffer son offre. Et pour ça, il y a la mondialisation !

La drogue? Vous la trouvez, mais pour le moment, Ventiane fait figure d’amateur comparée à Bangkok ou Pnom Penh.

Le jeu? C’est un pari envisageable pour ce paradis du promoteur. Tôt ou tard il faudra bien un Las Vegas dans la région, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas Ventiane qui raflerait la mise.

La prostitution enfin, commence déjà à y poser ses marques. Ladyboys, macs, ou encore masseuses déshabilleuses, on trouve tout ça dans le Ventiane d’aujourd’hui, et ce n’est que le début !

Attendez dix ans et vous verrez alors des statuts Facebook annoncer avec enthousiasme un départ imminent pour ce nouvel Eldorado…

A trop observer toute cette société en évolution, j’en oublierais presque mon parcours personnel dans cette ville et cette soirée ou par deux fois, mon numéro est sorti du chapeau. Coups du sort surréalistes, une chance sur trois cents multipliée par une autre chance sur trois cents… J’avais en réalité une chance sur quatre-vingt-dix mille de gagner, attention, deux parapluies, lors de cette soirée officielle organisée par Beerlao, la marque de bière numéro un dans le pays. Trois mois que je n’avais pas vu l’ombre d’un Dance Floor, il faut croire que je manquais à la Nuit.

J’en oublierais presque également le ciment qui a pris, le temps d’un week-end entre les dix jeunes européens dont je faisais partie. Les soirées arrosées sur le seul rooftop de la ville, les parties de billard contre les transexuels et les strikes au Centre National de Bowling du Laos : ce qu’on peut appeler un dépaysement !

J’en oublierais aussi cet épisode facheux au ministère de l’immigration où une employée peu scrupuleuse a bien tenté de m’escroquer quand je faisais rallonger mon visa pour sept jours supplémentaires dans le pays.

J’en oublierais enfin cette amère expérience avec « Fon », cette jolie laosienne qui ne m’a demandé aucun dollar en échange de ses attentions. Une nuit, cette fameuse nuit où tous les bons numéros sortaient en ma faveur : deux ombrelles pour un bref coup de soleil. Malheureusement, quand ce n’est pas une question d’argent, c’est pire. Je crois que j’aurais préféré débourser quarante dollars plutôt que de voir ces yeux embrumés au moment de reprendre la route. Regtrettable, certes, mais pour le moment, hors de question de renoncer à ma liberté.

Que d’inattendu donc, pour une ville que tout le monde m’avait décrit comme un trou à rien… Un vaste chantier tout comme ma vie. Dans les deux cas, je n’ai qu’une hâte : savoir ce qui ressortira de tout ça !

Vang Vieng ou l’enfer des Farangs

Quelles sont les motivations à extraire si religieusement du contenu d’un voyage? D’où vient ce besoin de communiquer? Ma conclusion, c’est que le but d’un carnet de voyage, c’est précisément de donner envie. Que ce soit a posteriori ou en direct, quand on se livre aux autres, avec une touche personnelle, on ne cherche pas à prouver quoique ce soit au monde, ni même à être jalousé (par pitié…). Non, le but c’est de collecter des souvenirs, tout en incitant chacun à écrire sa propre histoire (de découverte du monde).

Dis plus simplement : l’idée, c’est d’aider à ce que l’histoire s’écrive, d’aider à ce que se produise le déclic, car au commencement, déclic il y a !

Tant de personnes avouent rêver d’entreprendre un grand voyage sans jamais le tenter… Se peut-il que ce soit ces mêmes personnes qui font les beaux jours de la télévision? Fantasmant une autre vie, dans autre monde?

Question d’obligations pour certains, questions de timing pour d’autres, il y a toujours une bonne raison… Et ce n’est jamais une question de courage ! Sans voir dans les extrêmes, je constate via les rencontres que je fais en cours de route, qu’il n’y a pas de date de péremption pour une telle aventure. Il n’y a pas de mauvais moment, ni de mauvais contexte non plus. Il n’y a que l’envie profonde de dépasser le risque apparent qui se pose devant soi comme un mur et puis un jour le déclic ! Il se produit, je l’imagine, de mille façons. Il est souvent le fruit d’une conjonction de facteurs (pure spéculation).

Aider ce déclic à se produire, c’est une mission qui incombre à quiconque parvient à franchir le cap de la de la première porte d’embarquement, sans retour prévu avant de longs mois. Parce que les Vietnamiens, les Laosiens ou les Indiens tout à coup ne sont plus des mots, ni des bribes d’actus. Ils deviennent des expériences, des souvenirs, des êtres humains que l’on a approché. Ils font alors partie de nous. Ils sont comme les autres, ils sont comme « je », ils sont comme « tu ».

Il est certain que le monde se porterait mieux si chacun avait la chance d’en toucher du doigt la splendeur et la diversité.

Je suis à présent convaincu que c’est dans la migration que le sacré prend sa source, lorsqu’un sujet s’éloigne des dogmes qui l’ont vu naître. Qu’ils soient ascètes, pèlerins, libérateurs ou bergers, tous ont migré, tous ont voyagé.

Les saveurs, les souvenirs, les fou-rires et les peines… Comme dans une caisse de résonance, les couloirs du voyage restituent en échos tous les sentiments humains, jusqu’à l’étourdissement. Extraite du système, la petite voix intérieure retrouve de ses couleurs et les perceptions changent. Sommes-nous meilleurs? Ce n’est pas sûr. Mais nous sommes différents, ça oui, car nous avons pris le large avec nos convictions. Nous nous sommes affranchis des conventions. Plate et assurée, notre vision du monde s’est craquelée au fil des kilomètres et a pris du relief !

Pour le gain financier, mieux vaut chercher une autre voix, bien que ce ne soit pas incompatible. Il en résulte simplement que la recherche de profit est rarement un objectif avoué chez les grands voyageurs.

Le truc, c’est qu’il faut se donner la peine de sortir du système pour se donner une chance de voir le monde dans toute sa diversité. Lieu commun, certes : il ne suffit pas de s’envoler à des milliers de kilomètres, de quitter père, mère et enfants pour saisir ce qu’il vous offre de bonne grace, ce monde.

Il existe des formes de tourisme qui ne permettent pas de cueillir cette fleur nouvelle, d’approcher cette autre dimension. Il existe des lieux où tout est fait pour que vous vous sentiez comme à la maison, de retour parmi vos certitudes d’occidental…

Sans doute à cause de mon regard critique surdéveloppé, sans doute à cause des empreintes qu’ont laissé sur moi ces premiers mois de voyage loin de tout, je ne sais pas profiter de ces endroits. J’y suis assez mal à l’aise.

Au Laos, la Banana Pancake Road – cet index de lieux de débauche pour touristes juvéniles en mal de sensations fortes – ne passe qu’en un lieu, qui porte le nom de Vang Vieng. Petite bourgade construite le long du Mékong, sur la route de Ventiane, en venant de Luang Prabang, Vang Vieng Nouvelle s’est révélée il y a trois ans à peine. Tel un champignon maléfique sorti de l’enfer, elle pérennise depuis et se répand comme la gangrène. Ironie du sort, c’est parceque Vang Vieng baigne dans une vallée enchanteresse et luxuriante qu’elle est devenue le monstre d’aujourd’hui. Sa réputation l’a dépassée. Les contours dramatiques des ensemble karstiques qui renferment l’écrin dans lequel elle baigne, c’est à peine si on les remarque.

A cause de tout cela, je crains dans cet article de ne pas être mesure de relever le défi de vous faire envie. De Vang Vieng, malheureusement je retiens surtout mon sentiment d’effroi face à cette population de frères ennemis à qui les Laosiens ont donné un nom : les Fa-Rang ! (traduction du Thaï qui signifie Occidental ou Westerner).

Le Fa-Rang a généralement entre 20 et 25 ans. De préférence anglo-saxon, de sexe masculin, le Fa-Rang parle fort et apprécie la bière dès 10h du matin (quand il ne commande pas un American Breakfast et un fruit shake ; quand la cuite la veille a été trop violente). Il boit ses cocktails dans des petits seaux en plastique opaques, de préférence dans sa combinaison préférée : tongs, short, débardeur (à Vang Vieng, floqué de la célèbre marque Beerlao). Le Fa-Rang a l’instinct grégaire surdéveloppé, et il aime tout particulièrement s’entourer de ses compatriotes. Il a la nostalgie de son pays même quand il ne l’a quitté que depuis quelques jours. Il n’est pas rare, par exemple, de croiser un couple de Fa-Rang en pleine tournée asiatique (combo Thailande, Laos, Cambodge en 12j) dans un bar, regardant un épisode de Friends qui passe en boucle, en dégustant un Hamburger « local » d’une main et en envoyant un SMS de l’autre.

Fa-Rang watching Friends in Vang Vieng

Le Fa-Rang adore les activités en « ing » : kayaking, rafting, canoeing, caving, cycling, drinking, vomiting and wanking. A Vang Vieng, l’activité star, c’est le tubing : une descente de la rivière dans une chambre à air, ponctuée par une multitude de bars ou le Fa-Rang peut muscler sa vessie.

Tubing anf the exxagerating development of Vang Vieng

Quand il atteint le seuil de maturité alcoolique, il n’est pas rare d’observer le Fa-Rang tenter des approches audacieuses sur le sexe opposé. Le Fa-Rang a une classe qui lui est propre et ses grades, c’est au nombre cul-secs qu’il les obtient.

Enfin, le Fa-Rang de Vang Vieng a souvent des yeux de lapin russe. Faute à une conjonctivite locale, très à la mode en cette saison 2010. C’est la quantité de pue qu’il a au coin de l’oeil qui atteste de son passage dans la « Sainte Moribonde ».

Rien n’est trop absurde pour la manne financière que représente cet antéchrist du mouvement hippy.  Pas même le nombre de dealers au kilomètre carré. Pas même cette concentration d’ATMs hors norme pour le pays, alors que dans la capitale voisine : Ventiane, on peine parfois à en trouver un en état de fonctionner.

J’y suis passé et je ne m’y suis pas attardé. J’y ai tout de même fait de bonnes rencontres, qui pour certaines, m’ont suivi jusqu’à Ventiane. Tout n’est pas mauvais dans la ville sponsorisée par Pepsi Co., c’est juste que passé un certain âge, on trouve mieux à faire ailleurs. Dommage, car les environs eux valent vraiment le coup.

Je ne vous ferai donc pas rêver au moment de lire ces quelques paragraphes, mais j’aurai pour moi ma conscience. Il n’y a pas besoin de forcer le trait pour sublimer le voyage. Mentir est tout aussi inutile…

A Luang Prabang…

A LUANG PRABANG
A Luang Prabang, j’ai vu mille temples et mille-et-un buddhas.
J’ai vu l’astre rougir, et la terre disparaître sous les nuages.
A Luang Prabang, j’ai vu un messie et une jeune russe les trippes à l’air.
J’ai largué les amarres, et j’ai laissé l’Inde derrière moi.
A Luang Prabang, j’ai cru rêver et avoir des montagnes d’or et de diamants sous les yeux.
J’ai presque resenti les vibrations du Dance Floor, et j’ai presque dansé aussi.
A Luang Prabang, mes lèvres ont redécouvert le goût du vin.
J’ai parlé un peu l’italien et beaucoup le suédois, j’adore le suédois !
A Luang Prabang, des hommes en tunique orange se font servir le riz 6h du matin,
et des centaines d’autres, habillés sans couleur particulière, se lèvent pour le leur donner.
Ca aussi je l’ai vu !
A Luang Prabang, j’ai admiré une simple rivière faire concurrence au grand Mekong.
J’ai arpenté son vieux pont et me suis restauré sous sa colline.
A Luang Prabang, j’ai regardé la pluie tomber et le ciel se disloquer.
J’ai écouté le bruit des flots se fracasser sur la pierre, et repartir à l’unisson.
A Luang Prabang, j’ai volé le Journal d’un Génie (de Dali).
Et je suis finalement parti…
…Pas tout à fait comme j’y suis arrivé,
avec mon sac et mes deux roues.

A Luang Prabang, j’ai vu mille temples et mille-et-un buddhas.

J’ai vu l’astre rougir, et la terre disparaître sous les nuages.

A Luang Prabang, j’ai vu un messie et une jeune russe les trippes à l’air.
J’ai largué les amarres, et j’ai laissé l’Inde derrière moi.

A Luang Prabang, j’ai cru rêver et avoir des montagnes d’or et de diamants sous les yeux.
J’ai presque resenti les vibrations du Dance Floor, et j’ai presque dansé aussi.

A Luang Prabang, mes lèvres ont redécouvert le goût du vin.
J’ai parlé un peu l’italien et beaucoup le suédois, j’adore le suédois !

A Luang Prabang, des hommes en tunique orange se font servir le riz 6h du matin, et des centaines d’autres, habillés sans couleur particulière, se lèvent pour le leur donner.
Ca aussi je l’ai vu !

A Luang Prabang, j’ai admiré une simple rivière faire concurrence au grand Mekong.
J’ai arpenté son vieux pont et me suis restauré sous sa colline.

A Luang Prabang, j’ai regardé la pluie tomber et le ciel se disloquer.
J’ai écouté le bruit des flots se fracasser sur la pierre, et repartir à l’unisson.

A Luang Prabang, j’ai vu des parapluies aux fenêtres,
Et j’ai senti la foudre s’abattre sur mon insomnie.

A Luang Prabang, j’ai volé le Journal d’un Génie (de Dali).
Et je suis finalement parti…

…Pas tout à fait comme j’y étais arrivé,
avec mon sac et mes deux roues.

