Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Mise à nu sur Cat Ba Island

Cat Ba Island, quelques kilomètres à l’ouest de la baie d’Halong : mon premier contact avec la mer depuis trois mois de voyage. Trois mois durant lesquels l’appel de la montagne fut intense : la vallée de l’Everest, le Ladakh, le Zanskar, l’Himalaya… Une terre de grandeur capable de vous faire mûrir un homme, même quand cet homme est particulièrement immature.

Je ne m’en étais pas forcément rendu compte à l’époque mais les quelques heures de solitude absolue ajoutées au plaisir de la contemplation de si grands espaces n’ont pas été sans faire éclore quelques idées nouvelles dans mon cerveau malade – malade de son ancienne vie mais aussi malade tout court. Des questions qui jusque là restaient muettes de toute réponse. Des questions qui surtout ne trouvaient même pas de formulation. En d’autres mots, des ensembles morts, des parties oubliées de moi-même polluantes comme des mauvaises herbes. J’ai tenté à plusieurs reprises d’y mettre un coup de Round-up psychique mais comme dans la vraie vie, on n’empêche pas le mal de pousser aussi facilement. Il faut un traitement de fond, remuer la terre et replanter pour obtenir de vrais résultats.

Arrivé à Cat Ba, une glaise prenait silencieusement forme. Petit à petit, la boue de mes idées ravivées et l’eau environnante rendaient possible un modelage. Je digérais ces mois passés en altitude et m’apprêtais à libérer mes effluves dans les eaux de la mer de Chine.

Combien de minutes par mois, passe-t-on dans une réelle et complète solitude dans nos vies quotidiennes? Combien de fois pouvons-nous nous offrir le privilège d’une telle retraite, sans le téléphone portable, la famille, les amis, sans la télévision, la radio et l’Internet, sans même l’être cher? Combien de fois peut-on s’offrir ce genre d’instant avec un décor inspirant sous les yeux? Dans 1984, Orwell décrit à quel point le régime de « Big Brother » tient à ce que les citoyens vivent coupés de la nature. Loin du vrai, du grand, du propice à la méditation. Loin de ce qui permet au cerveau humain de s’oxygéner, de questionner et de remettre en cause l’ordre établi.

Voilà, en somme, ce que le voyage apporte de meilleur. Si vous vous posiez la question du prime intérêt d’un tour du monde, je vous livre la réponse sans aucune hésitation : la confrontation avec soi et avec le divin. Au delà des beaux décors, au-delà des rencontres, au-delà du renouveau permanent… Aucun détour possible. Vous êtes face à un mur de prison : haut et épais, du concret !  La retraite psychologique – je ne parle pas de retraite spirituelle du fait de sa connotation particulière, surtout en Inde, mais il va de soi qu’il s’agit là de mécanismes concomitants – est l’unique instrument permettant de franchir le mur de cette prison, votre prison. Il est ici et ne bougera pas. Je dirais même mieux, ce mur a toujours été là. Mais dans la furie de nos vies collectives on ne le perçoit plus. Ces questions que vous posiez innocemment étant enfant et qui se sont évanouies avec l’adolescence, ont ressurgi sitôt que vous vous êtes éloigné(e) de la peur collective et avez entraperçu à nouveau ce mur. Et comme quand vous étiez petit(e), il paraît immense. Que dire à un enfant de cinq ans qui vous demande pourquoi l’autre petit qu’il voit à la télévision est si maigre, avec les yeux couverts de mouches? Pensez-vous que la réponse « parce que le Biafra ne figure pas parmi les zones de développement économique prioritaire » ait un quelconque sens pour lui? Non ça ce sont des réponses formatées par des cerveaux adultes afin d’occulter l’inacceptable en le mettant derrière un paravent d’alibis aussi incompréhensibles que techniques. Un moyen de tourner le dos au mur, de dire « je ne suis pas responsable, je ne sais pas, je ne vois pas » et de prétendre que rien de tout cela n’existe. Pourtant cela existe bien et que vous le vouliez ou non, votre responsabilité est clairement engagée. C’est taggé sur le mur et à présent vous ne pouvez plus vous dérober.

A présent il n’y a personne qui soit dans la cour avec vous, personne pour vous distraire, vous raconter des contes et des histoires, ni vous dire que ce genre de mur est infranchissable. Avec le voyage, le brouhaha prend fin, les peurs des autres co-détenus deviennent inaudibles, distantes. Les menaces que la communauté faisait peser sur ceux qui envisageaient de franchir cet immémorial obstacle se sont envolées. Il n’y a que vous et ce mur, votre réflexion et vos peurs d’affronter la réalité… Les vraies questions émergent et avec elles le besoin de se consacrer à y répondre.

Je veux voir ce qu’il y a derrière ce mur, je n’entends plus que cette petite voix qui résonne en moi. Je veux travailler avec elle sur mes peurs. Je veux aboutir à une forme de réponses concernant mes envies profondes, les priorités à donner à ma vie, mes engagements de toutes sortes, l’amour et la mort… Même le divin doit y passer, car après tout il n’est sans doute pas étranger à la création de ce mur. Puis-je me montrer aussi assuré qu’auparavant sur des questions aussi profondes? Certainement pas. Le voyage a déjà érodé pas mal de mes certitudes et ce n’est que le commencement. Je n’ai plus besoin d’alibis aujourd’hui.

