Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Lueurs du soir sur Kampong Luong

Au moment de quitter Battambang, dernier rond-point avant la nationale, je fais halte au pied d’une petite guérite – stand/pressoir de jus de canne à sucre – histoire de me désaltérer. L’étape du jour comporte moins de deux cents kilomètres sur un tracé rectiligne. Aucune difficulté en vue, si ce n’est le ciel, qui s’obscurcit, offrant une faille imaginaire entre deux icebergs inversés particulièrement foncés. J’espère passer à travers et ne pas avoir à ressortir le maigre poncho en plastique déchiqueté de toute part qui me sert de dernier rempart contre la pluie depuis que j’ai oublié ma veste dans un hôtel de Kampong Cham. Les membranes du dit-poncho ont mal supporté les chemins de terre aux alentours d’Angkor. Je sens bien que si je me laisse prendre par la pluie, cette fois-ci, c’est pour être trempé jusqu’au caleçon.

Les deux femmes qui tiennent la petite échoppe m’offrent un accueil tout sourire. Une mère et sa fille, bientôt rejointes par une troisième : la cadette. Je commande un jus et quelques morceaux de canne à sucre que je fais couper en morceaux à grignoter plus tard. J’échange quelques mots, d’abord en anglais puis en français.

Je ne traîne pas car je sens l’air se rafraîchir et le vent monter, synonymes de pluie imminente. Avec trois mille kilomètres dans les roues, je n’ai plus besoin des prévisions météo pour anticiper les orages dans cette région.

Abandonnant la guérite, ses occupants et le buddha géant qui trône au milieu de son rond-point derrière moi, je prends la direction Est-Sud-Est, sur la route de Phnom Penh.

Comme prévu les masses noirâtres qui polluent le ciel cet après-midi là ne disparaissent pas comme par enchantement. Et moins d’une heure après le départ, les premières gouttes marquent le bitume comme une mauvaise rougeole. Des poinçons, disparates qui se multiplient à vue d’oeil. Ils forment rapidement des myriades de tâches qui oblitèrent le revêtement. Des pustules qui viennent, s’engouffrent sous mes roues et relèvent les empruntes de mon passage. Après cinq minutes, la maladie a vaincu. Il ne reste plus un centimètre carré de « peau » sèche. Le revêtement a cessé de respirer. Il sera en apnée, sous des eaux diluviennes pour la prochaine demi-heure. Plus de doute possible, il est temps pour moi de faire halte, et vite ! J’entreprends, comme souvent dans ces conditions, la recherche d’un abri de fortune le temps que passe l’orage, de préférence habité par des cuisiniers, de préférence orné d’un joli barbecue.

Aujourd’hui, la route sera longue et marquée par plus de pauses qu’à l’accoutumée mais elle sera heureuse, car par chance, elle croise la trajectoire d’une de ces délicieuses brocheries ou rôtit ce que je croyais être un beau cochon de lait. Une des appréciables spécialités culinaires du Cambodge où le voyageur reprend goût à la viande, la vraie. Servie à même l’os, à sertir d’herbes de citron vert et de sel, c’est un enchantement pour le voyageur. J’ai appris depuis qu’il s’agissait en fait de petites vaches et non de cochons. Ceci n’en retire rien à l’affaire, vache, cochon, tout ce que je peux dire, c’est que dans cette demi-heure à laisser passer l’orage, je me suis régalé.

Mon objectif du jour est de rallier le village de Kampong Luong avant la nuit. Le fameux Lonely Planet « Mékong » qui me sert de carte routière depuis mon départ d’Hanoï, fait mention du lieu mais n’a pas jugé utile de le positionner sur la très incomplète carte du Cambodge qui l’accompagne. Ma dernière heure de route est par conséquent accaparée par cette obsession : tourner à gauche sur le bon chemin, ne pas louper l’embranchement, arriver avant la nuit !

Sur les coups de seize heures, je pénètre dans le village de Kampong Chhnan. Une petite route à la sortie de la ville part en direction du nord. Je n’en vois pas le bout. Il n’y a pas de panneaux aux alentours, pas d’habitants non plus. Je dois décider seul de m’y engager. Une cigarette suffira à la réflexion. Mégot écrasé, je m’engouffre sur ce chemin improbable.

Les maisons jouxtant la route principale et construites en dur laissent peu à peu apparaître des cahutes de plus en plus sommaires. Le macadam noir et lisse qui se présentait au début se fait dévorer par une terre  battue molle et sablonneuse qui intensifie le doute. A présent les habitants que je croise vivent dans ce qui ressemble à des sortes de roulottes faîtes pour coulisser le long de ce chemin, au gré des opportunités qui se présenteront. Suis-je sur la voie? Au fil des minutes, le ciel se dévoile et les arbres tombent. J’aperçois au loin les reflets d’une eau tranquille. J’y suis, le grand Tonlé Sap.

Kampong Luong, village flottant loin des sentiers touristique, tu es à moi ! Je m’arrête un mètre avant les eaux, pose la Minsk sur sa béquille latérale et détend mon dos, crispé par les kilomètres, la peur de chuter, l’excitation de la découverte. Je balaye les alentours du regard en opérant un tour complet sur moi-même. Faire défiler le paysage très doucement : sensation de moment unique que j’ai déjà ressenti durant mon voyage. Appartenir à l’instant que l’on vit, se sentir privilégié, se savoir en pleine possession de sa vie. Je ne le sais pas encore mais je traverse à ce moment précis, un des « instantanés » de ce voyage. Ces moments qui se gravent dans votre mémoire et peuvent ressortir à tout instant, sur commande ou par surprise, sans effort. Comme si le cerveau, trop « photo »-sensible à cet instant, enregistrait de manière inaltérable l’image sur laquelle nos yeux s’étaient fixés. Une sorte de surimpression qui restera chaque fois que l’on activera les souvenirs du voyage et qu’on en cherchera des images fortes. Je suis moi, je suis ici parce que je voulais être ici et je suis vivant : imprimé !

Le timing est parfait. Les premières lueurs du soir donnent au ciel sa désormais caractéristique teinte orangée. Devant moi, la route s’engouffre sous les eaux, remplacée par un canal chaotique où les embarcations de fortune s’enchevêtrent. Des enfants jouent entre les premières maisons flottantes. Pas de touriste à l’horizon, je laisse mon sac arrimé sur la moto, au milieu des quelques hommes qui s’affairent là. Je défais mes chaussures de marche et fais quelques revers à mon short qui monte désormais jusqu’à mi-cuisses. Barbe de Jésus, appareil photo dans le dos,

j’entame ma lente marche sur la route imaginaire. Approcher des maisons seul, sans guide, sans embarcation, sans intermédiaire, le corps à moitié plongé dans cet univers inconnu. Le faire à son propre rythme, pas à pas, ça n’a pas de prix. Cela vaut même le staphylocoque doré que j’en ramènerai. Avec quelques bonnes âmes, l’appareil photo en main, je jouerai là jusqu’à ce que la nuit tombe.

La galerie correspondante dans la Chambre Noire.

2 Responses to “Lueurs du soir sur Kampong Luong”

  1. [...] à une heure de route de Phnom Penh, dans la province de Kampong Chhnan, Kampong Luong est un village flottant peu connu des touristes. La tranquillité qui y règne est propice à la photographie. Les sujets eux, sont d’une [...]

  2. Aurelia Autovino dit :

    Solid post, nice work. It Couldn’t be written any improved. Reading this post reminds me of my previous boss! He always kept babbling about this. I will forward this article to him. Pretty sure he will have a superb read. Thanks for sharing!

Leave a Reply