Bokéo, sa jungle et ses surprises

A bokéo, ou plutôt à Huay Xai, ville frontalière avec la Thaïlande du Nord, deux tâches sont inscrites tout en haut de ma Todo List ! Deux objectifs que j’entends accomplir durant les cinq jours que je compte passer dans les environs.
La première concerne le rapatriement de la moto à Luang Prabang. En effet, selon les maigres informations dont je dispose, ma meilleure chance de la faire réparer se nomme Angus et se trouve à 400km au sud par la route, dans cette ville que l’on appelle la Perle de l’Orient – précisément dans la direction opposée de celle que j’ai empruntée suite à l’affaire de la feuille volante.
Angus est un Allemand installé au Laos et qui aurait ouvert une boutique de location de Minsks – je retrouve sa trace dans deux blogs datant de 2008 et de 2009. J’utilise le conditionnel, car aucun guide papier ne mentionne son nom, et aucune adresse précise ne figure sur Internet.  Je dispose de peu d’infos, mais c’est à vrai dire la seule solution fiable dont je dispose.
Mon second objectif, c’est de participer à la Gibbon Experience et si possible d’y rencontrer le responsable. Il s’agit d’un trek sous forme de programme « packagé », lancé par une association qui oeuvre pour la préservation d’une espèce de grands singes, les Gibbons, précisément dans la Jungle de Bokéo toute proche. Je souhaite en apprendre plus sur la méthode qu’ont suivi les instigateurs de ce projet avec les autorités et leur présenter du même coup mon travail sur le Népal, histoire de parfaire le dossier et pourquoi de récolter quelques précieux conseils de la part de gens de « terrain ».
Dans les deux cas, la chance me sourit et doublement avec cela !
Le rapatriement de la moto tout d’abord, est rendu possible et à moindre frais grâce aux Slow Boats qui arpentent le Mékong. Ce qui m’avait été soufflé par John quelques jours auparavant à Ban Tafa trouvait donc sa confirmation sur place : on peut charger n’importe quoi sur un bateau en Asie, du moment que l’on paye. L’itinéraire principal conduit justement à Luang Prabang,  ça tombe bien. En deux jours et moyennant le prix d’une seconde place à bord, la moto sera chargée et déchargée à deux reprises, provoquant au passage l’interrogation des autres passagers. Je me rends compte que je suis devenu par le simple biais de mon véhicule un étranger parmi les étrangers. Nous partageons des tronçons et des étapes en commun mais nous avons dans le fond des routes bien différentes. Ceux qui viennent se ressourcer le temps d’un été balaint le pays en quelques jours à peine, pendant que moi, je l’arpente d’Est en Ouest et puis du Nord au Sud pendant plus d’un mois en solitaire. Et être une bête curieuse dans ce contexte ne me dérange par, bien au contraire. Cette croisière sera l’occasion de nouvelles rencontres très riches.
Pour ce qui est de l’aventure en pleine jungle, l’histoire commence avec mon enregistrement (sans réservation) pour trois jours de trek avec nuitées dans les Treehouses de Bokéo. On m’informe que les réservations sont complètes jusqu’à la fin de la semaine suivante. « Un programme à succès… tout de même ! » Coup de chance, dès le deuxième jour, un groupe de touristes censé arriver tard dans la nuit par car, est resté coincé par un glissement de terrain sur la route que j’empruntais quelques jours plus tôt. J’ai bien fait de me lever tôt ce matin là, car à 9h du matin, alors que je mettais les pieds dans cette ville pour la première fois, la veille seulement, je prends place à bord d’une des deux jeeps en direction des arbres millénaires du Nord Laos. On dirait que ma chance me poursuit…
Nous embarquons tous pour près de deux heures de route. Une fois arrivés sur place, première surprise : l’aventure se révèle sportive. Avec des marches relativement longues sur des terrains luisants de gadoue à cette saison, les premiers grincements de dents son font entendre, et les premiers specimens rares aussi. Ma forme physique est restée bonne malgré l’absence d’activité physique de ces dernières semaines. Ca se confirme, je suis un piètre coureur mais un très bon marcheur. Je prends dix minutes d’avance sur tout le monde et m’offre un tour du Parc National en solitaire dès le premier jour, non pas parce que j’ai quoique ce soit à prouver au monde en la matière, mais simplement parce que j’aime ça et que ça se passe bien ainsi…
Participent à la session quatorze personnes, réparties au sein de trois Treehouses de tailles diverses (2,4 et 8 personnes). Ce que j’ignorais avant d’y mettre les peids, c’est que les treehouses dont j’avais tant entendu parler sans jamais en voir une, sont de véritables maisons suspendues au coeur même d’une canopée vierge de toute activité humaine. Vendredi n’aurait pas renié le travail accompli. Avec leur cuisinette et leur salle de bains tout confort, disposant parfois d’un étage supérieur servant d’observatoire ou même de chambre à part, ces cabanes d’un genre nouveau siègent pour certaines d’entre elles à plus de trente mètres au dessus du sol, surplombant toute la vallée environnante. J’aimerais réussir à communiquer par les mots les sensations procurées par la conteplation de cette jungle infinie que viennent recouvrir le soir venu des tapis de condensation sous un soleil couchant. Malheureusement, je crains de manquer de vocabulaire et préfère donc laisser les photos parler à ma place.
Dans la cabane qui m’accueille : un couple d’anglais dans la vingtaine, Alex et Amee – lui est étudiant en psychologie et elle batteur dans un groupe de rock – et un Ecossais d’une quarantaine d’années répondant au nom d’Allan, professeur d’anglais au Japon. Tous trois sont d’excellents compagnons de chambrée. Alex est pour sa part un habitué des bestioles étranges, grand amateur entres autres de serpents, araignées et scorpions… Il était le mieux à même de jauger immédiatement du danger que représentait un constricteur de quatre mètres environ pénétrant notre plancher ce deuxième jour.Il était également le plus qualifié pour estimer la dangerosité des araignées au dos fluorescent qui apparaissaient de temps à autre sur une des poutres du plafond. D’une douceur sans équivalent Amee, sa petite-amie, était la parfaite équipière du matin jusqu’au soir. Elle sourit, plaisante, détend tout le monde et, qui plus est, possède tout un lot de bonne musique dans son iPod, ce qui vaut son pesant d’or lorsque l’on voyage depuis longtemps. Quant à Allan, après avoir exercé son métier des émirats arabes à l’Asie, il fourmille d’histoires et d’anecdotes qui viennent parachever les délicieux repas qui nous sont servis sous une voute étoilée enchanteresse. La vie est belle en haut de ces arbres. Je ne trouve aucun équivalent à la sensation de liberté qui m’habite pendant ces trois jours, si ce n’est dans les récits de grandes traversées du désert. Où pourrais-je être plus distant de ma vie d’antan qu’ici?
Ici, les journées commencent toujours avec le cri matinal des Gibbons. Un cri sans nul autre pareil. Un son singulier qui va du long hullulement au bruit des sabres lasers dans Star Wars quand il se déchaîne en groupe. Être réveillé au son d’une nature clamant si fort sa toute puissance, c’est vraiment quelque chose ! Le reste de la journée s’articule autour de marches au coeur même du Parc National. L’énorme plus de Bokéo, ce sont, bien entendu, ses tyroliennes géantes qui permettent de voler de colline en colline et d’atteindre les différentes cabanes sans effort ou presque.
En ce qui concerne le projet en lui-même, j’apprends que c’est un français qui en est à l’origine :  Jean-François Reumaux, mais il préfère qu’on l’appelle Jeff. J’entends son surnom la première fois sur la route du retour, dans la bouche d’une Laosienne d’une trentaine d’années au français remarquable. Je devine par ses habits qu’elle est guide dans la Réserve quand je l’aperçois pour la première fois, de retour au camp de base. La jeune femme parle peu, se place en retrait des groupes et vient se poser non loin de moi sous une terrasse recouverte. Je la trouve ravissante. Les premiers mots qui me traversent l’esprit à ce moment là sont dans l’ordre des conneries qu’on balance habituellement aux femmes que l’on trouve jolies mais cette fois-ci, je me contente de lui dire bonjour alors que je me rallonge sur mon banc, histoire de faire une sieste avant que la jeep n’arrive. La conversation entre elle et moi s’établit très naturellement sur le chemin du retour. Elle me parle de ses amis en France et à Ventiane, de sa famille et de sa blessure au bras qui l’oblige à aller se faire opérer à Bangkok dans les jours à venir. Elle me parle aussi de Jeff, comme un personnage lointain et inaccessible tout d’abord, puis comme un ami, un local qu’il est possible de rencontrer certains jours. Sans vraiment savoir pourquoi, je lui fais cadeau d’un de mes bracelets H’Mong acquis dans le Nord du Vietnam. Le soir même, elle me propose de la rejoindre pour prendre un verre au centre-ville : Jeff sera peut-être là me dit-elle avec un sourire désarmant. Je les trouve tous les deux à dix-neuf heures, au point de rendez-vous comme elle me l’avait indiqué. Moi assis face à l’homme que je voulais tant rencontrer et aux côtés de celle que j’avais secrètement désiré cet après-midi là. Je décide de me concentrer sur lui, l’occasion étant trop belle…
Homme brillant, scientifique de formation, il vient s’installer une première fois au Laos à la fin des années 90 et note l’existence des Gibbons et la possibilité de bâtir des cabances habitables dans certains arbres. Après trois premières années infructueuses, à essayer de rencontrer les mauvaises personnes, à bloquer sur des détails techniques, Jeff décide finalement de rentrer en France, la trentaine approchant. Il me confie avoir resenti ce besoin de se prouver qu’il était capable de revenir dans le système et d’y réussir (ce qu’il a fait). Début des années 2000, Jeff revient au Laos et lance, dans une semi-clandestinité tout d’abord ce qui deviendra, cinq ans plus tard, l’attraction touristique numéro 1 dans la région. Un succès tel que les autorités décident, d’attribuer à la région le statut de Parc National. Une première consécration, obtenue dans un anonymat quasiment général. Pour un homme qui, au delà du succès commercial, peut se targuer d’avoir accompli en quelques années ce que des programmes gouvernementaux faillissent à mettre en oeuvre malgré des millions de dollars, je me dis que c’est peu.
Le Gibbon à Bokéo est désormais une espèce en voie de lente reconstitution. Il faut dire que moins de dix familles peuplaient encore la forêt quand le projet fut amorcé. Depuis trois ans maintenant, les recensements successifs font état d’un nombre de naissance en croissance. Un succès d’autant plus important que cette jungle est l’une des deux seules au monde abritant ce grand singe à l’état sauvage (l’autre se trouvant en Chine). Les braconniers d’antan sont devenus les guides d’aujourd’hui. Offrir des perspectives et de nouveaux moyens de subsistance pour donner un coup d’arrêt à la chasse illégale, voilà le pari que releva l’entrepreneur acharné. Avec plus de 100 personnes qui vivent aujourd’hui directement de son projet, je n’ajouterai qu’un mot M. Reumaux : Bravo !
Pour ce qui est du contenu encore secret de nos échanges où la soirée passée à siroter une grappa locale dans son salon, je me permettrai pour une fois de ne pas trop livrer de détails. Tout ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que je suis fier de pouvoir bénéficier du soutien total de Jean-François Reumaux pour mon projet au Népal et qu’il se pourrait bien que nous nous retrouvions dans quelques mois sous d’autres latitudes que le Laos.
Fin de parcours Est-Ouest dans un Laos du Nord parfois difficile d’accès mais toujours source d’immenses découvertes. Il est temps pour moi de regagner le sud en direction de mon prochain pays : le Cambodge. Restent 1,200 kilomètres à parcourir avant d’en arriver là dans un petit mois.
PS : Salutations à Jenel, restée à l’ombre des « ziplines » pour aider les guides de l’ONG à parfaire leur anglais. Je n’oublie pas ton coup de main sur l’Everest Challenge. Merci pour ton regard intransigeant et passionné par le sujet.

A bokéo, ou plutôt à Huay Xai, ville frontalière avec la Thaïlande du Nord, deux tâches sont inscrites tout en haut de ma Todo List !

La première concerne le rapatriement de la moto à Luang Prabang. Selon les maigres informations dont je dispose, ma meilleure chance de la faire réparer se nomme Angus et se trouve à 400km au sud par la route, dans cette ville que l’on appelle la Perle de l’Orient.

Angus est un Allemand installé au Laos et qui aurait ouvert une boutique de location de Minsks – je retrouve sa trace dans deux blogs datant de 2008 et de 2009. J’utilise le conditionnel, car aucun guide papier ne mentionne son nom, et aucune adresse précise ne figure sur Internet.  Je dispose de peu d’infos, mais c’est à vrai dire la seule solution fiable dont je dispose.

Mon second objectif, c’est de participer à la Gibbon Experience et si possible d’y rencontrer les responsables. The Gibbon Experience, c’est une sorte de trek « packagé », lancé par une association qui oeuvre pour la préservation d’une espèce de grands singes, les Gibbons, précisément dans la Jungle de Bokéo toute proche. Je souhaite en apprendre plus sur la méthode qu’ont suivi les instigateurs de ce projet avec les autorités locales et leur présenter  mon travail sur le Népal, histoire de parfaire le dossier.

Dans les deux cas, la chance me sourit !

Le rapatriement de la moto tout d’abord, est rendu possible et à moindre frais grâce aux Slow Boats qui arpentent le Mékong. Ce qui m’avait été soufflé par John quelques jours auparavant à Ban Tafa trouvait donc sa confirmation sur place : on peut charger n’importe quoi sur un bateau en Asie, du moment qu’on en paye le prix ! L’itinéraire principal conduit justement à Luang Prabang. En deux jours et moyennant le prix d’une seconde place à bord, la moto sera chargée et déchargée, provoquant au passage l’étonnement des passagers.

Je suis devenu par le biais de mon véhicule un étranger parmi les étrangers. Aristocrate de la route, je marque maintenant ma différence. Nous partageons des tronçons mais nous avons des routes bien différentes. Ce pays, je l’arpente d’Est en Ouest, puis du Nord au Sud. J’en transpire le bitume, je me parfume à l’essence de ses campagnes.

Pour ce qui est de l’aventure en pleine jungle, l’histoire commence avec mon enregistrement (sans réservation) pour trois jours de trek avec nuitées dans les arbres (c’est la particularité de ce trek). On m’informe que les réservations sont complètes jusqu’à la fin de la semaine. « Pour un programme à succès, on peut dire que ça marche fort ! »

Coup de chance, dès le deuxième jour, un groupe de touristes censé arriver tard dans la nuit par car, est resté coincé par un glissement de terrain sur la route que j’empruntais quelques jours plus tôt. J’ai bien fait de me lever tôt. Une heure plus tard, je prends place à bord d’une des deux jeeps, direction les arbres millénaires du Nord Laos.

In the jeep to the Gibbon Experience

Nous embarquons tous pour près de deux heures de route. Une fois arrivés sur place, première surprise : l’aventure se révèle sportive. Avec des marches relativement longues sur des terrains luisants comme une patinoire et épais comme un parterre de glaise, les premières chutes ne tardent pas.

Uneasy walk in the Bokeo Jungle

Ma forme physique est restée bonne malgré l’absence d’activité physique de ces dernières semaines. Je suis un piètre coureur mais je me révèle être un bon marcheur. Ce soir là, dans la cabane, une vraie sensation de bien-être m’a envahie !

Participent à la session quatorze personnes, réparties dans trois Treehouses de tailles diverses (2,4 et 8 personnes). Ce que j’ignorais avant d’y mettre les pieds, c’est que les treehouses sont en fait de véritables maisons suspendues au coeur de la canopée. Vendredi et Robinson n’auraient pas renié le travail accompli, c’est tout bonnement impressionnant ! Avec leur cuisinette et leur salle de bains tout confort, disposant parfois d’un étage supérieur servant d’observatoire ou même de chambre à part, ces cabanes d’un genre nouveau siègent, pour certaines d’entre elles, à plus de trente mètres au dessus du sol, surplombant la vallée environnante. Les mots me manquent pour décrire les sensations procurées par la contemplation de cette jungle infinie que viennent recouvrir des tapis de condensation sous un soleil couchant.

Stunning view from the treehouses of the Gibbon Experience

Dans la cabane qui m’accueille : un couple d’anglais dans la vingtaine, Alex et Amee – lui est étudiant en psychologie et elle batteur dans un groupe de rock – et un Ecossais d’une quarantaine d’années répondant au nom d’Allan, professeur d’anglais au Japon. Tous trois sont d’excellents compagnons de chambrée.

Alex est pour sa part un habitué des bestioles étranges, grand amateur entres autres de serpents, araignées et scorpions…

Alex the wild animals friend

Il était le mieux à même de jauger immédiatement du danger que représentait un constricteur de deux mètres environ pénétrant notre plancher ce deuxième jour. Il était également le plus qualifié pour estimer la dangerosité des araignées au dos fluorescent qui apparaissaient de temps à autre sur une des poutres du plafond.

D’une douceur sans équivalent Amee, sa petite-amie, était la parfaite équipière du matin jusqu’au soir. Elle sourit, plaisante, détend tout le monde et, qui plus est, possède tout un lot de bonne musique dans son iPod, ce qui vaut son pesant d’or lorsque l’on voyage depuis longtemps.

Amee on the string

Quant à Allan, après avoir exercé son métier des émirats arabes à l’Asie, il fourmille d’histoires et d’anecdotes qui viennent parachever les délicieux repas qui nous sont servis sous une voute étoilée enchanteresse.

Allan in the canopee for the dinner

La vie est belle en haut de ces arbres. Je ne trouve aucun équivalent à la sensation de liberté qui m’habite pendant ces trois jours, si ce n’est dans les récits de grandes traversées du désert. Où pourrais-je être plus distant de ma vie d’antan, qu’ici?

Les journées commencent toujours avec le cri matinal des Gibbons. Un son singulier qui va du long hullulement au bruit des sabres lasers dans Star Wars quand il se déchaîne en groupe. Être réveillé au son d’une nature clamant si fort sa toute créative puissance, c’est vraiment quelque chose ! Le reste de la journée s’articule autour de marches au coeur même du Parc National. L’énorme atout de Bokéo, ce sont bien entendu ses tyroliennes géantes qui permettent de voler de colline en colline et d’atteindre les différentes cabanes sans effort ou presque.

Ziplines in the Bokeo jungle

En ce qui concerne le projet en lui-même, j’apprends que c’est un français qui en est à l’origine :  Jean-François Reumaux, mais il préfère qu’on l’appelle Jeff.

