Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Le voyage et ses présages

Voilà un chapitre que je souhaitais aborder depuis longtemps tant sa portée mystique est profonde et la dose d’inspiration qui l’accompagne : puissante à mes yeux.

Il s’agit d’intuitions, d’anomalies, de micro-événements auxquels on ne prête d’habitude pas attention mais qui, dans le cadre d’un voyage comme le mien, teintent le parcours d’une magie délicieuse. Une matière propice à la réflexion, un outil parmi tant d’autres pour stimuler l’exercice de la pensée.

Juste parce qu’il est « disponible » et ouvert, le vagabond peut, de temps à autre, percevoir ces signes et leurs conférer une signification particulière. Un marqueur qui fait sauter aux yeux du sujet une vérité toute simple, enfouie dans sa psyché depuis longtemps. Une vérité qui ne demandait qu’à sortir… Le voyageur peut bien entendu, choisir tout aussi librement de les ignorer ces signes, et ainsi rester fidèle à la pensée Cartésienne qui gouverne notre monde. Il peut choisir d’emprisonner sa pensée dans les dogmes de la rationalité. Mais permettez-moi de trancher ainsi : quel gâchis ! S’il n’est une forme de rêve, alors, qu’est-ce que le Voyage? S’il n’est une ouverture sur l’extraordinaire, à quoi bon parcourir tous ces kilomètres?

En réalité, l’enchaînement des lieux-dits n’a pour moi que peu d’intérêt. Dire j’ai vu, j’ai fait, je suis passé, j’ai humé, voilà bien le piège flagrant tendu au bourlingueur. Car il est certain dans ce domaine particulier comme dans tant d’autres, que la quantité, ne fait pas la qualité. Croyez-moi, il vaut mieux passer tout un hiver, dans une région grande comme deux fois la Normandie et y multiplier les observations approfondies, plutôt que de balayer toute l’Asie comme je suis en train de le faire en trois mois seulement. J’aime mon parcours, ça oui ! Mais j’en ai bien conscience, il n’est pas porteur de la vérité universelle, car il survole la Terre et ceux qui la travaillent. Tout ces déplacements ne sont pour moi que le prémices du voyage de ma vie. Un repérage si vous préférez, que je réalise en ce moment, pour mieux choisir et ressentir le lieu de ma prochaine hibernation. Dans quelques temps, mois, années, décennies, qu’importe, je poserai moi aussi mes valises pour laisser pousser sous moi quelques racines. Tout comme Olivier Föllmi, je veux moi aussi Vivre l’Himalaya et d’autres terres encore pour y témoigner de la grandeur de l’Homme en paix.

Ceux qui me connaissent savent que je suis un terreau fertile pour que germe l’idée incongrue, la vision incroyable, voire le discours franchement politiquement incorrect. Qu’une idée soit impopulaire au moment de l’étudier en profondeur, de la décortiquer, je m’en contrefous. Bien au contraire, mon intérêt pour un nouveau sujet grandit proportionnellement à la gêne qu’il occasionne auprès de mes semblables. Un grain de sable dans la grande machine des sociétés contemporaines, je prends ! C’est parce que suis un pourfandeur de la Pensée Unique que j’en deviendrais presque un promoteur de tout ce qui est du ressort de l’alternatif. Vous êtes fous? Tant mieux ! Gardez-vous d’être le digne représentant de la normalité et nous serons amis.

En cela, cet arbre de curiosité planté par Paulo Coelho et son Alchimiste, est fait pour me séduire. Bien que je n’ai pas trouvé l’ouvrage exceptionnel d’un point de vue stylistique – la traduction offerte en anglais donnant même à ce texte un caractère désuet à la limite du niais – je n’en ai pas moins apprécié la profondeur des idées. Une invitation à l’imaginaire et à la libre-pensée… Des mots qui auront su éveiller ma curiosité sur ce qu’il appelle les présages, ces petits signes devenus au fil des mois un ingrédient indispensable à ma vie de voyageur, un outil d’aide à la décision (voilà un terme qui devrait satisfaire mes anciens collègues). Un travail de lâcher-prise mis en oeuvre consciemment et qui sera renforcé par l’épisode que je m’apprête à vous livrer. Une allégeance de ma rationalité façonnée par le martelage psychologique opéré par les dogmes de toutes sortes, et ce, depuis ma  petite enfance, à la grandeur des événements que je ne maîtrise pas et à laquelle je m’abandonne à présent de plus en plus fréquemment. En somme, depuis que j’ai lu cet ouvrage, je perçois l’adversité différemment. Une vision qui sera par ailleurs confortée par la lecture du carnet de notes personnelles de Dali : « Dali, journal d’un Génie » couvrant la période 56-62 de sa vie et dans lequel il fait mention de sa géniale « méthode paranoïa-critique » (j’y reviendrai pour d’autres raisons prochainement).