Je réalise combien le regard des autres a pesé sur ma façon de procéder dans ma vie antérieure. Pourquoi je suis devenu telle ou telle personne au gré des âges, pourquoi j’ai choisi tel métier et pas tel autre, pourquoi telle vie sociale, tel look et telle approche des femmes… Tout cela était très fortement conditionné à l’approbation collective. Il s’agissait là de non choix ou plutôt de choix moindres. Je devais donner le change, montrer que je réussissais et cacher mes faiblesses et mes tourments, c’est comme ça que l’on procède d’habitude. Je ne faisais pas ce qui me plaisait, je fais ce que je pouvais imaginer avec ce mur devant les yeux. J’étais déjà plus libre dans mes opinions que la plupart – ceux qui me connaissent savent que j’ai défendu sur la place publique des positions qui étaient loin de faire l’unanimité – mais j’étais malgré cela plus que quiconque prisonnier de mon image extérieure.

Sans trouver la force d’assumer ce que j’étais, je capitulais de moi-même. Ce fut le cas dans mes amours, dans mes choix d’orientation, dans mes challenges professionnels ainsi que dans les débats dans lesquels je prenais part.

Et jusqu’à très récemment, ce voyage n’échappait pas à la règle. Choix faciles, besoin de tout décrire comme le font typiquement les voyageurs-bloggers. Besoin de m’attarder sur ce qu’il y a dehors sans parler du voyage en dedans. J’étais la copie conforme de ce qui se fait de plus classique, un numéro parmi tant d’autres, même si je m’évertuais à y mettre les formes.

Seulement voilà, le Vietnam, les trois mois qui se sont déjà écoulés, les nouvelles du monde, mes relations fluctuantes avec ceux qui étaient mes proches, mes lectures, tout cela commence à avoir un effet. Je pense que je suis maintenant en mesure passer à l’étape suivante, prêt à accepter qui je suis et je pense que ce support va m’aider à concrétiser ce changement. Si vous croyez que jusqu’à présent j’étais moi-même, vous êtes loin du compte.

Il y a un ex-névrosé qui sommeille en moi, quelqu’un qui se masturbe au moins une fois par jour depuis 15 ans pour évacuer dans un plaisir artificiel le mal-être de ne pas se sentir à sa place. Je veux évoluer et en profondeur s’il vous plait, pas juste en me trouvant une partenaire avec qui partager ma frustration !

Je suis un infatigable contestataire sensible et heurté par ce qu’il voit, entend, et apprend tous les jours. Passionné de politique? Pas vraiment, mais décidé à ne pas regarder sans bouger mon monde s’enfoncer dans le chaos : résolument. Je ne peux pas avancer aveugle à cette réalité. Tous les jours, j’entends les sirènes sonner en moi de toute part. Le moteur de recherche qui siège dans mon cerveau, configuré au gré de ma formation et de mes expériences s’agite. Qu’il s’agisse de finance, de médias, de nouvelles technologies, de sciences politiques ou de diplomatie, je suis en situation d’éveil et je ne veux plus le garder pour moi. Je veux trouver d’autres personnes pour qui ces sujets sont clés. Je compte prendre le problème à bras-le-corps et partager ce que je ressens, (ne plus garder tout cela pour moi) afin de trouver ailleurs que dans les médias traditionnels -là où il n’existe pas de place pour un débat honnête et constructif – une communauté de gens que cela interpelle également. Je laisserai aller le flot de mes idées dans cet espace même. Qu’il en soit ainsi, qu’on me traite de rouge, de conspirationniste, de sociopathe, de tout ce que vous voulez, je rentre officiellement en résistance.

Inspiré par l'esprit de résistance vietnamien

Posant le pied à Cat Ba : jungles, ensembles karstiques, sable fin, une métamorphose s’amorce et le décor paradisiaque qui me fait face, au réveil, au moment d’ouvrir les portes battantes du bungalow n’altère en rien ce mouvement. La suite du voyage se fera à moto,une carte à la main pour aller à la rencontre de la vraie Asie.

« Livin’ the dream baby, resisting to the pessimistic society where I come from and full of confidence in a future of discoveries, that’s what I am in Vietnam ! »

4 Responses to “Mise à nu sur Cat Ba Island”

  1. Romain dit :

    Pas de soucis, tu ne me perdras pas en route, je te suis. Et j’applaudis !

  2. ANNABEL CHERIK dit :

    I’ll be there too, as I have ever been…Futur-ex-nevrosé, et encore, je ne sais pas si je te le souhaite…gros bisous

  3. Papa dit :

    Un peu abasourdi par tant de lucidité , mais as i ever have been there je t’imagine comme moi lorsque la bobine de fil est mêlée il faut prendre son temps pour qu’il ne reste pas de noeuds . Alors vas-y fais toi un bel écheveau !

  4. Ludo dit :

    C’est tellement rare que quelqu’un ose dire les choses de cette façon.. J’espère que j’arriverai aussi à trouver cette lucidité, cette fraîcheur d’être. Cette vérité….

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