J’entends son surnom la première fois sur la route du retour, dans la bouche d’une Laosienne d’une trentaine d’années au français remarquable. Je devine par ses habits qu’elle est guide dans la Réserve quand je l’aperçois pour la première fois, de retour au camp de base. La conversation entre elle et moi s’établit très naturellement sur le chemin du retour. Elle me parle de ses amis en France et à Ventiane, de sa famille et de sa blessure au bras qui l’oblige à aller se faire opérer à Bangkok dans les jours à venir. Elle me parle aussi de Jeff, comme un personnage lointain et inaccessible tout d’abord, puis comme un ami ensuite. Sans vraiment savoir pourquoi, je lui fais cadeau d’un de mes bracelets H’Mong acquis dans le Nord du Vietnam. Le soir même, elle me propose de la rejoindre pour prendre un verre au centre-ville : « Jeff sera peut-être là ».

Je les trouve tous les deux à dix-neuf heures, au point de rendez-vous comme elle me l’avait indiqué. Moi assis face à l’homme que je voulais tant rencontrer et aux côtés de celle que j’avais du désirer une heure.

Homme brillant, scientifique de formation, il vient s’installer une première fois au Laos à la fin des années 90 et note l’existence des Gibbons et la possibilité de bâtir des cabances habitables dans certains arbres de Bokéo. Après trois années infructueuses, à essayer de rencontrer les mauvaises personnes, à bloquer sur des détails techniques, Jeff décide finalement de rentrer en France, avec la trentaine qui approche. Il me confie avoir ressenti le besoin de se prouver qu’il était capable de revenir dans le système et d’y réussir (ce qu’il a fait). Début des années 2000, Jeff revient au Laos et lance, dans une semi-clandestinité tout d’abord ce qui deviendra, cinq ans plus tard, l’attraction touristique numéro 1 dans la région. Un succès tel que les autorités décident, d’attribuer à la région le statut de Parc National quelques années plus tard. Une première consécration, obtenue dans un anonymat quasiment général (du point de vue français). Voilà un homme qui peut se targuer d’avoir accompli en quelques années ce que des programmes gouvernementaux faillissent à mettre en oeuvre malgré des millions de dollars. Le Gibbon à Bokéo est aujourd’hui une espèce en voie de lente reconstitution. Il faut dire que moins de dix familles peuplaient encore la forêt quand le projet fut amorcé. Les recensements successifs font état d’un nombre de naissance en croissance. Un succès d’autant plus important que cette jungle est l’une des deux seules au monde abritant ce grand singe à l’état sauvage (l’autre se trouvant en Chine). Les braconniers d’antan sont devenus les guides d’aujourd’hui. Avec plus de 100 personnes qui vivent directement de son projet, je n’ajouterai qu’un mot : bravo !

Pour ce qui est du contenu de nos échanges où la soirée passée à siroter une grappa locale dans son salon, cela restera dans le domaine privé. Tout ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que je suis fier de pouvoir bénéficier du soutien total de Jean-François Reumaux pour mon projet au Népal et qu’il se pourrait bien que nous nous retrouvions sous d’autres latitudes dans quelques mois.

Au moment d’embarquer pour cette descente du Mékong, j’arrive à la fin de mon parcours Est-Ouest dans un Laos du Nord parfois difficile d’accès mais toujours source d’immenses découvertes. Il est temps pour moi à présent de regagner le sud en direction de mon prochain pays : le Cambodge. Restent 1,200 kilomètres à parcourir avant d’en arriver là. Prochaine étape : Luang Prabang et son atmosphère surannée.

PS : Salutations à Jenel, restée à l’ombre des « ziplines » pour aider les guides de l’ONG à parfaire leur anglais. Cheers for you Glenn, you’re the man !

Rencontre du 3è type à BanTafa

A partir de Luang Nam Tha, le tracé devient lisse et quasiment sans défauts. Les kilomètres défilent à une vitesse accrue pendant que le temps, lui, semble s’égrainer de plus en plus doucement. Je regarde, sans cesse, la montre accrochée sur mon guidon. Il me reste au moins cent-vingt kilomètres à parcourir, ce qui équivaut au Laos à trois-quatre heures de route, parfois plus à cause des glissements de terrain.

Au dessus de moi, des nuages gris et chargés semblent s’empiler à l’infini. Successivement, une source aux eaux crystallines, une petite cascade et un monastère abandonné m’offrent de courtes pauses revigorantes. Le temps de quelques clichés, j’en oublie presque le mauvais temps qui menace.

Les premières gouttes de pluie puis l’ondée, je commence à maudir ma décision d’avancer plus à l’Ouest. J’essuie ce jour là une des pluies les plus drues de toute ma vie. Je suis trempé jusqu’au caleçon, même ma veste en Gore-Tex réputée inaltérable n’y a pas résisté. Comme pour ajouter à mon désespoir, la Minsk donne depuis le matin d’alarmants signes de fatigue.

Ma compagne de voyage suffoque et tremble de toute part. Quand j’entame une pente forte, elle perd en puissance et m’oblige à rétrograder en seconde. Mon ascension se fait alors au ryhtme des petits trains d’antan. Pendant quelques secondes, je replonge dans des souvenirs de Corse et d’Himachal Pradesh mais les senteurs de ces terres chaudes résistent mal aux gerbures d’eau qui coulent le long de ma jambe.

Je trouve un abri quelques kilomètres plus loin : une maison en cours de construction où je décide de faire une courte pause pour changer de bougie, sous une toiture fraîchement posée. J’espère que cela fera taire les symptômes et du même coup le traumatisme dans lequel je m’enfonce au fil des minutes. Au moment de reprendre la route il pleut toujours mais mon esprit est totalement accaparé par l’avarie. Je guette avec crainte les moindres soubresauts de la mécanique comme on attend avec angoisse le diagnostique du médecin. Au bout d’un quart d’heure, rien à signaler, je suis rassuré… Jusqu’à ce que la Vaillante se mette à tousser de plus belle. Le miracle n’a pas eu lieu, cette fois-ci, c’est du sérieux !

Serious break down near Ban Tafa

Je me trouve au milieu de ce qui ressemble à un no-man’s land, sur une route qui serpente à travers une forêt dense, vierge de tout abus de la civilisation. Les rizières ont disparu. Seule une jungle noire surplombe des remblais aux tons ocres.

Je prends rapidement conscience, qu’étant données les circonstances – je roule maintenant à vingt kilomètres heure de moyenne – je ne parviendrai pas à rallier Huay Xai dans la journée. Je décide qu’au prochain village, je ferai halte, tant pour laisser passer l’ondée que pour ausculter plus en détail le moteur, en espérant que cette hypothétique terre d’accueil se trouve à proximité.

Mes voeux sont exaucés une vingtaine de minutes plus tard, quand j’arrive aux abords de Ban Tafa, un bourg ennuyeux qui s’étend le long de la nationale. J’aperçois cinquante mètres après les premières habitations un petit restaurant où toute une famille s’affaire. Pas de clients à l’intérieur mais une marmite fumante où un bon « Phò » (la soupe traditionnelle) et du riz collant n’attendent que moi pour sortir de leur suffocation. Une grand-mère, le visage marqué par les années, vissée à ce qui ressemble à une retraite ennuyeuse, est assise sur le seuil. Elle domine la situation de son regard alerte et reste là, immobile. Ses pensées se perdent devant les gouttes qui se jettent de la toiture. Du coin du regard, elle observe ses voisins circuler prestement sous leurs capes de plastique. Pendant que je m’affaire, les pieds baignant dans une boue liquide, à sortir mon sac à dos de la sacoche de la moto, elle m’invite à venir m’abriter.

Ma commande dans un Lao-glais hésitant est tout de suite exécutée. En moins de temps qu’il m’en faut pour ôter un maximum de couches détrempées de mon dos, l’assiette creuse remplie de bouillon, de morceaux de viande bouillie et de nouilles translucides apparaît sous mes yeux embués. Le plat est avalé en cinq petites minutes… Dehors, l’accalmie n’est toujours pas à l’ordre du jour. A mon tour, je sens mes yeux se perdre dans l’humidité ambiante. Je rejoins l’état végétatif de la grand-mère et essaye de trouver une solution à mon double problème du jour. Bizarrement, mon moral n’est pas vraiment entamé. Je me sens juste fatigué, très fatigué !

Le salut prend alors la forme d’une petite pancarte de l’autre côté de la route. Sur fond jaune, l’écritau indique la présence inespérée d’une guest-house cinq-cent mètres en contre-bas, accessible par une route secondaire stabilisée à l’aide de gravillons. Un endroit où je n’aurais jamais eu idée de m’aventurer en d’autres circonstances. Je règle ma note : l’équivalent de soixante-dix centimes d’euros, et redémarre mon engin, non sans mal, dans l’espoir d’une solution de repli confortable pour la soirée.

Après trois-cent mètres, la route fait place à un chemin plus étroit et boueux qui s’enfonce dans la fôret. Un nouvel écritau confirme la direction à prendre. Je m’y engage en prenant garde de ne pas m’y embourber. Ce que je découvre alors dépasse toutes mes espérances. Blotti là, au milieu d’une clairière, entouré par deux rivières qui constituent des douves naturelles autour de l’ensemble, un alignement de petites huttes sommaires mais abondamment fleuries siègent en toute quiétude.

Un homme sort de l’une de ces cabanes et m’adresse un chaleureux « Sabaydee ». Il me propose de visiter la hutte numéro deux et m’informe que le prix pour la nuit est de 30,000kips, soit 3€. Je fais le tour de la chambre, pas d’électricité, tout juste un générateur en cas de besoin, de la terre battue au sol, un lit double coiffé de sa moustiquaire en baldaquin… En guise de salle-de-bains : un grand saut d’une centaine de litres au moins, alimenté par les pluies et une écuelle. Les toilettes quant à eux, prennent la forme d’un trou qui plonge tout droit dans le vide. Je ne l’avais pas remarqué auparavant, mais cette habitation sur pilotis pend littéralement au dessus du lit de la rivière. « Ca ira pour la nuit » ! Je fais signe au gérant de mon contentement, ne cherche même pas à négocier les prix et retourne vers la Minsk pour défaire mon attelage.

En regardant autour de moi, ma sensation d’isolement grandit. J’oscille entre le satisfaction d’être une nouvelle fois sorti des sentiers touristiques et la crainte que la solitude ne finisse par peser. Je remarque que je suis à sec niveau livres. Les Fleurs du Mal de Baudelaire, voilà tout le réconfort que je peux tirer de la lecture et il faut bien l’avouer, ce n’est pas le recueil de poésies le plus gai du monde.

Je passe la moitié de l’après-midi bercé par le bruit des gouttes qui s’écrasent sur le toit de chaume, assis en surplomb de la rivière à tenter de me convaincre que les mots du poète vont finir par révéler toute leur substance : en vain ! Malgré une introduction fournie détaillant le contexte dans lequel l’auteur a écrit sa prose, je reste insensible tant aux rimes qu’à la pensée de l’homme. Je ne suis sûrement pas à la portée du génie pour en apprécier le travail, condamné à stagner dans mon ignorace face à cet enchaînement de vers que je lis sans conviction.

Vers dix-sept heures, un bruit émanant de la hutte voisine me sort de mon ennui. Un visage apparaît : blanc, juvénile. Je ne suis donc pas seul dans ce trou perdu ! Voilà comment je fais la rencontre de John et Yasha Glengarry, un fils et son père avec lesquels je vais mêler une amitié forte le temps d’une escale impromptue.

Australiens, originaires de Tasmanie, John a quarante-huit ans et Yasha dernier de ses quatre enfants en a douze. Leur look, assez déroutant de prime abord, témoigne d’une vie hors-norme, loin des codes consensuels du monde dit civilisé. Barbe de plusieurs mois et incisive manquante émaillant un sourire de pirate pour le père, tête rasée et traits féminins pas du tout en accord avec des vêtements d’ados au style gothique pour le fils, je réalise en les scrutant de la tête aux pieds que je n’en ai pas fini avec mon travail sur les préjugés. Combien de fois, durant ce voyage, devrai-je déjuger mes propres a priori pour accepter l’idée qu’il n’existe aucun lien entre la qualité humaine d’un individu et son apparence physique? Cette idée apparue en Inde se confirme ici en Asie : le beau et le bon sont deux choses bien différentes ! Qui plus est, il faut bien l’admettre, depuis quelques semaines, je n’ai pas, moi non plus, un style très orthodoxe.

Mes deux nouveaux compères m’offrent de se joindre à eux pour un dîner à l’anglaise, c’est à dire à dix-huit heures. J’accepte sans hésitation, préférant de loin leurs sourires francs aux vicissitudes de Baudelaire qui commençaient à me donner envie de plonger… dans la rivière. Retour chez grand-mère qui n’a pas bougé pendant tout ce temps. Son attitude stoïque et la profondeur de ses traits ne manque pas d’éveiller l’intérêt de John avec qui je me découvre un premier point commun. Lui comme moi, nous aimons les vieux !

La nuit tombe vite sur le village : à partir de dix-huit heures déjà, les passants ne sont plus que des ombres navigant sur les reflets d’un macadam détrempé. Rassasiés, nous payons notre dû et ne manquons pas de nous munir de quelques bières pour les chaudes conversations à venir. Nous passerons la soirée au dessus de la rivière à discuter de tous ces sujets qui rendent les odyssées nocturnes du voyageur passionnantes.

John est un atypique. Marié puis divorcé, père de quatre enfants et toujours en bons termes avec son ex-femme, il est sorti du système voilà quinze ans. Quinze ans qu’il ne déclare plus de revenus, qu’il ne paye plus d’impôts… Quinze ans qu’il vit, sans la sécurité apparente de l’argent, dans la passion de son jardin qu’il cultive amoureusement. Dans une précédente vie, l’homme était charpentier. Il a passé quelques années à parcourir le monde avec celle qui était sa femme. Le voyage était même ce qui cimentait leur couple. Avec le peu qu’il a mis de côté, il s’est acheté un lopin de terre (aux dimensions de son pays) où il a planté toutes sortes d’arbres fruitiers. Il y a pérennisé un grand potager et construit de ses propres mains une maison. Il y vit depuis, sans électricité, ni eau courante (on s’en passe très bien paraît-il), avec une nature infiniment généreuse autour de lui qu’il s’efforce d’étudier à longueur de journée. Il est devenu maître dans l’art de cultiver, tant ce qui se trouve à l’intérieur de sa propriété qu’en lui-même. Homme de peu de biens mais doté de la sagesse qui caractérise les ascètes, il a suffisamment de rendement pour alimenter presqu’en totalité ses voisins, qui en retour, lui offrent quelques précieux services, comme un aller-retour en voiture à l’aéroport le plus proche (6h de route, pas moins) par exemple.

Je me souviens avoir été marqué par la grande complicité qui s’était établie entre le fils et son père en me disant que s’il y avait bien quelque chose de remarquable chez ces gens là, c’était les principes éducationnels qu’ils s’efforceaient de mettre en pratique.

En effet, du voyage, ils en avaient fait une institution et de la découverte de l’étranger : un passage obligé vers l’âge adulte. Ce périple de six mois qu’ils venaient d’entamer, c’est une expérience qu’ont connu auparavant les trois soeurs aînées. Tantôt avec le père, tantôt avec le mère, ces quatre enfants auront tous été invités, au moment de leur adolescence, à partir entre six et huit mois, en immersion. Quel principe formidable ! Quelle merveilleuse curiosité, surtout quand on réalise que la séparation du couple n’a en rien altéré cette vision commune, surtout quand on sait que tout ceci se fait avec un budget des plus serrés.

Dans le cas de Yasha, c’est John, le père, qui a du s’y coller en rendant une petite visite de courtoisie à l’institutrice pour s’excuser par avance des six mois d’école que l’enfant allait manquer : « I’m sorry, but I’m going to take Yasha away from school for about half a year. It is like a family tradition for us and when he turns twelve or so, his mother or I take the kid for a walk abroad. It is what his mother and I call the awareness time for them. » Pour l’institutrice, c’est l’effet de surprise mais c’est aussi l’approbation immédiate : « this is a very good idea, I wish more parents did the same for their children. We’ll organize a good-bye party with his class-mates and we’ll be looking forward to hear from his adventures ! »

J’ai trouvé cette histoire hautement inspirante… Combien de parents sont capables d’offrir autant à leurs enfants? Combien d’enfants souffrent de ne rien connaître de leurs parents , soit parce que ces derniers sont totalement absorbés par leur travail, soit parce qu’ils n’ont pas idée du besoin en la matière, soit parce qu’ils ne savent pas donner d’eux-mêmes?