Ce chapitre de mon histoire commence donc fortuitement dans l’Inde mystique de la cité de Bénarès (Varanasi) :  l’écrin aux cents ghats et aux cent mille dévots. En réalité, l’histoire commence bien avant cela, car les coups du destin sont permanents. Mais je m’attarderai pour commencer sur cet étrange événement survenu un soir d’orage, alors que je me trouvais au sixième étage de ma Guest-house : la Mishra Guest-house, surplombant le Gange et ses mille feux, car c’est bien là qu’eut lieu « l’évènement » !

J’y contemplais la beauté d’un orage de mousson, le premier de la saison, en compagnie de deux amis français, rencontrés peu de temps auparavant (ils peuvent témoigner de l’exacte description que je vais faire de cet instant). Assis depuis une bonne demi-heure, à la fois éblouis et stupéfaits par la violence des ondées qui s’abattent sur le toit de taule qui nous protège, nous profitons de l’instant, contemplatifs et heureux d’être là pour le voir. Les échos de la fureur se font entendre de toute part, la ville apparaît et disparaît en un éclair : le spectacle est magnifique. Les bourrasques emportent avec elles tout ce qui pèse moins lourd que le verre et l’acier. La Nature affirme ce soir là, toute son autorité sur l’Homme. Quand soudain, un objet tombe du ciel et atterrit mystérieux sous mon poignet. Fin comme du papier, amputé de sa moitié supérieure, je reconnais sans mal dans la pénombre du soir, la page d’un livre qui, balayé par les vents et alourdi par les gouttes de pluies est venu mourir entre mes mains. Là, au sixième étage de cette pension que rien ne domine ou presque, il a fait une halte.

Quelle incroyable rencontre d’événements a-t-il fallu pour que cet objet m’atteignit en un point si haut ! Autour de nous, il n’y a qu’un toit qui nous surplombe, celui de la Shanti Guest-house mais il se trouve au moins trois cent mètres plus au sud, une distance infinie à vol de papier. Quand bien même le jeté eut été le fruit d’un acte intentionnel, la trajectoire qu’a pu emprunter l’objet était impossible à déterminer, a fortiori, en raison des conditions climatiques extrêmes qui sévissaient.  Quel hasard donc…

En regardant de plus près l’objet, j’observe que le papier est jauni et élimé sur ses bords, indiquant qu’il s’agit là d’un texte imprimé il y a quelques années déjà. La page porte le numéro 9 et son verso est vierge de tout caractère ce qui me laisse penser qu’il doit s’agir d’une fin de chapitre ou plus précisément, de la fin du préambule. Enfin et surtout, le contenu y est rédigé en français !

Une feuille volante donc, écrite en français et imprimée il y a plusieurs années m’était destinée ce soir là, au milieu du chaos le plus absolu. Depuis combien de temps errait-elle? Entre quelles mains était-elle passée avant de me trouver? Pourquoi moi et pourquoi à ce moment précis, alors que l’orage gronde partout autour? Sans doute savait-elle que la mollesse de mon âme (ici mollesse s’oppose à dureté et non à dynamique) ferait de moi un bon protecteur. Sans attendre, je range la précieuse feuille dans mon carnet de cuir et la laisse sécher là, presque dans l’oubli pendant les deux mois qui vont suivre.

Surviennent alors mes crises existentielles. Un stade de réflexion où je me sens prisonnier de cette vision du monde qui me met mal à l’aise et m’échappe par la même occasion. Un état de semi-déprime dont je ne fais aucun mystère dans mes récits. Une phase qui me permet de mettre les mots sur le Monstre et ainsi de le démystifier. Les heures sombres de mon passage par un Vietnam dur où je me débarrasse de tout ce qui m’encombre depuis tant d’années sont un traitement douloureux « mais dont le patient avait grandement besoin ». Une période durant laquelle la feuille se sera faite oublier sans sourciller, comme si elle attendait le moment propice pour réapparaître.

Le Laos, dans ce contexte, est synonyme de renouveau. Cicatrisant des folles nuits de violence intérieure que j’ai connu, je retrouve peu à peu le plaisir de la contemplation des paysages et avec lui, l’espoir que mon monde sera suffisamment puissant pour résister aux sirènes de la perdition globalisée.

