Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Élévations multiples sur le Plateau de Bolavène

La route se poursuit dans ce Laos du Sud calme et dormant : libre des pollutions du tourisme de masse. Je quitte Tha Khaek peu après le déjeuner et rejoins la Nationale 13 en direction du sud. Encore quatre-cents kilomètres avant la frontière Cambodgienne et un premier arrêt dans la ville de Savannakhet, à cent-trente kilomètres de mon point de départ. Je descends de ma monture à 16h et pose provisoirement mon sac dans une chambre à $3, sans fenêtre ni air conditionné. Une de ces multiples cages à lapin qui jalonnent mon parcours…

Savannakhet est une autre de ces villes-comptoir longeant le Mékong et dans laquelle les français ont investi pour en développer les capacités économiques et logistiques. Quelques entrepôts et vieilles batisses témoignent ici où là du rôle joué par la ville dans le développement de l’Indochine française. Peu de sites touristiques d’intérêt, juste quelques ruelles au charme variable dans lesquels je ne m’attarderai que le temps d’une soirée : de vieux bus abandonnés en bord de route, un temple aux contours romantiques…

Le lendemain matin, je suis de nouveau sur la route à la première heure, cette fois-ci en direction de Pakse, cent kilomètres plus au sud.

Je note que cette partie du Laos a été copieusement déboisée. Tout le long, des parcelles brûlées laissent en témoignage de leur passé luxuriant, des troncs sans vie et noircis de suie. Les rizières s’étendent partout autour sur des kilomètres. Un décor à la fois beau et désolant. Il faut dire que durant les années 70, la région fut abondamment bombardée, ce qui a eu pour effet d’ouvrir de larges brèches dans une massive forêt primaire où s’épanouissaient, selon la légende : « un million d’éléphants ».

C’est un évènement qui fut peu médiatisé dans le reste du monde, pourtant le Laos a été le pays le plus bombardé au monde. Un triste record à peine crédible quand on connaît le lourd bilan en tonnes d’acier qu’affiche le XXè siècle.

Entre 1963 et 1974, l’equivalent d’une tonne de bombe par habitant a été larguée (par les Etats-Unis) sur le pays, et ce, en dépit de la convention de Genève censée empêcher ce déversement sur un pays officiellement neutre. Cela correspond a un bombardement toutes les 8 minutes… pendant 9 ans ! Plus que sur l’ensemble des nations européennes, toutes provenances confondues, durant la seconde guerre mondiale. On y laminait les couloirs de soutien au réapprovisionnement Viet Minh. On y déchargeait les stocks de bombe qui n’avaient pu être larguées dans le nord Vietnam, sur le chemin du retour, vers les bases du Sud. Un phénomène que décrit avec précision cet article du Monde Diplomatique.

A Pakse, je découvre une ville assez similaire à tout ce que j’ai pu observer en cours de chemin. Une artère principale morne et encombrée qui traverse la ville du Nord au Sud et accueille, en grappe, les quelques guest-houses où se concentrent les visages blancs en visite dans la région. De la poussière et du béton, des routes pas encore stabilisées. Des routiers venant de la Thaïlande et du Vietnam voisins roulant à tombeau ouvert au milieu de la ville…

Peu d’arguments pour retenir le touriste en somme, s’il n’y avait, à quelques kilomètres de là, cet itinéraire menant vers le  plateau de Bolavène : une terrasse de verdure trônant mille mètres au dessus du niveau de l’eau.

Ce matin, il pleut abondamment sur Paksé. Faute de mieux, je me contente d’une soupe de nouilles en guise de petit-déjeuner. Un plat dont l’exotisme,  à mes yeux, n’est plus. Mais que j’avale sans rechigner. Un autre de ces repas à $1 qui « fait le job » (et c’est déjà pas mal).

L’air dans la vallée est chaud et humide mais l’atmosphère se rafraîchit au fil des kilomètres alors que la Minsk entame sa lente ‘ascension. Une fine bruine, coriace et régulière constelle les lunettes d’une myriade de gouttelettes aussi gênantes qu’exaspérantes. Le bitume est luisant et l’assise peu assurée par endroits.