Je l’affirme : jamais auparavant je n’avais entendu pareille philosophie. Et au delà de la philosophie, j’avais sous les yeux la mise en pratique concrète de cet état de pensée. Le moins que je puisse dire, c’est que le résultat parlait de lui-même. Yasha n’a rien de l’adolescent en plein âge bête qu’il devrait être. Il ne refuse rien et il donne beaucoup de lui-même, notamment auprès des autres enfants. A toute nouvelle initiative ou suggestion, il répond par l’affirmative et avec le sourire. A chaque repas, il s’évertue à goûter à des plats différents. Il fait en sorte d’apprendre cinq nouveaux mots de Laosien par jour (autrement dit, il parle mieux que moi) et il fait ses devoirs assidûment, entre un bol de riz gluant et un jus de coco. Il participe aux conversations en offrant des éclairages parfois saisissants sur certains sujets où les adultes eux-mêmes s’aventurent avec bien peu d’aisance, ce qui ne l’empêche pas de se mêler spontanément aux jeux des autres enfants, peu habitués à voir surgir un petit blanc dans leurs « bacs à boue ».
Je dirais en synthèse que Yasha est un délice d’enfant à qui l’on ne peut souhaiter qu’une chose : que la vie soit bonne avec lui, que la providence lui apporte le minimum de chance dont il aura besoin pour mener l’existence épanouie à laquelle il est promis.

Je resterai dans ma hutte de Ban Tafa une deuxième nuit, entouré de ces parcours de vie exo-tiques. Au matin du troisième jour, contre toute attente, je suis enjoué à l’idée d’avaler les quatre-vingts kilomètres qu’il me reste avant d’atteindre la capitale de la province de Bokéo, même si je sais que ceci se fera au prix d’heures interminables à écouter les battements de coeur de ma Minsk.

Nous échangeons solennellement nos adresses et John me tend un livre avec son sourire habituel. Il s’agit de « Siddharta » par Heman Hesse, comme un rappel que si cette étape touche à sa fin, le grand voyage, lui, continue encore et toujours. Un livre que je dévorerai en deux jours à peine et qui me nourrira de nouvelles réflexions.

Comme pour souligner la grâce de cet instant : un papillon géant vient se poser sur la main du jeune garçon. Eclatant de couleur et plein de vie, il offre à nos regards toute sa beauté révélée. Cela pour moi n’est pas un présage, mais bien un signe concret et présent de tout le bon qui émanait de nos trois âmes en cet instant où toute idée de guerre, de vengeance, de colère ou de crise était absente de nos esprits. Rien d’autre que la beauté de l’instant. Un souvenir qui restera gravé pour longtemps dans ma mémoire.

Ban Tafa butterfly

La moto toujours titubante, je repartirai ce matin là, la tête pleine de pensées constructives et une invitation ferme et définitive à venir séjourner, quand je le voudrai, dans cette petite maison dans la prairie Tasmane. Il est de ces rencontres qui, lorsque l’on voyage seul depuis un certain temps font un bien fou à l’esprit et donc au corps tout entier. Merci à eux et merci à ma petite voix intérieure. Rien que pour cette rencontre, ça valait le coup de ne pas rebrousser chemin.

Laos du Nord sur un « petit véhicule »

Le Laos du Nord-Ouest, une terre rouge et meuble, un bourbier de Juin à Septembre qu’il faut franchir avant de trouver l’asphalte de la 13th Highway. Les bus et les camions qui empruntent cette route creusent des ornières de plusieurs dizaines de centimètres de profondeur, faisant de tout motard qui les enfourche une danseuse qui roule de l’arrière-train.

Un passage par la frontière de Tay Trang qui ne pose aucune difficulté, malgré tout ce qui peut se dire sur les forums. Une formalité même, réglée en une petite heure si vous prenez la peine, comme moi, de vous lever tôt et d’arriver avant les rares grappes de touristes poussant dans la région. Les douaniers sourient en voyant mon attelage surgir. Devenu l’homme sans teint, maquillé par les éléments, je me présente devant le guichet avec une poignée de dollars et deux photos comme il est l’usage.

Mon quatrième visa en quatre mois ! Petit à petit, ce passeport vide et chargé de mes empreintes biométriques que je détestais au moment du départ, devient un tableau de chasse que je chéris. Ceux qui voyagent beaucoup et vous disent que le nombre de tampons leur importe peu vous mentent. On s’attache à ces petits détails qui vous rappellent qu’à votre échelle, vous êtes un Candide à la découverte de votre jardin.

J’aime passer cette barrière à pied, la belle à mon bras. J’aime redécouvrir ces montagnes qui semblent nouvelles même si la différence n’est que dans ma tête.

Rapidement les indices menant vers une nouvelle civilisation font leur apparition. Les panneaux, je ne peux plus les lire. L’alphabet a changé et avec lui la perception que j’ai de mon environnement. Je ne m’en étais pas rendu compte mais mon quotidien était simplifié par ces caractères latins importés au Vietnam par des missionnaires catholiques. Je dois maintenant apprendre à m’en passer, comme un retour aux temps primitifs. Des petits cris en guise de phrases, des grimaces accompagnées de gestes pour désigner l’objet. Un doigt d’honneur qui je le suppose m’ordonne de faire halte ! Jusque là, je m’en sors…

Laos Stop

Les heures passent et le ciel se dégage, séchant du même coup les tronçons qui me précèdent. Six heures déjà que je suis parti de mon hôtel de passe de Dien Bien Phu. Je m’arrête pour reprendre des forces et jouer la montre. Sous mes yeux coule une rivière d’une largeur que j’estime à quinze mètres environ et qu’il va falloir traverser. J’aperçois des quatre-quatre faire une parenthèse comme sur un rail invisible vissé dans les tréfonds. Les gerbes d’eau qui émanent des essieux précisent un peu plus le danger qui guette. Je commande une soupe de nouilles de riz et une Beerlao : ma première. Il y en aura beaucoup d’autres par la suite. J’apprends pour l’occasion mon premier mot en Laosien : « Khawp Jai ». Merci pour le bon repas, si je dois noyer ma compagne dans ces eaux sombres je préfère que ce soit l’estomac plein. Le soldat va-t-il au front le ventre vide?

Many rivers to cross... in Laos

Les barrages plus ou moins naturels se multiplient. Ici aussi, on tente, à un autre rythme, d’assoir le parcours sur une couche en dur. Une rivière, deux troncs d’arbre plus loin, j’arrive devant le Nam Ou, un des multiples fleuves qui divise le pays. Un courant puissant qui oblige les bateaux à courber leur trajectoire pour atteindre la jetée. De l’autre côté de la rive mon lit du soir : une princesse dans son donjon. Le dernier rempart qu’il faut franchir occasionne quelques suées. Aussi gracieuse soit-elle, ma belle est lourde à lever. Coucher la Minsk dans ce rafiot à peine plus large que le guidon, je ne l’aurais jamais imaginé à Hanoï. Ici c’est simplement la norme.

Les deux marins d’eau douce qui me réclament sept mille kips pour la traversée sont de corvée eux aussi, mais ils ne se mouillent pas. J’en oublie mes cigarettes, immergées dans dix centimètres d’eau dans la poche de mon pantalon-treillis. Une micro-victoire de la nature contre le cancer. A force de récolter de la boue, mes pieds ressemblent à une composition contemporaine d’émail et d’ argile. S’il ne s’agissait pas d’art, on dirait qu’ils se sont enlaidis…

A Huang Xai, deux routes seulement irriguent le paysage urbain. De part et d’autre d’un petit pont suspendu des cocotiers font étalage de leur rectitude. Ils pointent vers le ciel et subjuguent le passant comme les tours de verre dans les quartiers d’affaire.

Muang Chai old bridge

J’aperçois les premiers bonzes qui marchent gaiment vers leur repas du soir. Une impression de déjà-vu…

Eux que j’observais au Népal et en Inde, je les retrouve ici changés. Leur goût pour les couleurs fluorescentes et la feuille d’or, contraste avec la sobriété des moines de l’Himalaya. Tout cela me rappelle que comme chez les chrétiens, il existe de nombreux schismes au sein de cette religion, datant pour la plupart de la mort de cet homme et non de ce prophète, qui dédia sa vie à la recherche d’un remède à la souffrance des hommes. Recherche fructueuse puisqu’il trouva et partagea ensuite son savoir…

Buddha or the Enlightened

Dans le pays, le courant majoritaire porte l’affectueux surnom de « petit véhicule » (ou Theravada). Il s’agit d’un courant classique, le plus respectueux des anciennes traditions. Une école qui ne tient compte que des premiers écrits et réfute l’existence d’une vie intermédiaire pendant laquelle la Voix se ferait encore entendre avant la renaissance. Ce faisant, il ignore les fantômes et les esprits qui continuent pourtant, comme dans cette Inde du Nord que je chérie, d’être vénérés par une majorité de Laosiens d’origine animiste. Moins accessible que la vision offerte par le bouddhisme tibétain où chaque homme porte en lui le germe de la perfection, le dogme local croît en la nécessité d’une pratique religieuse stricte : l’Arhat. Un idéal de religiosité qui requiert qu’on y consacre sa vie. En cela les moines au Laos se tiennent en marge de la société comme les porteurs d’une rigueur qui les distingue du reste des vivants. Voilà qui explique leur silence lorsqu’on les salue dans la rue, pas de quoi s’assombrir au premier vent !

Pour ma part je dois dire que j’ai un petit faible pour le courant tantrique, qui, en plus de résister à la tentation d’extirper les passions par la force, s’emploie à les utiliser et à les sublimer. Bien entendu la place accordée à la femme au sein de ce courant n’est pas étrangère à mon affection. Cette femme, que tant d’artistes ont vénéré à travers les âges « redevient l’être transcendant et immuable, en qui tout naît, meurt et renaît, force qui travaille, engendre et nourrit spirituellement la création. »

Il est intéressant de noter que cette religion, au sein de laquelle il existe pourtant des différences d’interprétation majeures – en cela, elle ne distingue pas du reste des croyances – n’a jamais connu aucune guerre, ni aucune conquête proférée en son nom. Le Bouddhisme, c’est avant tout la découverte d’un homme extraordinaire et de ses réflexions fulgurantes, qu’il convient de faire à sa guise, et pourquoi pas de différentes manières au cours de son existence…

Bercé par ces pensées, je déambule sur les chemins de terre à la couleur ocre et assiste aux scènes quotidiennes de la vie sous ces latitudes. Les rues respirent. Les enfants profitent de la lumière du jour et vaquent auprès de poules  qui ne connaissent pas l’enclos. Devant moi un terrain de volley en pleine ébullition. A ma droite, des joueurs de boules qui calculent les distances et se chamaillent comme s’ils étaient sous le regard de la Bonne-Mère. Talentueux mais taciturnes, ils prient les touristes de dégager et de ne pas les prendre en photo. Deux facettes de notre héritage en un clin d’oeil, deux visages pour un seul Homme : bonhommie et mauvaise humeur, c’est du Pagnol en tongues !

Courte étape dans ce petit village loin des tracas de l’homme moderne. Un millier de façons de percevoir le monde et de le vivre…

« Le savoir peut se communiquer, mais pas la sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut grâce à elle opérer des miracles, mais quant à la dire et à l’enseigner, non cela ne se peut pas. » Merci pour ces paroles qui font forte impression sur moi Siddharta !

Dien Bien, dernière cuvette avant la sortie

Je passerai assez rapidement sur les différents chapitres qui me séparent du présent. Si chacun de ces épisodes est riche d’anecdotes qui justifieraient que je m’y attarde, j’ai aujourd’hui envie d’explorer d’autres champs de réflexion que de la pure visite touristique : des sujets sur lesquels je me sens prêt à livrer quelques réflexions.
Voici donc un aperçu en accéléré du trajet menant de Sapa (au Nord Vietnam), à une trentaine de kilomètres à peine de la frontière chinoise, à Dien Bien, point de sortie symbolique situé au sud de la protubérence crâniène du pays, à quelques deux cents quatre-vingt kilomètres de là.
Comme toujours dans ce genre de périple, l’histoire commence par une route. Encore plus chaotique que celle de l’aller, encore plus exigeante en termes d’attention et de patience, encore plus errintante que tous les tronçons réunis auparavant. Une route en mutation.  Simple support de construction à une autoroute bien plus en lien avec notre époque et nécessitant des manoeuvres héculéennes. Partout les engins de chantiers, taillent et débitent des collines entières, coulent des milliers de tonnes de béton chaque semaine et construisent des ponts capables de franchir des lacs de plusieurs kilomètres de large. Autant dire que la route est dévastée et souvent obstruée.
Au Nord, ce sont les montagnes qui gouvernent. Elles offrent une route en lacets d’une qualité comparable à un chemin du pays de Caux tout au plus. Parsemé de pierres pointues et soupoudré d’une poussière épaisse, ce parcours est également émaillé de quelques points d’eau qu’il faut savoir traverser. L’humidité au petit matin est impressionante. Les nuages de condensation émanant des canopées qui tapissent l’horizon, se forment en direct. Une fine bruine accompagne le tout.
Après une petite heure, la route prend la forme d’un tracé du Paris-Dakar à travers les grandes plaines annonçant la ville fantôme de Laï Chau. Les quelques semi-remoques qui empruntent l’itinéraire innondent leurs sillons d’un torrent de poussière. Dessous git un asphalte frâichement aplati mais que l’on devine à peine. Impressionnante de modernité, cette capitale régionale l’est aussi par le calme de ses avenues. Des kilomètres durant, il est possible de rouler sur des quatre-voies plus désertes que des autoroutes au milieu du désert Saoudien. Les cygnes mécaniques hibernent sur les bords d’un lac aux eaux sombres ou les façades des hôtels fermés pour cause de hors-saison languissent devant leur reflet sans vie. Il est difficile de rencontrer un être à qui parler. Aucune activité commerçante, rien d’autre que les ombres des drapeaux aux couleurs du régime et des bâtiments officiels au style néo-stalinien. On peut s’y perdre une heure et demi si comme moi, on avance sans carte détaillée et en se fiant aux indications des rares passants. De quoi devenir fou, dans cet univers digne d’un roman de Stephen King, ville menacée par une pluie atomique et dont les habitants auraient fui, prévenus par les autorités. Studio de tournage à grande échelle, fermé pour cause de crise financière. A la campagne les acteurs, techniciens de plateau, réalisateurs, je suis seul au milieu du nulle part. Les nuages noircis de colère, couronnant d’impénétrables montagnes qui assiègent la ville, ne font qu’ajouter au sentiment d’avoir pénétré dans une dimension à la fois irréelle et menaçante.
Quand on parvient à s’extraire à cet univers, ce sont les ouvriers des chantiers publics qui nous attendent. Ces hommes qui travaillent mais aussi vivent aux abords du nouveau tracé, se relaient du matin au soir par quarts de huit heures. Ceux qui barrent le chemin pendant qu’une équipe est à la manoeuvre un peu plus haut sur la colline.
Un des principaux enseignements de ce voyage aura été le suivant : il est possible de profiter de chaque occasion pour apprendre d’autrui. Même sur le bord d’une route défoncée, crasseux de poussière et mort de soif, on trouve matière à échanger et à apprendre. Deux arrêts forcés d’une petite heure chacune m’auront permis d’échanger quelques cigarettes, et quelques éclats de rire avec ces habitants de nulle-part. Tirer un portrait, échanger quelques mots au sujet de la Minsk et c’est reparti.
Après neuf heures, on touche au but. Rincé tant par la concentration constante et continue requise par le parcours que par la perturbation pluvieuse annonçant l’arrivée imminente du Typhon… . Les derniers kilomètres montrent bien une cuvette. Je ne m’attendais pas néanmoins à ce qu’elle fut si large.
Les jours qui suivent sont un enchaînement de départ-arrêtés. Bloqué à cause de la météo tout d’abord, puis en raison de ses conséquences sur le tronçon reliant la ville au poste frontière, je passerai, au total, près de six jours dans cette ville qui ne me laissera ni bonne, ni mauvaise impression au final. Si vous visitez le Vietnam pour une courte durée, il n’est pas nécessaire de faire tout le long chemin depuis Hanoï. Les attractions locales sont limitées. A moins que vous ne soyez un chercheur sur les thèmes suivants : étude des itinéraires de la drogue dans le Sud-Est Asiatique, traitement politique des théatres d’opération militaire ou encore audit des différents cas de prostitution aux abords des zones frontalières, vous ne trouverez que peu d’intérêt pour justifier le déplacement. Pour ma part, j’ai passé le temps en compagnie de deux français qui cherchaient aussi à minimiser les frais. Tout naturellement, ils sont tombés tout comme moi dans cet hôtel où les chambres étaient plus souvent louées à l’heure.
- »Massage Boum boum? » : tel sera le gentil message d’accueil adressé par la patronne des lieux, comme un rituel, une ultime tentation avant le coucher. Un voyage m’aura donc appris, en plus du reste, que je n’étais pas trop porté pour la chose rémunérée.  Je vais vous décevoir sur ce coup-ci, mais non, je n’ai pas franchi le cap… Pas encore du moins.  Au contraire, j’ai même vécu la frustration d’un massage hésitant et poussif, engendré par ce que j’appellerais une erreur de recrutement de ma part. Je croyais me trouver dans un hôtel respectable au coeur d’un quartier chic, en compagnie de professionnels du dos quand je demandais que l’on me soulage de ce millier de kilomètres parcouru à deux-roues. Qu’elle a été ma déception quand j’ai compris au bout de quelques minutes à peine, que les seuls choix qui s’offrairaient à moi pendant les cinquante minutes restantes étaient soit de se satisfaire de cette bouche peu séduisante à mes yeux mais qui se serait alors appliquée d’une manière sans doute bien plus professionnelle à étaler tout son art, ou bien d’accepter que ces quelques minutes pendant lesquelles l’aveu d’incompétence était total, n’étaient que l’introduction à une longue heure de palpés-roulottés aussi agréables que l’application d’un produit anesthésiant par un étudiant dentiste. Patience, patience : compagne fidèle du voyageur.
Après ce qui furent quelques heures de recherche, il faut bien l’avouer, nous sommes parvenus à identifier le champ de bataille. Les vietnamiens décidément ne sont guère très nostalgiques des victoires passées. Quelques restes de français ici ou là. Deux chars d’assaut devant un près, une DCA abandonnées. Le dernier bunker enfin. A