La feuille réapparaît mystérieusement un matin, alors que je refais mon sac pour la centième fois. Comme un nouveau présage, elle se libère de je ne sais quel orifice au moment de la fermeture et atterrit à mes pieds, face vers le sol, comme si elle suppliait à présent, une once d’intérêt de ma part.

A ce moment précis, je suis décidé à revenir sur mes traces afin de retrouver l’autoroute à partir d’Odemxai quelques 80kms plus au sud. Un chemin sûr et en bon état pour me guider sans encombre vers la suite de mon périple « préconçu ». La 13th Highway : le plus court chemin vers mon prochain pays. Une route qu’empruntent tous les bus sans exception : un choix rationnel.

Je prends néanmoins le temps de relire le passage mystérieux pour tenter d’y trouver  un sens qui m’aurait échappé la première fois. Ce qui en émane, ressemble de plus en plus à un traité. Les mots sont tranchants et affirmés ne laissant guère de place au doute. Le tout parle de ce que j’appelle la Pensée Alternative et de quelques unes de ses formes constituantes : l’utopie entre autres. J’y vois là le signe d’un encouragement vers l’affirmation de ma pensée libre (dans le monde d’aujourd’hui), ce qui me fait sourire. Rien de plus devrais-je dire.

Je remets la feuille dans son compartiment et décide de m’en tenir à mon plan initial : quitter cette région Nord-Est qui ne m’a guère apportée que de la pluie et de la boue. Il est dix-heures du matin quand je franchis le seuil de la ville. Je suis en route vers le futur !

Cependant, comme un avertissement ou si vous préférez, comme un présage de plus, je pars sans m’en rendre compte dans la mauvaise direction. Je confonds, tout absorbé que je suis par mes pensées du matin les deux villes de OdemXai et Huey Xay, qui, je le précise pour ma défense peuvent toutes deux s’écrire de mille façons : Odemxai, Odem Xai, Hueyxay, Huey Xai, etc, etc. Je suis donc en train m’enfoncer plus encore à l’Ouest et je ne m’en rends même pas compte. Je m’éloigne de ce ruban de sécurité que constitue la route Nord-Sud et je m’achemine plein d’ignorance, vers ce triangle d’Or et ses frontières Thaï et Birmanes toutes proches. Ma bêtise prend fin après quarante kilomètres quand je réalise que les distances annoncées par les bornes kilométriques sont incompatibles avec mes prévisions. Quand ma pensée s’éclaire, cela fait déjà une heure que je roule. Il en faudra une deuxième rien que pour revenir au point de départ…

Profitant de l’arrêt pour satisfaire ce qui ressemble de plus en plus à un rite : gorgées d’eau-cigarette-gorgées d’eau-Oréo, je ressors la petite feuille de son carnet protecteur et me pose un instant. Je revois la portée de ce texte comme une incitation à la poursuite de ma destinée et de mes rêves. Je lis entre les lignes qu’il ne sert à rien de lutter contre ce qui est déjà planifié par le très-haut et qu’il faut écouter son coeur au moment de faire des choix déterminants.

Je décide que s’il doit en être ainsi, si la providence a déjà fixé le cap de mon compas, je ne peux pas lui tourner le dos. Au moment de la replacer dans son écrin, le numéro 9 que porte la feuille magique me saute aux yeux. C’est le chiffre de la fécondité. Serait-ce l’annonce d’une naissance toute proche? S’agirait-il de ce nouveau paradigme qui me submerge tout d’un coup ou bien est-ce moi qui suis promis à une renaissance suite à cette aventure? Je décide à ce moment de continuer ma marche en avant et de me laisser guider par ce que j’appellerai à présent le destin.

Voilà donc quel était le fruit porté par cet inimaginable enchaînement de circonstances. Telle la plume qui aussi légère soit-elle suffit pourtant à faire pencher la balance dans son indécision la plus parfaite, la feuille féconde aura influencé ma vie d’une manière insoupçonnée.

Je découvrirai sans tarder qu’il y avait trois bonnes raisons ou plutôt trois bonnes rencontres justifiant que je garde le cap ce matin là. A bien y réfléchir, je crois qu’au moment de prendre cette décision, je suis devenu Croyant.

Extrait du texte contenu sur la page volante :

« [...] est inévitable
[...] ultime. Quand nous aurons
[...] utiliserons toutes les formes de contrainte pour instaurer un monde sans distinction de classes, sans prêtres. Nous ne bougerons jamais de notre thèse centrale ; nous y sommes ancrés, mais notre stratégie et nos tactiques varieront selon les circonstances. Nous planifions, nous organisons et nous agissons pour détruire l’homme actuel au profit de l’homme du futur.  »

Le sannayasi, l’homme de la Fraternité et l’utopiste vivent tous pour demain, pour le futur. Aucun d’eux n’est ambitieux au sens mondain du mot, aucun ne désire les honneurs, la richesse ou la considération : leur ambition est d’une essence beaucoup plus subtile. L’utopiste s’est identifié à un groupe qui, pense-t-il, aura le pouvoir de réorganiser le monde ; l’homme de la Fraternité aspire à être exalté, et le sannayasi à atteindre son but. Tous sont consumés par leur propre devenir, leur accomplissement et leur expansion. Ils ne voient [...]