En route vers ces humides sommets, je sens peser sur moi la fatigue des kilomètres parcourus jusqu’à ce jour. Trois mille kilomètres bientôt… Je supporte de moins en moins ces longues heures à ressasser les mêmes sujets, à digérer la misère sociale que je contemple au fil des kilomètres, sans personne avec qui décharger l’émotion. La curiosité qui jusqu’à lors me poussait sur tous les chemins de traverse rencontrés, s’épuise peu à peu. Je fatigue et ma curiosité aussi.

Après une heure passée à grimper sur cette pente douce et rectiligne, j’atteins enfin la plate-terre. Les premières habitations font leur apparition et certaines d’entre elles sont incroyablement cossues.

La région témoigne encore une fois d’un bel effort français dans le développement local. Ce sont eux qui ont importé au début du XXè siècle les premiers caféiers et les techniques de culture du Nouveau Monde, qui font aujourd’hui la réputation du Plateau.

Des exploitations, plus ou moins larges ont fleuri partout sur les vingt-six mille hectares de terres arables que compte cet extraordinairement fertile promontoire faisant reculer du même coup la luxuriante forêt primaire qui, là aussi, trônait autrefois si fièrement.

De nombreux cours d’eau sillonnent le Plateau créant de part et d’autres ce qui doit être l’un des plus riches ensembles hydrologiques du monde. Les amoureux d’éco-tourisme trouvent ici une terre d’accueil à l’échelle de toutes leurs ambitions : des éco-lodges reculés, des ethnies ancestrales dont les Lavens, tribu qui donna son nom au site, une agriculture éco-responsable enfin.

Le climat spécifique qui règne sur le Plateau permet aux planteurs de se passer de pesticides et de bâches de protection sur leurs exploitations. La terre y est naturellement irriguée, nourrie par des pluies quotidiennes encore plus fréquentes que dans la vallée pourtant abondamment arrosée durant la saison des pluies. Un paradis pour le bio qui promet ce petit coin du monde à une agriculture haut-de-gamme dans les années à venir.

Je fais une première halte auprès des chutes de Tat Fan dont le volume d’eau est impressionnant. Cinquante mètres de tombant projettent autour des embruns qui viennent perler une végétation à la densité absolue. Le long des chutes, des bananiers s’accrochent aux flancs rocheux qu’ils mettent en mouvement, leurs larges feuilles battant au vent. Seul dans ma contemplation, personne autour, mon sentiment d’isolement est total. Une douce impression de perte des notions : le temps, l’espace…

Après une petite demi-heure passée à arpenter les environs, je quitte les lieux décidé à m’enfoncer plus encore vers l’intérieur des terres. De l’autre côté de la route, un chemin vers le Nord en direction d’un autre ensemble de chutes d’eau offre huit kilomètres de route au tracé dramatique, nids de poules et ornières jonchant le sol, un damier enduit à l’eau savonneuse.

J’y connais ma première chute du voyage. Un freinage tardif, une roue avant qui se dérobe et moi allongé là, couvert de boue sur tout mon flanc droit. Par chance il n’y a pas de casse. Un habitant passe la tête au dessus de la clôture. Il n’a pas l’air surpris, je ne dois pas être le seul à m’effondrer ici. Je m’en tire avec une bonne frayeur et la confirmation que mon attention se relâche.

Je parcours ainsi trois ensembles, tous aussi esseulés les uns que les autres avant d’atterrir, en milieu d’après-midi, dans une plantation associée à la filière éco-responsable des « Cafés Malongo ». L’occasion de goûter dans des conditions exceptionnelles le délicieux Arabica d’appellation contrôlée Cafe Lao qui sort des usines de torréfactions toutes proches. L’occasion aussi d’en apprendre plus sur les conditions de travail dans la région. Une conversation s’engage, dehors la pluie redouble d’intensité.

Comme en tout point du monde comptant dans ses environs un sol fertil en richesses naturelles, les disparités sociales et économiques sur le Bolaven sont énormes.

D’un côté de grands propriétaires terriens contrôlent les filières et développent un savoir-faire qui s’étend aujourd’hui de la production à la vente en direct sur des marchés étrangers. Il y a quelques années, les grains étaient bradés à l’état brut générant peu de valeur ajoutée. Aujourd’hui on crée des marques et on conditionne sur-place un café prêt à la mise en rayons.