Je passerai assez rapidement sur les différents chapitres qui me séparent du présent. Si chacun de ces épisodes est riche d’anecdotes qui justifieraient que je m’y attarde, j’ai aujourd’hui envie d’explorer d’autres champs de réflexion. J’ai envie de m’éloigner de la pure visite touristique. Des sujets qui murissent depuis quatre mois bientôt et sur lesquels je me sens prêt à livrer quelques réflexions.

Voici donc un aperçu en accéléré du trajet menant de Sapa (au Nord Vietnam) – à une trentaine de kilomètres à peine de la frontière chinoise – jusqu’à Dien Bien, point de sortie symbolique situé au sud de la protubérence crâniène du pays. Deux cents quatre-vingt kilomètres d’aventure, que du bonheur !

Comme toujours dans ce genre de périple, l’histoire commence par une route. Encore plus chaotique que celle de l’aller, encore plus exigeante en termes d’attention et de patience, encore plus errintante que tous les tronçons réunis auparavant. Une route en mutation.  Simple support de construction à une autoroute bien plus en lien avec notre époque et bien plus à l’image du Vietnam d’aujourd’hui, cette ancienne route est le théâtre de manoeuvres Hérculéennes, orchestrées par les Ponts et Chaussées. Partout les engins de chantiers, taillent et débitent des collines entières, coulent des tonnes de béton par milliers et construisent des ponts capables de franchir des lacs de plusieurs kilomètres de large. Autant dire que la route est dévastée et souvent obstruée.

Au Nord, ce sont les montagnes qui gouvernent. Elles offrent une route en lacets d’une qualité comparable à un chemin du pays de Caux tout au plus. Parsemé de pierres pointues et soupoudré d’une poussière épaisse, ce parcours est également émaillé de quelques points d’eau qu’il faut savoir traverser. L’humidité au petit matin est impressionante. Les nuages de condensation émanant des canopées qui tapissent l’horizon, se forment sous mes yeux. Une fine bruine accompagne le tout.

Vietnam mountain roads with the morning mist

Après une petite heure, la route prend la forme d’un tracé du Paris-Dakar à travers les grandes plaines annonçant la ville fantôme de Laï Chau. Les quelques semi-remoques qui empruntent l’itinéraire innondent leurs sillons d’un torrent de poussière. Dessous git un asphalte fraîchement aplati mais que l’on devine à peine. Impressionnante de modernité, cette capitale régionale l’est aussi par le calme de ses avenues. Des kilomètres durant, il est possible de rouler sur des quatre-voies plus désertes que des autoroutes au milieu du désert Saoudien. Les cygnes mécaniques hibernent sur les bords d’un lac aux eaux sombres ou les façades des hôtels fermés pour cause de hors-saison languissent tels des Narcisse devant leur reflet sans vie. Il est difficile de rencontrer un être à qui parler. Aucune activité commerçante, rien d’autre que les ombres des drapeaux aux couleurs du régime et des bâtiments officiels au style néo-Stalinien. On peut s’y perdre une heure et demi si comme moi, on avance sans carte détaillée, en se fiant aux indications des rares passants. De quoi devenir fou, dans cet univers digne d’un roman de Stephen King. Ce pourrait être une ville menacée par une pluie atomique et dont les habitants auraient fui avant le cataclysme. Ce pourrait un studio de tournage Hollywoodien, fermé pour cause de crise financière. A la campagne les acteurs, les techniciens de plateau, les réalisateurs, je suis seul au milieu du nulle part. Les nuages noircis de colère, couronnant d’impénétrables montagnes qui assiègent la ville, ne font qu’ajouter au sentiment d’avoir pénétré dans une dimension à la fois irréelle et menaçante.

Lai Chau, Ghost city Vietnam

Quand on parvient à s’extraire à cet univers, ce sont les ouvriers des chantiers publics qui nous attendent. Ces hommes qui travaillent mais aussi vivent aux abords du nouveau tracé, se relaient du matin au soir par quarts de huit heures. Ce sont eux qui barrent le chemin pendant qu’une équipe est à la manoeuvre un peu plus haut sur la colline.

Un des principaux enseignements de ce voyage aura été le suivant : il est possible de profiter de chaque occasion pour apprendre d’autrui. Même sur le bord d’une route défoncée, crasseux de poussière et mort de soif, on trouve matière à échanger et à apprendre. Deux arrêts forcés d’une petite heure chacun m’auront permis d’échanger quelques cigarettes, et quelques éclats de rire avec ces habitants de nulle-part. Tirer un portrait, échanger quelques mots au sujet de la Minsk et c’est reparti !

Après neuf heures, on touche au but. Rincé tant par la concentration constante que demande ce parcours, que par la perturbation pluvieuse annonçant l’arrivée imminente du Typhon Ketsana. Les derniers kilomètres montrent bien une cuvette. Je ne m’attendais pas néanmoins à ce qu’elle fut si large.

Les jours qui suivent sont un enchaînement de départ-arrêtés. Bloqué à cause de la météo tout d’abord, puis en raison de ses conséquences sur le tronçon reliant la ville au poste frontière avec le Laos, je passerai, au total, près de six jours dans cette ville qui ne me laissera ni bonne, ni mauvaise impression au final. Si vous visitez le Vietnam pour une courte durée, il n’est pas nécessaire de faire tout le long chemin depuis Hanoï. Les attractions locales sont limitées. A moins que vous ne soyez un chercheur porté sur les thèmes suivants : étude des itinéraires de la drogue dans le Sud-Est Asiatique, traitement politique des théatres d’opération militaire ou encore audit des différents cas de prostitution aux abords des zones frontalières, vous ne trouverez que peu d’intérêt pour justifier le déplacement.

Pour ma part, j’ai passé le temps en compagnie de deux français qui cherchaient aussi à minimiser les frais. Tout naturellement, ils sont tombés tout comme moi dans cet hôtel où les chambres étaient plus souvent louées à l’heure que pour une nuit toute entière. J’ai passé le temps à fuir les ondées capables d’inonder les systèmes d’évacuation des eaux de la ville en quelques minutes à peine.

Thomas and Dominique, french dudes across Asia

- »Massage Boum boum? » : tel sera le gentil message d’accueil adressé par la patronne des lieux, comme un rituel, une ultime tentation avant le coucher. Un voyage qui m’aura appris, en plus du reste, que je ne suis pas trop porté sur la chose rémunérée.  Je vais vous décevoir, mais non, je n’ai pas franchi le cap… Pas encore du moins.  Au contraire, j’ai même vécu la frustration d’un massage hésitant et poussif, engendré par ce que j’appellerais une erreur de recrutement de ma part. Je croyais me trouver dans un hôtel respectable au coeur d’un quartier chic, en compagnie de professionnels du dos quand je demandais que l’on me soulage de ce millier de kilomètres parcouru à deux-roues. Qu’elle a été ma déception quand j’ai compris au bout de quelques minutes à peine, que les seuls choix qui s’offriraient à moi pendant les cinquante minutes restantes seraient soit de se satisfaire d’une bouche peu séduisante à mes yeux mais qui se serait alors appliquée d’une manière sans doute bien plus professionnelle à étaler tout son art, ou bien d’accepter que ces quelques minutes pendant lesquelles l’aveu d’incompétence était total, n’étaient que l’introduction à une longue heure de palpés-roulottés aussi agréables que l’injection d’un produit anesthésiant par un étudiant dentiste. Patience, patience : compagne fidèle du voyageur.

Après ce qui furent quelques heures de recherche, il faut bien l’avouer, nous sommes parvenus à identifier le champ de bataille. Le fameux théâtre de l’enfer de notre contingent. Les vietnamiens décidément ne sont guère très nostalgiques des victoires passées. Quelques restes de français ici ou là, deux chars d’assaut devant un pré, une DCA abandonnée… Le dernier bunker enfin.

Une chose intéressante est à noter à propos de ce lieu : jamais auparavant avais-je ressenti aussi intensément l’atrocité du combat. Bien que ne soient entreposés là que quelques carlingues défoncées, criblées de balle, il se dégage de ce petit bout de plaine un parfum de terreur. La solitude qui m’habite au moment de conduire ma Minsk jusque devant l’ultime campement français, les lueurs du soir, tout cela me projette littéralement dans les deux mois d’enfer qui ont précédé la capitulation.

Les collines sur lesquelles sont établies les forces françaises, tombent une à une en quelques jours à peine. Seule la colline Aline résistera jusqu’aux derniers levers de soleil. Au milieu, le terrain d’aviation est rapidement détruit par les Viet-Minhs qui en ont fait un objectif prioritaire. Sans appui aérien, les troupes restantes sont cloisonnées, prises en tenaille, sous une pluie de mortiers qui tombent sans discontinuer pendant plus de 60 jours. L’aéroportée française tente bien de survoler et de larguer quelques munitions et vivres pour les comdamnés au sol, mais la majorité des colis tombe du mauvais côté de la barrière, alimentant du même coup le camp ennemi. Lorsque le Général Giap contemple le dernier lever de soleil, celui qui viendra couronner son écrasante victoire, le campement français ne fait plus que quelques centaines de mètres carrés. Un mouchoir de poche d’où surgira quelques heures plus tard le drapeau blanc synonyme de capitulation.  Au moment où les hostilités cessent, les survivants côté français ont l’impression d’être devenus sourds. Un silence de mort règne pendant quelques minutes avant que les troupes ennemis n’ordonnent l’évacuation du bunker. Une éternité, semble-t-il. Sentiment de petite-mort et d’incrédulité. Une nouvelle fois dans son histoire, le français avait sous-estimé l’ennemi, mais quel courage ! Quel courage il a fallu pour tenir si longtemps…

Dernier bunker français et capitulation en Indochine

Je quitte finalement le Vietnam au petit matin du sixième jour avec les premiers bus. Le poste frontière est atteint en une petite heure. Aucun problème pour traverser avec mon véhicule. Je dispose à présent d’un visa d’un mois et d’une autorisation provisoire de circulation d’une durée similaire. Un nouveau chapitre s’ouvre : le Laos !

Sapa, à la rencontre des H’Mongs

Le voyage pour Sapa commence par une longue route dont j’ai bien cru ne jamais voir le bout. 280Kms à travers la chaîne de montagnes Hoang Lien : chemins de terre battue lacérés par des pluies torrentielles, glissements de terrain et brouillard typique de ces régions, tout ou presque semble se liguer pour m’empêcher d’arriver à bon port avant la tombée de la nuit.

Kilomètre 140, le bitume disparaît subitement dans les eaux d’un lac aux eaux sombres. Il me faut quelques minutes pour comprendre qu’un barrage établi en aval a rempli la vallée de ce bouillon gris foncé. J’aperçois à quelques kilomètres un pont en cours de construction. L’édifice étant de toute évidence inachevé, je dois me résoudre, faute de mieux, à charger la moto sur un frêle esquif qui me permettra de traverser ces eaux en un petit quart d’heure. Opération délicate, la moto manque de faire basculer l’embarcation par deux fois, au moment du chargement puis à l’appontage.  Je ne prends pas le temps de négocier pas le prix de la traversée et me fait gentiment déposséder de 40,000 Dongs (deux fois le prix normal), un moindre mal que je prends avec philosophie.

Evoluant à une vitesse moyenne de 40km/h, je sens la température se rafraîchir à mesure que je grimpe vers la petite station climatique qui s’épanouit à 2,000 mètres d’altitude. Sans carte routière et sans phares, la marge de manœuvre est mince et la nécessité d’arriver avant la nuit : impérative. Le dernier tronçon, long de trente kilomètres, baigné dans une brume épaisse est l’un des terrains les plus difficiles qu’il m’ait fallu franchir. Les pelleteuses partout s’affairent pour dégager le bitume ou plutôt ce qu’il en reste. La bruine est constante et embue mes lunettes de soleil, seule protection contre la poussière soulevée par les engins de chantier. Les trous atteignent parfois plusieurs décimètres de profondeur et font trembler ma monture jusque dans ses tréfonds, mais la Minsk tient le coup et prouve son agilité sur ces terrains où d’autres auraient cassé plus d’une fois. Le Mont Fansipan, du haut de ses 3,300 mètres me nargue et accroît mon sentiment de petitesse et de fragilité : je suis une fourmi dans l’immensité des hauteurs asiatiques.

Dix-neuf heures, je pénètre enfin dans cette bourgade calme et bigarrée. Huit heures de route dans les pattes, les H’Mongs sont là, grands sourires et habits traditionnels. Un lac aux eaux limpides pose sous mes yeux fatigués et m’adresse un message de bienvenue : je peux enfin profiter de l’effort accompli.

Les journées sont courtes à Sapa et il y beaucoup à faire dans les environs, à commencer par relever le challenge posé par mon amie Alix : retrouver la petite Gia qu’elle a rencontré cinq ans auparavant dans cette même vallée. Je dispose pour cela d’un prénom et de quelques photos montrant une petite fille en habits traditionnels : la tâche s’avère ardue mais pas impossible. Après trois jours, néanmoins, mon enquête est au point mort. La jeune fille qui doit, à présent avoir dix-sept-dix-huit ans – un âge synonyme de mariage et d’enfantement pour les H’Mongs – pourrait très bien ne jamais sortir de son nouveau foyer. J’ai bien une certitude cependant : la petite ne se trouve pas à Sapa. Il faudra tenter sa chance dans les villages des environs…

Les minorités du Vietnam, ces « Montagnards » comme les français aimaient à les appeler, sont omniprésents dans la vallée et leurs villages traditionnels revigorés par la mode de l’éco-tourisme sont autant d’attraction dont je profiterai à plein.