Combien de mystères encore se cachent derrières ces quelques mots. Dans les prochains épisodes, je m’emploierai à décrire quelques unes des conséquences immédiates de ce choix irrationnel qui me fit continuer ma route vers l’Ouest. En attendant, rêvez bien et prenez gare aux signes de la vie !

10 Responses to “Le voyage et ses présages”

  1. Jean-Baptiste dit :

    Hello mon cousin,
    un petit message pour te dire qu’on suit avec interêt ton périple.
    Et surtout que tu as bien fait de partir, figure toi qu’ici les espadrilles reviennent en force !
    plus sérieusement on t’embrasse et on te félicite de ce magnifique voyage

    Jean-Baptiste
    PS: merde à celui qui le lira

  2. Jean-Baptiste dit :

    t’as vu ? je suis resté un grand enfant…

  3. ANNABEL CHERIK dit :

    oui, étonnant! mais quand on ouvre ses chakra, bien sûr, qu’il arrive des choses comme ça! un paquet de voyageurs (et peut-être plus particulièrement des français)- qui n’arrivent pas en inde par hasard d’ailleurs, -reconnaîtront le sentiment qui t’anime actuellement! la plupart sont sûrement moins profonds et donc moins transportés (encore une histoire de petit véhicule!)
    en tout cas, merci de nous communiquer tout ça!
    bonne re re re lecture de la page magique, j’ai hâte de lire la suite de ta « feuille de route »!plein de bisous mon didou, et n’oublie: tu es belge!
    Notre ami Joey te salue!
    on pense à toi, tu nous manques!
    love

    annab

  4. mamijo dit :

    Je voyage en te lisant avec le dico ou goggle ……Bonne route ……sois prudent …… Tes photos sont sublimes !!!! Mjo

  5. Ludo dit :

    Je pense juste que cette petite feuille n’est pas la cause de tout ce chamboulement. Qu’elle n’en est pas non plus la cause, mais juste un indice pour te dire que oui, tu as raison.. Raison d’avoir entrepris un voyage au bout de toi..

  6. houitte dit :

    Hey didou!!

    Vraiment je voulais te féliciter après ce que tu as fait depuis l’enterrement de papa.
    J’ai qu’une envie c’est de discuter tout ce dont tu m’as raconté!!!!!!!

  7. admin dit :

    Moi aussi, j’ai hâte qu’on puisse se poser et discuter longuement, autour d’un bon verre de vin. Et j’ai très envie de savoir ce que tu fais concrètement de tes journées depuis toutes ces années ;) Bises à toi et à ta douce !

  8. admin dit :

    Ah ah ah Jean-Bat !!! Je te revois en train de manger cette compote que tu aimais tant quand tu m’écris tout ça. Grands enfants que nous sommes, pas vrai? Merci pour le passage sur cette litière verbale (j’apprécie que toi aussi tu y aies laissé un petit étron en forme de commentaire) et merci de me prévenir du fléau Espadrilles. Il est vrai qu’après de si longs mois à l’étranger, sans préparation psychologique au préalable, je pourrais mal le vivre. Douces pensées à la petite famille et quand l’envie s’en fait sentir, repasse te soulager par ici. Y’aura toujours un coin propret pour toi mon cousin !

  9. Michel et Sabine dit :

    Bonjour Adrien
    Un petit môt pour te dire que nous suivons ton périple depuis le début.
    Tu nous fais voyager, merci.
    Une façon de voyager qui mobilise toutes les facultés, physiques, intellectuelles, morales et beaucoup l’imaginaire. C’estainsi que je conçois le « voyager ».
    Je te souhaite de continuer ainsi sans trop de péripéties.
    Pour nous, nous profitons au maximum en ce moment de vacances avec nos petits enfants et cela aussi est un autre voyage vers le pays de l’enfanceà redécouvrir.
    Nous t’embrassons.
    Take care.
    Michel et Sabine.

  10. [...] de paysages et de rencontres. Dans certains cas, c’est aussi un cheminement intérieur, une succession de petits signes qui donnent naissance à une nouvelle perception de soi. On se trouve en quelque sorte en position [...]

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