L’exploitation en elle-même est confiée à des familles d’agriculteurs défavorisées et vivant dans des huttes en bord de route. Mon guide m’explique que de nouvelles parcelles sont régulièrement déboisées et exploitées dans l’illégalité par de nouvelles familles qui immigrent dans la région sans ressources. Un travail de titans accompli par des fourmis et la forêt qui recule… Généralement, peu de temps passe avant qu’un propriétaire terrien influent ne parvienne, par un arrêté local, à récupérer la terre désormais prête à l’emploi. Il l’exploite alors pour son propre compte laissant une très faible marge entre les mains de ceux qui ont préparé la terre mais restent eux dans l’illégalité. Pas de quoi sortir de la hutte, pas de quoi briser le cycle de la pauvreté et de l’enrichissement sans limite qui marque sont creuset avec les années.

Dans un pays aussi pauvre que le Laos, la corruption et le trafic d’influence sont des outils à portée d’ondes pour une frange de nantis. Les autres sont soumis à la loi du plus fort, comme partout ailleurs…

Mon hôte m’explique que quinze pour cent de la production environ est aujourd’hui produite sous un label solidaire. Un étiquetage qui a ouvert de nouvelles opportunités à l’export, en Europe et en Amérique notamment. Une initiative qui aurait parallèlement sorti de la pauvreté quelques familles exploitantes. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la portée de ces améliorations. Combien sont-ils à en bénéficier et qui sont ces heureux élus? Combien de familles désoeuvrées sortent réellement du cycle de la pauvreté sans fin grâce à ce système?

Je tire au moins une certitude de ma visite : l’appellation Café Lao, aujourd’hui considéré par les experts comme un des meilleurs cafés du monde mérite sa réputation flatteuse. Les arômes de cet expresso savoureux servi au milieu des champs resteront gravés dans ma mémoire.

Le Plateau de Bolavène fait ainsi office de zone hors-norme dans un Laos figurant statistiquement parmi les nations les plus pauvres du monde. Les disparités sociales y sont plus grandes qu’ailleurs. Elles donnent corps à la lutte séculaire entre propriétaires terriens et exploitants qui ont vu et continuent de voir le jour partout sur la planète. Elles incitent à la reconnaissance du fait que jamais l’Homme ne semble capable de partager équitablement les ressources qui lui sont offertes par la Terre, pas même en territoire bouddhiste.

Au moment de retrouver Paksé pour y passer la nuit, je garde en moi ce sentiment ambigu où s’entremêle plaisir et dégoût. Plaisir de contempler une Nature si généreuse et si belle. Dégoût  de constater la manière avec laquelle l’homme en exploite les richesses, dans une minorité de cas d’une manière juste et réglementée, dans son ensemble de manière anarchique et brutale. Je devrais peut-être accélérer la cadence et voyager plus vite. Je passerais sans doute plus facilement au dessus de ses ombres qui couvrent le tableau idyllique du voyage.

J’en tire concernant l’Homme la conclusion qui suit : il n’y a que deux manières d’agir dans ce monde, le reste n’est que parlotte et écran de fumée.

« Soit l’on se situe dans une perspective antiégalitaire, qui implique de juger des hommes, non sur le simple fait de leur présence au monde (politique ontologique), mais sur leur valeur, appréciée en fonction des critères propres à leur activité personnelle et des caractères spécifiques des communautés dans lesquelles ils s’inscrivent ».

Soit l’on se situe dans une perspective égalitaire, qui voit dans toute inégalité une manière d’injustice, qui prétend que la morale est l’essence de la politique et qui place le cosmopolitisme politique et l’universalisme philosophique au coeur de sa pensée. Une vision que l’on peut assez vite adopter lorsque l’on voyage et qui rend parfois la vie difficile à apprécier.

« Il n’y a pas de révolution possible, pas de changement dans l’ordre du pouvoir, si les transformations que l’on cherche à opérer dans le domaine politique n’ont pas déjà été réalisées dans les esprits. »

Dans ces pays en voie de développement que sont le Laos, le Vietnam ou le Cambodge et malgré un passé aux consonances Maoïstes et de soit-disant luttes pour la reconnaissance de la cause ouvrière et rurale, cette perspective est des plus lointaines. La soif de l’argent chez les plus forts, que rien ne semble pouvoir étancher, nourrit une politique de vassalisation dénuée de tout sentiment. La classe, voilà comment je résumerais ce dont manquent les nouveaux-riches des pays que j’ai pu visiter jusqu’à présent.