Tan Van, Lau Chai et Cat Cat, des appellations exotiques qui ne déçoivent pas. Pourvus de traditions locales encore bien vivantes : ces villages sont un ravissement pour le touriste exigeant que je suis devenu. Le charme des homestays avec leurs lits posés à même le sol, le plaisir des tablées familiales, la fraîcheur des torrents vigoureux, je découvre une société aux moeurs quasi-virginales qui me fait prendre conscience des enjeux que représente cette nouvelle forme de tourisme, respectueuse des pratiques locales. Etonnants H’Mongs ! Eux qui ont survécu à la disparition des français, coup d’arrêt soudain pour leurs affaires dans les années 50, ont aussi su relever le défi imposé par la rigueur qui a sévi pendant cinquante ans, avant la nouvelle explosion du tourisme à la fin des années 90. L’argent rentre de nouveau dans les caisses de la communauté mais les habitudes perdurent, quasi inchangées, si ce n’est la chasse aux touristes qui s’opère désormais du matin au soir.

- « You want to buy from me? Where are you from? Vous êtes français? Bonjour, comment ça va?… »

Je redeviens pour un temps le Belge que j’étais en Inde et m’amuse des ruses employées pour me faire sortir les billets de ma poche ventrale. Ils sont forts ces H’Mongs, des vendeurs de choc !

Alors qu’il faut parfois une patience d’ange pour réussir à se faire servir un simple thé dans la capitale Hanoï, les populations locales autour de Sapa maîtrisent étonnamment les langues étrangères. Le Vietnamien, l’Anglais, le Français ou le Chinois sont autant d’idiomes avec lesquelles il est possible de se faire comprendre. Eux qui pourtant continuent d’utiliser un dialecte ancestral pour la vie de tous les jours sont de redoutables communiquants. Je me plais à imaginer nos paysans Auvergnats répondant aux visiteurs étrangers en Allemand, en Anglais en Espagnol ou en Italien… Décalage surréaliste !

Parmi une foule d’autres souvenirs, je quitterai ces contrées, avec en mémoire un après-midi passé dans une hutte en lisière de forêts dans le petit village de Tan Van. Jeu du photographe et du modèle, où les enfants des environs passent tour à tour sous mon objectif pour une série de portraits, attirant dans leur sillage quelques ainés aux traits finement burinés.

Tan Van portraits

Pur moment de partage et d’innocence, rapports simples entre un pèlerin et ses hôtes, je suis encore habité par ces sourires aux dents blanches et le son des éclats de rire, vierges des tracas de la vie.

Si vous voyagez dans la région, ne manquez pas de goûter aux délices des barbecues de la région : riz collant cuit dans des tiges de bambous et brochettes de boeuf mariné. N’hésitez pas non plus à vous baigner dans les eaux vives de Cat Cat en faisant attention toutefois à ne pas être aspiré par le tourment de ses flots puissants. Il est préférable de se mettre à l’eau en présence de locaux qui sauront vous indiquer les bassins sûrs et ceux dont il faut absolument éviter les siphons irrésistibles. Nul doute que s’ils vous voient ainsi faire preuve de témérité, ceux qui partageront cette baignade à vos côtés s’empresseront de vous inviter à leur table sitôt sorti(e) du bain. Une nouvelle occasion d’échanger et d’apprendre auprès de ces gens évoluant au rythme de la généreuse nature qui les entoure.

Sapa, un petit promontoire de vie dont les français occupants mais aussi instigateurs n’ont pas à rougir. Un subtil équilibre entre tradition et modernité si rare par ailleurs…

Ah, et j’allais oublier la petite Gia ! L’ai-je trouvé? La réponse est oui. Elle est toujours dans la région, mariée et pleine de vie dans son village de Lau Chai. Comme quoi, rien ne résiste à l’homme qui avance avec passion… Alix merci pour cette requête qui m’a amené à explorer la région en profondeur. Bliss, bliss moments !

Gia Hmong girl in Sapa

Ancienne vie, à Sapa, tu ne me manques pas ! Allégeance, encore et toujours à ce quotidien de bohème et aux joies du voyage. Pour le reste, je laisserai les photos parler…

Pensées à tous mes proches restés en France, parents, frère et soeur, je vous aime !

Son La, révolution et souvenirs de France

Peu après onze heures du matin, je quitte des amis retrouvés la veille et les souvenirs d’une soirée bien arrosée, pour l’ouest du pays.

J’enfourche ma nouvelle Minsk plein d’entrain, deux coups de kick sans le contact, allumage, nouveau coup de kick (c’est la procédure habituelle) et le vrombissement entame sa lente litanie, je suis prêt. Je suis prêt et donc, je pars. Je pars, seulement, sortir d’Hanoï s’avère plus compliqué que ce que j’avais imaginé.

Je perds 1h30 entre le sud de la ville et ce qui s’apparente à un périphérique, sans indication aucune. J’arrive devant un pont en cours de construction, barrières empêchant le passage. Je stoppe ma course au pied du tarmac et les minutes passent. A ce moment du parcours, alors que je me suis épuisé sous un soleil brûlant au milieu des motos qui pétaradaient de toute part, alors que je transpire mon énergie, l’eau s’étant évaporée depuis longtemps, je me dis que le Vietnam ne me veut pas. Non, Hanoï et rien d’autre, je ne réussirai pas à sortir de cette ville aujourd’hui.

Comme souvent dans ce pays cependant, il y a deux poids, deux mesures. Il y a les règlements et puis les faits. Un couple de motocyclistes s’arrête à hauteur de mon épaule et m’aperçoit la tête plongée dans une carte, cherchant désespérément un itinéraire bis sur un plan au 1/125 000è où les villes environnantes n’apparaissent même pas. Ils comprennent que l’occidental est perdu. Ils finissent par me souffler « Dien Bien Phu » ! Je réplique que c’est ma direction, un sourire de naufragé vient d’illuminer mon visage. Ils me font signe de les suivre sur le pont théoriquement condamné. L’espoir renaît mais je suis suspicieux.

En fin de compte, l’édifice était bien fermé à la circulation, mais depuis un jour ou deux, on pouvait techniquement franchir la rivière sur le bord droit du tablier dont un morceau avait été achevé. Ceci au Vietnam veut dire que la route est ouverte dans les faits, et ce, même si aucune barrière n’empêchait de tomber dans le vide, même si le passage était aussi impressionnant que périlleux du haut de ses trente mètres.

Un tas de graviers plus loin, je trouvais la nationale indiquant Mai Chau. 14h je suis enfin lancé. Supertramp dans les oreilles, les bornes kilométriques commencent à défiler.

Après une pause « pho » et une Bia Hoi – noms donnés à la soupe typique vietnamienne et à la bière locale – et après cinq heures d’une route en lacets, je débarque enfin devant un hôtel, le premier depuis des heures : le An Lac Hotel. Inspection des lieux, pour le prix demandé, la chambre semble acceptable. Je pose mes valises et avec elles tout le stress de cette première journée à deux roues. J’envisage de me coucher tôt.

An Lac Hotel

Recouverte à 80% par des montagnes, cette région reculée du nord du Vietnam est aussi le réservoir ethnique du pays. Entre Mai Chau et Son La s’étend le massif de Hoan Lien où résident des habitants en costumes traditionnel dans des villages quasi médiévaux, si on oublie les ventilateurs et les motos qui ont pris place dans le décor. Outre les Ma et les M’hong, vivent dans ce petit coin du monde, les H’mong, Dao, Muong, Kinh, Khmer, Tay et Thai… Un sacré viver de tradition et d’histoire en somme. Les français les avaient surnommé « les montagnards », un terme encore employé dans les guides d’aujourd’hui.

Les premières maisons traditionnelles sur pilotis éclosent dans une nature luxuriante, et avec elles les premières rizières. A Mai Chau, l’ambiance est calme, limite mortifère. Une artère principale et quelques commerces qui ferment dès 19h ! Pas d’autre visage pâle à l’horizon.

Le premier soir de mon expédition en solitaire dans le sud-est asiatique est tout bonnement catastrophique. Les coupures de courant sont incessantes, la moiteur de la jungle qui frappe à ma fenêtre transpire jusque sur le plafond de ma chambre privée de climatisation. Les moustiques en profitent : ce soir, la viande française est à l’honneur !

Vers 2h du matin, je décide d’aller dormir dans le hall de l’hôtel où un générateur permet à un écran de télévision branché sur un match de demi-finale et deux ventilateurs de tourner. Les banquettes sont en bois exotique, brun foncé, celui qui déteint sur les corps habitués aux matelas tendres. Le genre de couche qui vous donne des échimozes sans que vous ne produisiez le moindre mouvement. A cinq heures, on vient me réveiller : ça y est le courant est revenu, « you can go back to your room ». Ordre de déguerpir, je m’exécute bien volontiers.

Cet hôtel aux allures de parc d’attraction abandonné, j’en ressors épuisé mais fermement décidé à ne pas y passer une nuit supplémentaire.

Road mountains Vietnam

Je scelle à nouveau mon sac au porte-bagage en acier et m’enfonce plus profondément encore dans un Vietnam méconnu. Les karstes refont leur apparition : massifs et verticaux comme à Ha Long, sauf que cette fois-ci, ils naissent au milieu d’une forêt impénétrable. Ils rivalisent de beauté avec les collines à étages où les rizières magnifient le ciel de leurs de reflets. Le ruban d’asphalte prend de la hauteur et perd en qualité. Je me console avec une vue qui offre des panoramas successifs à couper le souffle : tombants vertigineux, camaieu de vert saisissant.

Ho Chi Minh in the country

En chemin je m’offre une petite frayeur. Kilomètre 240, une heure que je roule, je m’apprête à faire le plein d’essence quand je réalise que j’ai vidé hier un demi bidon d’huile 4T dans le réservoir. Je suis pris de panique. La moto est une deux temps, je l’ai achetée avec un bidon clairement estampillé 2T et voilà que j’ai déjà fait 200km avec le mauvais lubrifiant. Je dois me décider à renflouer mon stock mais, made in Vietnam, aucun des contenants sur le présentoir ne fant mention du type de motorisation pour lequel ils a été conçu. La pompiste, aussi charmante soit-elle ne m’est d’aucune aide. Dans les deux cas, la moto marchait aussi bien, alors que faire?

C’est qu’elle a l’estomac aussi solide que mon grand-père cette Minsk. Un engin soviétique conçu pour ingurgiter de l’huile pressée localement, autrement dit, elle pourrait avaler n’importe quoi. Je mets fin à mon tourment en tirant à pile ou face et je reprends la route.

En chemin, je suis attentif au moindre soubresaut de la mécanique mais rien, rien d’anormal ne se produit. Le soir suivant, je télécharge l’excellent « manuel d’entretien d’une minsk »,par Digby Greenhalgh et j’apprends qu’en cas d’extrême nécessité, je pourrais remplir mon réservoir de kérozène (déconseillé par le constructeur néanmoins). Me voilà définitivement rassuré, jamais en chemin je ne me retrouverai pris à défaut. Cette machine de guerre est armée pour le tout chemin, même la campagne Laosienne n’y résistera pas.

Bientôt trois heures que je roule, kilomètre 380, je fais escale dans un village de montagne dont le nom m’a échappé. J’ai besoin d’une tasse de thé vert, j’ai surtout besoin de me dégourdir les jambes et de remplir mes bouteilles d’eau. J’aperçois soudain ce qui ressemble à un bar de loin et je note qu’il s’agit d’un endroit populaire. L’immense terrasse en bord de route est bondée, elle semble accueillir tout le village. Une musique sourde sort de l’intérieur de l’édifice. Tous les regards sont pointés sur moi au moment de couper le contact.

Au Vietnam plus qu’ailleurs, l’arrivée d’un étranger, blanc de surcroît, déclenche une grande diversité de réactions. Du regard de défiance au sourire de bienvenue, tout l’éventail des accueils m’est présenté en quelques secondes. Un microcosme que je ne parviens pas à sonder immédiatement, étranger dans ses codes et dans ses mots. Je me sens loin, très loin.

Elders Montagnards from Vietnam

Ce que je croyais être un bar est en fait une espèce de salle commune (l’équivalent de nos salles polyvalentes) où se rassemble la population pour les célébrations. Aujourd’hui, on célèbre le départ d’un membre de la communauté, un deuil qui ne ressemble pas trop à ce que j’ai coutume d’observer. Les larmes, les voiles noirs, rien de tout cela ici. Juste un rassemblement, ni joyeux, ni malheureux, stoïque. Je suis finalement convié à une table. Les questions fusent dans un langage que je ne comprends pas. On me remplit une tasse, on m’inspecte curieusement. Je parviens à faire comprendre que je suis français en faisant allusion à Zidane. J’apprendra que ma dénomination locale est : « Frap », je me dis que c’est un drôle de nom. Je vois quelques visages se fermer au moment où l’information tombe. La majorité fait mine de ne pas prêter attention et continue de me sourire. Les anciens présents ici, à quoi pensent-ils?

Les jeunes sont intrigués par mon arsenal technologique : Iphone, réflex et je les laisse jouer avec l’appareil, un peu honteux de tant ressembler au touriste de base, bardé de ses accessoires de communication. Je reste assis au milieu de ces gens une petite heure. J’ai le temps de sympathiser avec un groupe d’hommes qui me parle d’un passé où eux aussi roulaient tous sur des Minsk. Echange sommaire mais chaleureux. Au moment de repartir, j’aperçois des regards affectueux envers ce drôle d’attelage et son cocher « Frap ». Baume au coeur, je me rappelle que j’ai de la chance d’être ici à cet instant précis. Douce vie, j’enclenche l’accélérateur.

Sur les coups de 18h, je débarque enfin à Son La et décide de trouver une chambre dans le quartier Ouest de la ville, près de mon point de sortie, histoire de ne pas rééditer mes mésaventures de la veille.

Les affiches sur fond rouge, à l’effigie d’Ho Chi Minh sont partout. Chaque matin, vers 8h, l’école de musique située juste sous ma fenêtre entonne l’Internationale. Les choeurs puissants qui s’entremêlent diffusent une mélodie chaude et envoutante, une version jusqu’à lors inédite à mes oreilles. Je me sens devenir rouge, je crois que je bascule.

Communist symbols in Vietnam

Je me rappelle qu’il fut un temps, il n’y a pas si longtemps, à cet endroit précis, des femmes et des hommes s’armaient et s’enfonçaient dans la forêt pour chasser l’occupant. On les appelait les Viets et on voulait les écrabouiller. L’atmosphère chargée de ces souvenirs, j’aperçois les traces du passé partout où je passe : impacts d’obus sur les murs des maisons, antiquités militaires ornant les carrefours. Bien que je ne l’aie pas décidé consciemment, je passerai les trois prochains jours dans mon aventure à m’engager moi aussi, avec des mots et des idées.

Certains lieux, comme les rues de Son La vous aspirent dans un univers inextricable. Devenu radical assis devant mon écran, je décide pour me calmer d’aller faire un tour à l’ancienne prison de la ville transformée en musée. J’y découvre que les français sont à l’origine de l’édifice. Au moment où commençait la rébellion (entre 1940 et 1945) ils avaient cru bon d’y enfermer tous les opposants, devenus de fait des prisonniers politiques. Mauvaise idée. Par un retournement de l’histoire, il s’avère que ce regroupement de têtes pleines d’idées révolutionnaires facilita la création d’une structure coordonnée, qui bientôt s’appellerait le FLNR (et plus tard encore le Viet Cong) et qui bouterait les français hors de leur Indochine chérie. Pouvait-on éviter l’inévitable?

