Parfum de série B à la frontière…

Sur les coups de 14h tu arrives à la frontière. Le réservoir de ta moto est brûlant, ton portefeuille détrempé. Tu en extraies le passeport que tu tends à un homme à l’uniforme débraillé. Il n’y a personne autour et la première ville côté Cambodgien est encore à soixante kilomètres…

Ton visa en poche tu franchis la barrière symbolique qui te sépare de ton nouveau pays, sans mettre le contact, en direction d’un champ de parasols plantés en bord de route vingt mètres devant toi. L’unique point de vie dans les environs, et pour l’heure tu en seras le seul occupant. Tu t’installes, commandes un Coca, allumes une cigarette et tu essayes de ne plus penser.

Ne plus penser à rien !

Tu es fatigué de penser… La route t’a épuisé et la solitude t’a achevé. Tu es tout seul, dans ta langue, dans ta peau, dans ton monde et dans les soixante kilomètres d’effort qu’il te reste à produire… Tu regardes ta monture en repensant à tous ces paysage que tu as côtoyé sur son dos. Si seulement elle pouvait parler, dire ne serait-ce que quelques mots… Tu te satisferais d’un « vitaju » ou d’un « dobraj ranicy » auxquels tu répondrais dans un biélorusse incertain.

Attablé au bout du stand, tu regardes passer quelques rares pick-ups surchargés de larges corbeilles en osier, dans la direction opposée. A côté de toi, un chien se lèche insensiblement les testicules en te jetant un regard circonspect, comme si tu étais le gros dégueulasse dans cette histoire. Dans ta tête, tu es ailleurs. Dans ta tête tu parles le Biélorusse et te mesure avec un chien !

Après un petit quart d’heure léthargique, tu aperçois un 4×4 blanc qui s’apprête à franchir la frontière à son tour. La voiture est siglée UN. Un homme en sort par la gauche – jean et chemise blanche – il se dirige vers la cahute du douanier en longeant la barrière qui s’est rabaissée depuis ton passage. L’autre portière s’ouvre à son tour. Une forme en sort qui se dirige en direction de la buvette.

Tu n’en aperçois d’abord que la silhouette, au loin. Un déhanché d’horloger. Tu ne peux t’empêcher d’inspecter ces petits balancements de droite à gauche qui amènent la créature jusqu’à la glacière où tu plongeais tes mains, il y a quelques minutes à peine. La sueur coule sur ton visage et te brûle les yeux… A moins que ce ne soit cette vision qui te brûle le cerveau, tu ne sais plus trop.

L’espace de quelques secondes, tu aperçois cette femme qui se tient dressée à ta droite, à quelques mètres de toi. Tu as totalement oublié le chien et sa toilette, tu ne vois plus qu’elle, magnifique, comme sortie d’un songe. Ses longues jambes, sa cambrure sportive, un bracelet au niveau de la cheville gauche, tu l’inspectes du coin du regard, immobile. Après tout ce temps, tu crois d’ailleurs avoir oublié les mots qui permettent d’aborder une jeune femme qui te plaît et puis ici, au milieu de nulle part, ça n’aurait aucun sens.

Comme une oasis au milieu du désert, tu préfères te dire que cette fille n’est pas réelle. Trop la contempler, ce serait l’avoir dans la tête des jours durant et tu as déjà assez de travail comme ça, à vider ta tête de pensées parasites incessantes, sans y ajouter cette touche de douce frustration.

Sans un regard dans ta direction, les mains chargées, elle repart vers son chauffeur laissant derrière elle la sécheresse du désert que le mirage n’a pas étanché. Comble du merdique, le chien est toujours là, occupé maintenant à renifler le derrière d’un congénère sorti d’on ne sait où. Get away you Fuckers !

Tu avales une dernière gorgée en regardant s’éloigner le petit pendule quand subitement, le mécanisme marque une pause et fait demi-tour. La demoiselle revient sur ses pas… Elle dépasse la guérite et vient jusqu’à toi. Elle se pose devant toi, et te lance un « you travel alone in the region? » dans lequel tu soupçonnes un vague accent français.

-Oui, et vous, vous travaillez dans la région?

La jeune femme semble surprise mais se reprend vite.

-Ah ok, tu es français, toi aussi. Je m’appelle Cyrille, toi?

-Adrien.

Une seconde s’écoule et la jeune femme que tu as sous les yeux reste illisible par ses attitudes, campée debout dans ses baskets et jetant furtivement un regard en direction du véhicule blanc. Maintenant qu’elle est près de toi, tu la trouves encore plus … que ce que tu avais osé imaginer en la regardant approcher au loin… Soudain Vénus reprend la parole :

-Tu fais quoi dans ce trou paumé? On ne voit pas souvent d’étranger s’arrêter par ici…

-Je sillonne. J’arrive du Laos et je repars en direction du sud.

-Je vois ! Un road trip à la Carnet de voyage, ça fait rêver…

Tu ne t’étends pas sur cette référence que tu as déjà entendu mille fois et puis pour l’heure, ce n’est pas ton aventure qui t’impressionne…

-Toi tu vis… au Laos?

-Un peu partout, Laos, Cambodge… Moi aussi je sillonne. Je travaille pour le Programme de Développement des Nations Unies dans la région, et du coup, on est souvent sur la route.

Ton regard et le sien s’accrochent sans dire mot une seconde, peut-être deux. Tu lui proposerais bien de s’asseoir mais l’allumage du moteur au loin ne t’en laisse pas le temps…

-Bon, je dois y aller là, on m’attend. Bonne route alors et bonne découverte du Cambodge. Tu vas voir, les gens ici sont adorables comme au Laos.

-Merci. Eh bien… Bonne route à toi aussi ! C’était cool de pouvoir échanger quelques mots en français.

Il était temps qu’elle s’en aille. Encore quelque secondes et tu allais lui demander son numéro, sa carte ou un truc du genre. A quoi tout cela rimerait… Pas d’attaches, pas de faux espoirs, c’est comme ça que tu as décidé d’avancer après tout… Tu es seul mec, il faut que tu t’y fasses, c’est le voyage que tu voulais. Au moment de poser les fesses sur ta selle de cuir surchauffée, tu entends le 4*4 qui passe dans ton dos. Juste le temps de jeter un coup d’oeil en direction des vitres teintées derrière lesquelles s’évapore celle qui t’a sorti de ta torpeur et a provoqué une petite révolution dans ton cerveau à braguette, en l’espace de quelques secondes.

Similitudes avec « A une passante » de Baudelaire…

Les femmes sont nos pus beaux voyages ^^

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