L’absence d’éducation et de culture chez les plus faibles, seules à même d’éveiller les consciences et d’ouvrir la voie à une forme de résistance organisée laissent peu de place à l’espoir d’un avenir plus juste. Voici des gens  condamnés à sombrer dans leur ignorance, consommant sans modération ce qui doit être l’une des pires télévisions du monde. L’absence de culture, même traditionnelle chez ces gens est effarante. J’exclue de ces propos les quelques villages où l’art de vivre traditionnel a été préservé et peut-être Luang Prabang où les habitants baignent littéralement dans un berceau de culture. Non, là je décris ce que j’ai entrevu dans 90% des cas, à travers les bourgs, les villages et les agglomérations plus vastes que j’ai pu traverser. Malheureusement, souvent des esclaves tragiquement soumis subir la règle de celui qui est instruit.

« L’homme est l’animal qui donne du sens aux choses qui l’entourent » paraît-il. Pour moi, le Plateau de Bolavène aura été le théâtre d’une prise de conscience concernant l’état de ce monde en développement, si cruellement riche, si cruellement beau. Mais si cruellement…

4 Responses to “Élévations multiples sur le Plateau de Bolavène”

  1. Romain LEBAS dit :

    Une autre pensée serait de dire qu’un pays est dans tous les cas la propriété d’un peuple et non d’une classe dirigeante. La seule sortie possible est donc de lutter, avec ses armes.

    La France, avec les défauts majeurs qu’elle a encore aujourd’hui a un passé très ensanglanté, en dehors du territoire bien sûr mais aussi en dedans. La Révolution Française est un bel exemple de prise du pouvoir par le peuple, quelles qu’en soient les imperfections d’aujourd’hui.

    Lorsque je marche sur le parvis des Invalides, je me dis que c’est à moi. Lorsque je conduis ma voiture sur les autoroutes du sud de la France, je me dis que c’est à moi. Chaque français doit sentir çà. Chaque homme doit sentir çà dans son pays. Le jour où nous ne raisonnerons plus en « pays » n’est pas encore demain mais après tout l’idée est la même : cette planète nous appartient.

    Je sais que ce point de vue est facile à tenir quand c’est le grand-père qui était à Verdun mais je suis intimement convaincu que c’est une pensée saine : se battre pour sa liberté (d’action, de pensée, de vie).

    Ces peuples que tu croises mériteraient mieux !

  2. Papa dit :

    Emmagasine tes réflexions , tes doutes et tes incertitudes , ton voyage n’est pas à son terme trop tôt pour synthétiser . . .Il est temps que tu changes de continent pour te rafraîchir la tête par d’autres paysages ;tu trouveras malgré tout des dominants et des dominés quelque politique que ce soit . Roule prends conscience analyse , garde tes belles idées mais méfie t’en !

  3. Julie dit :

    J’ai, au final, eu le sentiment, quand je voyageais moi-même (ai-je d’ailleurs fini de voyager?), que doutes et incertitudes faisaient partie intrinsèque d’une recherche profonde des autres et de soi… C’est fabuleux et dangereux à la fois… Les désillusions sont fortes par moments mais n’ont d’égales que l’intensité des émerveillements… A mon tour de te dire « Soit fort et garde le cap! » :)
    Pensées par milliers xxx

  4. annabel dit :

    yes, une fois de plus le même constat…il faut donner et recevoir, recevoir et redonner, en tout, et toujours, c’est la seule idée qui peut aider à évoluer, valable en micro comme en macro socio-economie.cette idée en plus a le bon côté d’être conciliable avec toutes les religions du monde, et est extraordinairement rapidement efficace. si simple et pourtant si loin de la réalité…tant pis, il faut continuer à mettre des flowers in our hair…Love
    va voir le commentaire dans ton onglet sur l’INR, j’ai du nouveau!
    et aussi une chouette rencontre avec une prof d’anthropo qui travaille beaucoup avec les indiens Shuars en amérique du sud.elle me filera des tuyaux pour toi concernant quelques tribus qui devraient t’intéresser en équateur, et Bolivie je crois.je t’en dirai plus soon!bizzzzzzzz

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