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vraiment réfléchi au déshonneur que pouvait représenter la simple idée d’être régenté par une nation autre, de ne pas être maître de son destin en tant que communauté. Nous avons nous-même été occupés en France, mais tout cela est si loin. Tout ce que j’en ai lu dans mes manuels d’histoire,ne sont pour moi que des concepts distants et froids. Les images de cette époque passent dans ma tête en noir et blanc. Dans ce petit coin de campagne, au fin fond de l’Asie, l’odeur de la transpiration et de la peur reste accrochée aux façades, comme de vieux rideaux en lambeaux sur les fenêtres des maisons abandonnées.

Je vois un peuple fier rentrer et sortir des bâtiments officiels aux angles durs. Je prends peur à mon tour. Aurions un tel courage dans pareille situation? Serions-nous devenus trop tendres pour résister?

La suite vous la connaissez, elle est dans des mots maladroitement dispensés la semaine dernière. Enflammés et crus, parfois surchargés. J’ai vidé mon sac et ça m’a fait du bien pour un temps. Accabler l’Américain par opportunisme et en oublier notre passé français.

A Son La, je suis entré dans une inquisition de ma propre nation comme jamais auparavant. J’ai dépassé le simple sujet vietnamien. J’ai lu sur ce qu’on appelle la « Françafrique », un sujet que je croyais connaître. Au sortir de ces lectures dont une synthèse peut être trouvée sur l’excellent site afrique2010 je n’ai plus aucun doute sur le fait que la révolution que j’appelle de mes voeux doit venir de l’intérieur. L’esprit de rébellion qui m’assaille n’est pas une réponse viable.

Freud disait : « il n’y a pas de solution, je vous conseille le malaise dans la civilisation » et Lucchini d’ajouter : « on ne résoudra jamais le problème parce que l’âme humaine est impossible à réconcilier avec elle-même »

Celui que je raille est en fait moi-même… Stupeur !

Soit de vrais schizophrènes ou bien de non moins dévastateurs cyniques. Je comprends pourquoi en temps normal, nous fuyons cette réflexion, sur nous-mêmes. A Son La, la France s’est invitée dans mon séjour et avec elle, une réflexion sur ma nature personnelle. Qui suis-je? Suis-je honnête avec moi-même? J’ai envie de rire, enfin…

Mise à nu sur Cat Ba Island

Cat Ba Island, quelques kilomètres à l’ouest de la baie d’Halong : mon premier contact avec la mer depuis trois mois de voyage. Trois mois durant lesquels l’appel de la montagne fut intense : la vallée de l’Everest, le Ladakh, le Zanskar, l’Himalaya… Une terre de grandeur capable de vous faire mûrir un homme, même quand cet homme est particulièrement immature.

Je ne m’en étais pas forcément rendu compte à l’époque mais les quelques heures de solitude absolue ajoutées au plaisir de la contemplation de si grands espaces n’ont pas été sans faire éclore quelques idées nouvelles dans mon cerveau malade – malade de son ancienne vie mais aussi malade tout court. Des questions qui jusque là restaient muettes de toute réponse. Des questions qui surtout ne trouvaient même pas de formulation. En d’autres mots, des ensembles morts, des parties oubliées de moi-même polluantes comme des mauvaises herbes. J’ai tenté à plusieurs reprises d’y mettre un coup de Round-up psychique mais comme dans la vraie vie, on n’empêche pas le mal de pousser aussi facilement. Il faut un traitement de fond, remuer la terre et replanter pour obtenir de vrais résultats.

Arrivé à Cat Ba, une glaise prenait silencieusement forme. Petit à petit, la boue de mes idées ravivées et l’eau environnante rendaient possible un modelage. Je digérais ces mois passés en altitude et m’apprêtais à libérer mes effluves dans les eaux de la mer de Chine.

Combien de minutes par mois, passe-t-on dans une réelle et complète solitude dans nos vies quotidiennes? Combien de fois pouvons-nous nous offrir le privilège d’une telle retraite, sans le téléphone portable, la famille, les amis, sans la télévision, la radio et l’Internet, sans même l’être cher? Combien de fois peut-on s’offrir ce genre d’instant avec un décor inspirant sous les yeux? Dans 1984, Orwell décrit à quel point le régime de « Big Brother » tient à ce que les citoyens vivent coupés de la nature. Loin du vrai, du grand, du propice à la méditation. Loin de ce qui permet au cerveau humain de s’oxygéner, de questionner et de remettre en cause l’ordre établi.

Voilà, en somme, ce que le voyage apporte de meilleur. Si vous vous posiez la question du prime intérêt d’un tour du monde, je vous livre la réponse sans aucune hésitation : la confrontation avec soi et avec le divin. Au delà des beaux décors, au-delà des rencontres, au-delà du renouveau permanent… Aucun détour possible. Vous êtes face à un mur de prison : haut et épais, du concret !  La retraite psychologique – je ne parle pas de retraite spirituelle du fait de sa connotation particulière, surtout en Inde, mais il va de soi qu’il s’agit là de mécanismes concomitants – est l’unique instrument permettant de franchir le mur de cette prison, votre prison. Il est ici et ne bougera pas. Je dirais même mieux, ce mur a toujours été là. Mais dans la furie de nos vies collectives on ne le perçoit plus. Ces questions que vous posiez innocemment étant enfant et qui se sont évanouies avec l’adolescence, ont ressurgi sitôt que vous vous êtes éloigné(e) de la peur collective et avez entraperçu à nouveau ce mur. Et comme quand vous étiez petit(e), il paraît immense. Que dire à un enfant de cinq ans qui vous demande pourquoi l’autre petit qu’il voit à la télévision est si maigre, avec les yeux couverts de mouches? Pensez-vous que la réponse « parce que le Biafra ne figure pas parmi les zones de développement économique prioritaire » ait un quelconque sens pour lui? Non ça ce sont des réponses formatées par des cerveaux adultes afin d’occulter l’inacceptable en le mettant derrière un paravent d’alibis aussi incompréhensibles que techniques. Un moyen de tourner le dos au mur, de dire « je ne suis pas responsable, je ne sais pas, je ne vois pas » et de prétendre que rien de tout cela n’existe. Pourtant cela existe bien et que vous le vouliez ou non, votre responsabilité est clairement engagée. C’est taggé sur le mur et à présent vous ne pouvez plus vous dérober.

A présent il n’y a personne qui soit dans la cour avec vous, personne pour vous distraire, vous raconter des contes et des histoires, ni vous dire que ce genre de mur est infranchissable. Avec le voyage, le brouhaha prend fin, les peurs des autres co-détenus deviennent inaudibles, distantes. Les menaces que la communauté faisait peser sur ceux qui envisageaient de franchir cet immémorial obstacle se sont envolées. Il n’y a que vous et ce mur, votre réflexion et vos peurs d’affronter la réalité… Les vraies questions émergent et avec elles le besoin de se consacrer à y répondre.

Je veux voir ce qu’il y a derrière ce mur, je n’entends plus que cette petite voix qui résonne en moi. Je veux travailler avec elle sur mes peurs. Je veux aboutir à une forme de réponses concernant mes envies profondes, les priorités à donner à ma vie, mes engagements de toutes sortes, l’amour et la mort… Même le divin doit y passer, car après tout il n’est sans doute pas étranger à la création de ce mur. Puis-je me montrer aussi assuré qu’auparavant sur des questions aussi profondes? Certainement pas. Le voyage a déjà érodé pas mal de mes certitudes et ce n’est que le commencement. Je n’ai plus besoin d’alibis aujourd’hui.

Je réalise combien le regard des autres a pesé sur ma façon de procéder dans ma vie antérieure. Pourquoi je suis devenu telle ou telle personne au gré des âges, pourquoi j’ai choisi tel métier et pas tel autre, pourquoi telle vie sociale, tel look et telle approche des femmes… Tout cela était très fortement conditionné à l’approbation collective. Il s’agissait là de non choix ou plutôt de choix moindres. Je devais donner le change, montrer que je réussissais et cacher mes faiblesses et mes tourments, c’est comme ça que l’on procède d’habitude. Je ne faisais pas ce qui me plaisait, je fais ce que je pouvais imaginer avec ce mur devant les yeux. J’étais déjà plus libre dans mes opinions que la plupart – ceux qui me connaissent savent que j’ai défendu sur la place publique des positions qui étaient loin de faire l’unanimité – mais j’étais malgré cela plus que quiconque prisonnier de mon image extérieure.

Sans trouver la force d’assumer ce que j’étais, je capitulais de moi-même. Ce fut le cas dans mes amours, dans mes choix d’orientation, dans mes challenges professionnels ainsi que dans les débats dans lesquels je prenais part.

Et jusqu’à très récemment, ce voyage n’échappait pas à la règle. Choix faciles, besoin de tout décrire comme le font typiquement les voyageurs-bloggers. Besoin de m’attarder sur ce qu’il y a dehors sans parler du voyage en dedans. J’étais la copie conforme de ce qui se fait de plus classique, un numéro parmi tant d’autres, même si je m’évertuais à y mettre les formes.

Seulement voilà, le Vietnam, les trois mois qui se sont déjà écoulés, les nouvelles du monde, mes relations fluctuantes avec ceux qui étaient mes proches, mes lectures, tout cela commence à avoir un effet. Je pense que je suis maintenant en mesure passer à l’étape suivante, prêt à accepter qui je suis et je pense que ce support va m’aider à concrétiser ce changement. Si vous croyez que jusqu’à présent j’étais moi-même, vous êtes loin du compte.

Il y a un ex-névrosé qui sommeille en moi, quelqu’un qui se masturbe au moins une fois par jour depuis 15 ans pour évacuer dans un plaisir artificiel le mal-être de ne pas se sentir à sa place. Je veux évoluer et en profondeur s’il vous plait, pas juste en me trouvant une partenaire avec qui partager ma frustration !

Je suis un infatigable contestataire sensible et heurté par ce qu’il voit, entend, et apprend tous les jours. Passionné de politique? Pas vraiment, mais décidé à ne pas regarder sans bouger mon monde s’enfoncer dans le chaos : résolument. Je ne peux pas avancer aveugle à cette réalité. Tous les jours, j’entends les sirènes sonner en moi de toute part. Le moteur de recherche qui siège dans mon cerveau, configuré au gré de ma formation et de mes expériences s’agite. Qu’il s’agisse de finance, de médias, de nouvelles technologies, de sciences politiques ou de diplomatie, je suis en situation d’éveil et je ne veux plus le garder pour moi. Je veux trouver d’autres personnes pour qui ces sujets sont clés. Je compte prendre le problème à bras-le-corps et partager ce que je ressens, (ne plus garder tout cela pour moi) afin de trouver ailleurs que dans les médias traditionnels -là où il n’existe pas de place pour un débat honnête et constructif – une communauté de gens que cela interpelle également. Je laisserai aller le flot de mes idées dans cet espace même. Qu’il en soit ainsi, qu’on me traite de rouge, de conspirationniste, de sociopathe, de tout ce que vous voulez, je rentre officiellement en résistance.

Inspiré par l'esprit de résistance vietnamien

Posant le pied à Cat Ba : jungles, ensembles karstiques, sable fin, une métamorphose s’amorce et le décor paradisiaque qui me fait face, au réveil, au moment d’ouvrir les portes battantes du bungalow n’altère en rien ce mouvement. La suite du voyage se fera à moto,une carte à la main pour aller à la rencontre de la vraie Asie.

« Livin’ the dream baby, resisting to the pessimistic society where I come from and full of confidence in a future of discoveries, that’s what I am in Vietnam ! »

Oh-my-god : Halong Bay

Halong Bay, c’est en quelque sorte un décor de conte fantastique plongé dans une eau émeraude à 30°C et situé à trois heures à peine de la capitale Hanoï par la route.

Deux fois classé au patrimoine mondial de l’Unesco, doté de près de 3,000 îlots composant un relief karstique comme nulle part ailleurs, cet ensemble de pics rocheux turgescents à la végétation luxuriante – et baigné dans une brume matinale, si caractéristique de cette région – n’a pas son équivalent sur la planète. Il y a bien la baie de Phang Nga en Thaïlande et son fameux rocher de James Bond – et je serai en mesure de faire la comparaison une fois que j’aurai approché ce deuxième site – mais en attendant, je reste persuadé que ce que j’y ai vu est une exception de la nature, un lieu unique dont il convient de louer la beauté à  sa juste valeur.

Halong Bay in the early morning gloom

Mais Halong Bay c’est aussi l’énorme frustration des circuits touristiques organisés. Difficile, voire impossible d’échapper aux jonques bardées de leurs armées de major d’hommes, aux journées chronométrées par un guide touristique qui emmène tel un berger des Alpes, son troupeau paisser de site en site jusqu’à ce que le soleil tire sa révérence, fatigué de tout ce cirque.

Ici les pâturages sont des criques encaissées, des grottes gigantesques pénétrant au coeur de la montagne et révélant des formes géologiques insoupçonnées, ou encore des plages de sable fin, arrimées comme par magie à des pitons coiffés d’une jungle impénétrable. Les moutons, eux, sont des touristes dûment tatoués qui semblent savourer sans se poser de question tout ce qu’on leur présente en pâture : légumes coupés en forme de parasol au moment des repas, musique de karaoké diffusant tantôt des airs du film titanique, tantôt du Serge Gainsbourg, le tout joué sur qui semble être un synthétiseur Bontempi des années 80 : du vomis pour les oreilles, ou encore les sorties de groupe en canoë – myriade de gilets orange – où l’on ne manque pas d’entendre le bêlement caractéristique du touriste le plus savoureux de la planète : le fameux Oh-My-God.

C’est que la clientèle est composée à 80% d’américains. Ceux que l’on arrive facilement à éviter en temps normal, parce qu’ils restent confinés là où les climatiseurs crachent un air à 18°C et où CNN diffuse ses brèves telle une colique incontrôlable, font ici partie du voyage et agrémentent donc l’expérience du touriste européen qui, n’ayant d’autre choix, fera mine soit par politesse, soit parce qu’il a peur que son interlocuteur sorte tout à coup un laceau et un revolver de sa poche, que tout va bien même quand il est au bord de la crise de nerfs.

« Oh-My-Goooooooooodness ! Mais vas-tu te taire et nous laisser profiter en paix de ce merveilleux spectacle? Pourquoi n’emmènes-tu pas ta carcasse en surpoids devant le buffet des desserts pour t’adonner à ton hobby favori : engloutir des kilos de crème glacée? C’est quoi ton problème avec Dieu? Tu crois pas qu’il en a marre lui aussi de t’entendre beugler comme une vache à chaque fois que se présente décor différent de ce que l’on peut observer à Montgomery Alabama? Range donc ton appareil photo que tu agites comme s’il s’agissait d’une tapette à mouches et va t’assoir. Il n’y a pas de moustiques ici, tu es bien le seul nuisible. »

Le nouvel agent orange

Deux jours… Quarante-huit heures, à endurer ce spectacle affligeant, à boucher ses oreilles pour ne pas entendre les inepties de ceux qui par leur vote ont entériné la vaporisation d’agent orange dans cette même région quelques cinquante ans auparavant et aujourd’hui débarquent la bouche en coeur sans avoir une idée de ce que leurs parents, cousins, voisins, ont fait endurer à la population locale sans justification réelle, si ce n’est la défense des intérêts de leur industrie de l’armement. Quarante-huit heures à employer sur soi, tel un traitement miraculeux le conditionnement psychologique et la fameuse méthode Coué :

- »Tout va bien, je suis dans un lieu magnifique, il n’y a pas lieu de s’énerver, relax et profite… »

- »Oh my god, mum did you see that? It’s a cloud that looks like Mickey Mouse above our heads… The people are so skinny here ! » (Quel est le rapport petite greluche enfarinée, retourne à ton lecteur DVD portable !)

Du coup j’en suis arrivé à mener ma propre réflexion sur ce peuple du Nouveau Monde. Face à la répétition d’une telle frustration, impossible de ne pas finir par se demander comment on a pu en arriver là et comment, nous, parviendrons à échapper au virus qui semble les avoir touché : le virus de la connerie généralisée et sanctifiée. Le « merveilleux esprit d’ouverture à la pensée unique » de l’américain moyen.

Comment un pays qui me faisait rêver étant petit à pu se transformer en une telle terre de décadence? Comment l’Amérique que je chérissais, que je croyais sincèrement libératrice de tous les maux et où j’ai passé près d’une année de ma vie dans ma jeunesse, peut me dégoûter autant aujourd’hui? Excès d’illogismes, excès d’individualismes, excès d’égocentrismes, excès d’excès… Je reste avec encore tant de questions sans réponses…

Mais dans ce monde du XXIè siècle, au moment où tout ce qui nous arrive de mauvais semble prendre sa source de l’autre côté de l’Atlantique, il est grand temps de s’interroger de la manière la plus simple qui soit, de poser quelques questions enfantines et de voir ce que la psyché commune a à y répondre. Bref, il est temps de poser le problème sur la table et de s’offrir un temps de réflexion, ce que les moutons de Panurge ont oublié de faire avant de plonger dans le précipice.

-Comment un peuple dont l’un des présidents les plus adulés de son temps et assassiné aux yeux de tous d’une balle dans la tête a pu accepter sans broncher que le dossier soit classifier pour près de … 75 ans? Quelle raison logique peut-on trouve à cela? Ne veut-on pas connaître la vérité et poursuivre avec fondement les vrais auteurs de ce crime? La vérité, c’est que jusqu’à présent, nous n’en avons rien eu à faire, que nous avons laissé filer notre pouvoir d’action et de décision. Nous avons fait confiance… aveuglément !

-Comment un pays qui, depuis 1945, a bombardé plus d’une cinquantaine de nations (par le biais d’opérations plus ou moins officielles) et renversé une vingtaine de gouvernements à commencer par celui de Mossadegh en Iran (qui était loin d’être un fondamentaliste), pour le résultat que nous lui connaissons, peut-il encore se présenter comme un libérateur?

- Comment un peuple qui a protégé l’impunité de l’état le plus criminel de la planète depuis sa création (Israël) et récemment envahi l’Irak au mépris de tous les vétos et de toutes les législations mises en place depuis la seconde guerre – pour précisément éviter l’émergence de conflits arbitraires – peut-il encore se présenter comme le pourfendeur de la paix et de la liberté et y croire sincèrement? Nous sentons-nous vraiment en sécurité suite à cet incident majeur, maintenant que nous avons pu constater qu’aucun gouvernement ne bouge le petit doigt en pareille situation ? Hors mis un maigre « non » français, voilà bien l’enseignement qu’il faut en tirer.

-Comment un peuple, le plus puissant de la planète, peut-il se contenter d’un système éducatif au sortir duquel les élèves de high school (l’équivalent de notre terminale) ne savent placer ni l’Italie, ni l’Inde correctement sur une carte mais se voient en revanche dispensés des cours d’éducation financière (en remplacement probable de la philosophie et de l’histoire) et pourtant se prétendre l’élite de la planète?

-Comment un peuple peut-il élire un acteur du calibre de Terminator comme gouverneur d’un de ses états les plus éminents? Mince, quand-même… On parle de Arnold Fucking Schwarzenegger… « I’ll be back! » Sure there you are !

-Comment un peuple peut-il accepter que dans une élection présidentielle, les deux adversaires en lice (G.W. Bush vs. Kerry), non seulement sortent de la même université mais qui plus est, après avoir partagé l’intimité d’une société secrète où seul une vingtaine de membres sont admis chaque année, soient présentés comme des adversaires réels?

-Comment un peuple peut-il tolérer qu’au nom de la sécurité soient passées des lois annihilant toutes les libertés individuelles constituées par leurs pères fondateurs. Légalisation des écoutes téléphoniques sans justification au préalable, inspection des domiciles sans mandat de justice, infiltration des associations sous couvert d’anonymat, fichage systématique (digital et rétinien) de tous les citoyens et même confiscation immédiate et sans préavis des biens de toute personne jugée comme étant un risque pour la sécurité des Etats-Unis en Irak et au Liban (?), le concept est plutôt vague vous avouerez (Homeland Security Act de 2002).

-Comment un peuple qui a vu près de 9,000,000 de ses familles perdre leur toit entre 2008 et 2009 du fait de la crise financière peut continuer à regarder l’avenir sans exiger de ses autorités que quelques garanties tangibles soient apportées au citoyen, au delà des promesses faites depuis toujours d’améliorer la transparence de l’industrie financière?

-Comment un peuple qui a vu, ces trois dernières années, près de 9,000 milliards de dollars disparaître miraculeusement de ses caisses publiques (enfin… pas vraiment publiques tout compte fait), ce qui représente un endettement de $30,000 pour chaque femme, homme et enfant vivant dans ce pays peut-il avancer sans traiter rigoureusement la question?

-Comment un peuple, peut-il tolérer qu’un événement majeur tel que la chute des tours jumelles, aussi traumatisant et lourd de sens soit-il, reste entouré de tant de zones d’ombre et se satisfaire des travaux d’une commission obscure qui de son propre chef, avoue qu’au terme de son enquête, elle ne peut résoudre la plupart des points d’interrogation qui entourent le dossier? La tour n°7, troisième ensemble à tomber vers 17h en cette triste journée reste un phénomène encore inexpliqué. Dans le pays où l’on échafaude les plans de la conquête spatiale, ne sommes-nous pas capables d’élucider ce mystère bien terrien? Bien-sûr que si !

-Comment un peuple dit « dominant » peut-il regarder ses enfants devenir si odieusement obèses dans des proportions qui dépassent l’entendement (65% de la population en surpoids, 30% en situation d’obésité) et ne pas demander des comptes aux géants de l’agroalimentaire qui composent son paysage culinaire?

-Comment un peuple leader au XXIè peut-il accepter que soit enseigné dans ses écoles primaires la théorie de Darwin (très succinctement quand elle l’est), aussitôt opposée à la théorie créationniste (Dieu créa la terre en sept jours), perçue comme seule vérité valable (même scientifiquement) et bâtir un avenir sur de telles suppositions ?

-Comment un peuple aussi avancé « sur le papier » peut-il encore foncer à l’aveuglette sans réponse à toutes ces questions et rester sourds aux innombrables personnalités de talent qui tentent de la mettre en garde (John Perkins, Bill Hicks…)

-Comment un peuple peut-il se prétendre défenseur de la foi chrétienne, proche de Dieu quand chez eux, ni le pardon, ni la non-violence, et encore moins l’amour universel ne semblent être des concepts qui résonnent?

Comment…? Je finis par me dire que tout ceci ne peut être réel, que nous vivons dans un sorte de réalité virtuelle où le bon sens a été insidieusement oté de nos esprits, que nous allons nous réveiller et que tout ira bien au final. Je constate tout ceci par écrit ici, vous épargnant au passage mes réflexions sur le bien fondé même du système monétaire et financier que je me suis employé à étudier durant quatre années en école supérieure, et je n’oublie pas que notre inaction face à ses sujets est au moins aussi coupable que l’ignominie perpétrée par les acteurs pré-cités. La situation de Gaza et de toute la Palestine en général, constituant le point d’orgue de cette injustice délibérément mise en oeuvre. Je suis blessé, depuis tant d’années maintenant que cela fait partie de ma chair, de mon paradigme, de ma propre version de la réalité. Jamais je ne pourrai plus regarder le monde avec mes yeux d’enfants, ni ne pourrai croire dans un semblant de justice internationale. Je ne pourrai plus lire non plus ce qui sort dans la presse Mainstream sans douter de la véracité des propos qui y sont énoncés. Thank you America, all this comes from you !

Je ne veux pas devenir comme ces gens là, ils ont tué mon innocence et ma foi dans un monde meilleur. Je ne veux pas que mes enfants (si j’en ai un jour), grandissent dans cet aveuglement collectif. Quel pays pourra jouer le rôle de modèle pour les générations à venir maintenant que le vrai visage de cette Nouvelle Amérique sort chaque jour un peu de l’ombre dans laquelle il s’était tapis?

Peuple d’Europe, ceci est ce qui nous attend, nous sommes déjà sur la voie. C’est notre avenir tracé droit comme une route du Nevada que vous voyez là. Nous laisserons-nous à notre tour manger par les ogres du grand capital, ceux qui nous informent, financent nos hommes politiques, façonnent le marché, notre marché, et croirons-nous aussi aveuglément que feu nos cousins d’Amérique – aujourd’hui clairement une espèce en cours de mutation pour laquelle nous ne pouvons plus rien – croirons-nous encore longtemps que tous les individus à l’origine de ce désordre nous veulent du bien? Croirons-nous tout ceci aveuglément, ou rentrerons-nous en résistance? Pour l’amour de nos enfants, je prie pour la seconde option, même si je sens que nous n’avons jamais été aussi prêt de la capitulation. Capitulation, un mot que le peuple vietnamien n’a jamais accepté, lui !

Peuple de France, peuple de la révolution et du soulèvement contre l’autorité abusive, touriste d’Halong à la vision encore claire, réveille-toi ! Citoyen du monde, toi qui rêvait d’un monde meilleur étant petit, réveille-toi ! Homme, femme du XXIè siècle, toi sur qui repose la charge d’accepter sans broncher le monde de 1984 qui se dessine ou de lutter avant qu’il ne soit définitivement trop tard, réveille-toi !

Ne laisse pas cette petite voix à l’intérieur de toi s’éteindre, ne laisse pas le plus grand nombre, ces aveugles, te dicter ce qui devrait être ta propre conception de la normalité.

Résistance

Je sais, nous avons tous un prêt à rembourser et une bonne raison de collaborer avec ce que nous savons tous être au fond : un système injuste, arbitraire et sans avenir radieux.

Bon sang, mais qu’y-a-t’il au dessus de notre conscience que nous acceptons chaque jour de mettre au silence en allumant notre poste de télévision?

Je laisserai ces quelques lignes sur la toile, en espérant qu’à sa petite échelle, telle une graine plantée dans une terre saine, en germera dans les temps futurs une pousse, un germe d’espoir. Le début d’une lutte intérieure, ne serait-ce que chez un seul autre terrien…


Le mot de la fin est pour John Perkins

Au final, « it’s just a game », notre passage sur terre, notre brève apparition, nos rêves… All this is just a game ! Facile quand on est en tour du monde de mettre un mot sur tout ceci, facile de comprendre que le système que l’on a quitté, on ne veut pas y revenir.

Halong, Halong, je voudrais y croire, hélas…

NB : cet article n’attend aucun commentaire. Je connais la frilosité du citoyen au moment d’aborder ces questions. Si vous avez lu ce post, c’est que la partie n’est pas encore perdue !

Secondes volées à bord du Dream Palace

Esquisses d’une vie fantasmée…

Chaque matin, le soleil les réveille en carressant leurs pieds. Ses rayons percent à travers les minces commissures des volets glissants de cette vieille coquille flottante dans laquelle ils ont élu domicile. Le bruit tranquille des pagayes venant de l’extérieur les rappelle doucement à la vie. A l’intérieur, ils sont parfaitement immobiles, encore nymbés des doux souvenirs de la nuit précédente. Une nuit qui n’existait que pour eux.

Il pose enfin les pieds à terre et d’une démarche hésitante devine chacun de ses pas jusqu’au mur d’en-face, fait de cloisons amovibles. Malgré la pénombre dans laquelle baigne la pièce, il devine le crochet qui condamne fragilement l’accès vers l’extérieur. Il le relève tout en écarquillant les yeux et ouvre un des battants. La porte glisse et un flot de lumière envahit la chambre. Il ouvre les yeux, les referme puis les ouvre à nouveau. Dans une explosion de couleurs chatoyantes, les houseboats voisins apparaissent un à un, alignés comme des transats géants sur une plage irréelle. Des nénuphars flottent juste sous ses yeux, ronds et majestueux, laissant naitre parfois une fleur de lotus qui bientôt étalera au grand jour sa délicate beauté. Autour, comme un rempart aux arrêtes tranchantes et aux reflets de saphirs, les monts du pays Kashmiri lovent le Lac Dal et sa végétation luxuriante dans une bulle de pureté.

Un monde lacustre parfait dans lequel, depuis trois jours, il s’ébat délicieusement.

Elle est là, allongée et nue, zébrée par les lueurs du matin qui grignotent son dos. Sa peau lisse et ses formes emmanuelliques épousent parfaitement cet instant de silence et de grâce. Sa chevelure ondulée aux reflets d’or s’étend amplement dans la largeur du lit et joue avec ses souvenirs des aventures d’Homère face au chant des sirènes. Et il n’a ni bouchon de cire, ni corde pour l’empêcher de succomber.

Depuis quelques jours, il a son rituel du matin. Il se rallonge à côté d’elle et l’enveloppe doucement de ses bras. L’odeur de sa peau, l’essence qui émane de ses cheveux l’envahissent instantanément. Il est bercé dans une douce rêverie qu’il ne souhaite interrompre sous aucun prétexte. Les minutes passent et ses lèvres s’en mêlent. Il l’embrasse dans le cou, puis remonte le long de sa nuque jusqu’à la base de sa joue. Elle gémit et finit par ouvrir les yeux dans une douceur infinie.

-J’ai faim dit-elle, quelle heure est-il? Elle plisse les yeux dans une grimace charmante et se relève doucement, jusqu’à faire face à la brêche entrouverte sur le monde. A son tour, elle pénètre dans la féérie de ce décor aquatique.

-On va prendre le petit-déjeuner? J’ai envie de toasts et d’un café noir .

Il la découvre heureuse et apaisée. Le décor subtil et délicat y est pour beaucoup. Sous leurs yeux, les plats se succèdent et les shikaras qui passent aux abords de leur terrasse flottante fendent l’eau sans un bruit. De l’autre côté du canal, d’autres houseboats dévoilent leur proue plus ou moins confortablement aménagées. Celle du Dream Palace est recouverte de matelas sur lesquels reposent inhertes des coussins épais. Il y a l’épicerie ambulante qui passe chaque matin et leur apporte du jus de pomme, fraîchement pressé dans la région. Ils prennent goût à cette vie de croisière immobile. Ici il n’y a qu’elle et lui. Tout le reste, même les rumeurs de conflits quasi quotidiens qui les entourent ne sauraient perturber cette parenthèse.

De fines gerbes d’eau viennent lécher la coque du shikara alors qu’ils s’enfoncent dans l’étroit canal menant au lac translucide et dévoré par les algues marines. La surface immobile reflète comme dans un miroir les couleurs étincelantes des bois peints à la main.  Au loin, le sillon de frêles embarcations dessine sur l’eau des ondes donnant au lac des allures d’oasis irréelle. Ils sont arrivés au milieu de ce désert d’eau. De loin la citadelle plusieurs fois centenaire les surveille avec bienveillance. Allongée sur un matelas drapé de rouge, face à la proue, elle contemple silencieusement le paysage qui défile sous ses yeux. Il y a des regards qui se croisent et qui s’immobilisent, suspendant la course du temps. Sans l’ombre d’un sourcillement, ils esquissent l’empreinte d’une tendresse complice et joueuse. Ils cherchent chez l’autre la marque d’une faiblesse inavouable ponctuée d’un « quoi » inquisiteur. Ce trait d’union qui existe entre leurs deux êtres se passe de mots. Subtil et souverain il accueille ce décor à couper le souffle comme un écrin qui dissimule la passion naissante qui les submerge. Sans dire mot, il a glissé sa main sur la sienne et elle ne l’a pas enlevée. C’est la première fois qu’en dehors de l’amour, elle acceptait un geste de tendresse.

Les journées glissent sur eux au son des appels à la prière qui retentissent de toute part. Pour la première fois, il a le sentiment que  ce précieux moment est à la fois céleste et redoutable. Alors que le soleil disparaît derrière la silhouette de la grande mosquée d’Hazratbal, il se résout à ne pas penser à l’avenir et à vivre dans un présent insconscient. Transi, il pose ses lèvres sur ses seins et écoute battre son coeur. Horloger, il décompte les secondes qui s’écoulent et lui chuchotent que l’autel de leur histoire ne vivra pas pour toujours. Bercés par les flots, cette cité lacustre leur a offert une paix fragile avant un  retour à la vie normale dont il se convainc qu’il se fera sans douleur.

Terre de conflits, Srinagar aura su être pour eux mer de ferveur et de dévoiement…