Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Phnom Penh : derniers sourires.

Le denier tronçon qui mène vers la capitale n’est guère enthousiasmant. Trafic dense, enchevêtrement de larges avenues, jonctions d’auto-routes, l’arrivée à Phnom Penh se fait cet après-midi là sous une bruine coriace et un tonnerre de klaxons.

Après deux fausses pistes, détours inutiles par les villes nouvelles, fantomatiques et sans âmes comme New Phnom Penh, où de larges condominiums sortent chaque jour de terre, ma peine prend fin aux abords du Boeung Kak Lake. Une seule entrée et sortie, sous forme de goulet dans ce quartier, passés les Instituts Pasteur et la désuète et touchante mosquée Nur Ul-Ihsan…

Entrez dans ce faubourg pour touristes en guenilles et vous ressentirez cette atmosphère chargée de tous les péchés : rabatteurs, taxis au sourire de croque-mort, filles de joie affairées autour des tables de billards, revendeurs de médicaments sans prescriptions, tous sont là nuit et jour, tous vous attendent… C’est dans ce trou humide que l’on trouve l’hébergement le moins onéreux de la ville et avec lui une communauté hétéroclite qui semble vivre au jour le jour. Des sortes de péniches vaguement échouées sur la terre ferme servent d’abris de fortune aux cabossés des quatre coins du monde. La chambre quand elle y est bien négociée n’excède pas $6. D’autres résidences, moins luxueuses encore, montrent, elles, une architecture défiant purement et simplement la poussée d’Archimède. En cours d’assèchement, le lac se meurt sur fond de sublime désolation.

A peine le temps de tourner la clé dans le cadenas, qu’on me propose déjà un sac de « Weed » : « the best in town » ajoute le dealer qui s’avère être aussi le frère du patron des lieux et le cousin d’un flic véreux qui a la main sur les environs. A-t’on vraiment le choix? Toujours est-il que le garçon n’a pas vraiment menti : épice psychédélique et mort lente sur la terrasse…

Quelques jours suffisent au voyageur pour prendre ses marques sur ces radeaux du vice. Celles qui étaient de lointaines prostituées sont devenues, autour du tapis vert, de redoutables adversaires le temps d’une bière, le temps de placer quinze de ces boules colorées dans des filets fatigués. Les règles en vigueur y sont d’ailleurs, aussi exotiques que le quartier :

-If you win, I fuck for free ! m’entends-je dire. C’est une ancienne résidente, au physique très aléatoire qui me propose à sa manière une petite partie.

-What if I lose?

-If you lose, you pay.

-Oh, so we fuck anyway… I thought we were playing pool ! Et la partie commence sous le regard d’une foule de sympathiques supporters israëliens.

Je gagnerai trois fois d’affilée ce soir là. La pauvre ne sait pas que son adversaire du soir avait un billard américain dans sa cave étant petit. Galant comme un français soucieux de tenir son rang doit l’être, j’épargnais à la bougresse l’heure perdue, d’autant que, fruit d’une précédente expérience au Laos, je sais que la parole a une valeur toute relative dans ces quartiers. Ce soir là, plutôt qu’un coup vite-fait sauce HIV, c’est l’estime de toute une cohorte de mini-shorts que j’ai préféré gagner.

Dans les rues de Phnom Penh, il se dégage comme un parfum de révolution. La ville est en mutation et les constructions qui échappent au ravalement doivent leur survie à un statut d’attraction touristique nouvellement acquise. C’est le cas de la tristement célèbre prison S-21 ou encore du champ de bataille où l’on vient tester sa capacité de résistance au morbide. Certaines empreintes du temps des Khmers Rouge font froid dans le dos. Leur visite rivalise d’horreur avec un pèlerinage à Auschwitz. De quoi s’interroger sur la nature de l’homme et se demander comment la conscience collective peut en arriver à de tels stades d’aliénation mentale. L’histoire nous permettra-t’elle de ne pas reproduire les erreurs du passé?

Dans le centre, les bâtiments anciens tirent leur révérence les uns après les autres et les temples majestueux tels que le Wat Phnom qui a pourtant donné son nom à la ville servent de rond-point. Ils laissent derrière leur éphémère souvenir des tours de verre et d’acier, synonyme d’une époque sans culture locale. Rideau tiré sur un passé parfois lourd de sens, sans doute préférable pour une population peu encline à s’éterniser dans le devoir de mémoire.

Près du marché O’Russei, hommes et femmes butinent comme de vraies petites travailleuses. Les allées étroites voient toutes les richesses du pays s’entasser ici. Le costume sur-mesure (à moins de cent dollars), se taille au kilomètre pendant que le poulet incrédule, la tête en bas, regarde cet impensable manège tout en vomissant son dernier repas.

Le long du fleuve, l’ancien quartier colonial abrite des hôtels plus haut-de-gamme, où il est possible de se faire servir un thé du Japon tout en se connectant à une borne Wi-fi haut-débit. Ici les hommes d’affaires côtoient des touristes habillés en Ralph Lauren pour qui tirer une vache au bazooka est un must. Moyennant trois cents dollars, une broutille à l’échelle d’un salaire de cadre américain, ils pourront ressentir l’espace de quelques instants le frisson du Jarhead, ce Marines envoyé en Irak et pour qui, finalement, il n’y a pas grande différence entre un sunnite, un kurde ou une vache… Ce qui compte, c’est l’ivresse de la mise à mort et celle-ci est offerte à qui en a les moyens. Pour le plaisir d’un certain homme blanc, on fait de la mort un commerce comme les autres.

Toujours pour satisfaire les besoins de l’homme pressé du XXIè, on bâtit des centres commerciaux flambant neufs comme sur la Diamond Island, où pour l’heure, seules quelques balayeuses s’épuisent sous le soleil de midi. On passe au propre, à la force du bras, ces larges allées sans vie en vue de l’ouverture prochaine. Et peu importe si dehors le mercure affiche quarante degrés. L’enfer de Dante ne concerne que ceux qui n’ont pas les moyens de faire autrement… Malgré cela, ces femmes trouvent la force de poser pour moi avec le sourire. Je quitte cette drôle de presqu’île sans voix, décontenancé par une générosité spontanée qui étale sa grandeur sur un parterre bétonné.

Plus au sud, le Wat Sarawan et le palais royal se cachent derrière d’épaisses murailles comme pour mieux se protéger de la frénésie ambiante. Quelques bonzes pointent le bout de leur toge pendant que mère et fille me concoctent un délicieux boeuf bouilli à même la rue. Ici encore, on me sert dans un certain dénuement mais avec le sourire, toujours ce sourire, désarmant…

A plusieurs reprises, le Cambodge a réveillé en moi des souvenirs d’Inde. Cette misère matérielle observable chez la masse silencieuse et contrecarrée par une grandeur d’âme ahurissante, si on la compare aux mines de nos rames de métros parisiens. La cuisine au curry, la culture du rickshaw, l’architecture khmer, il y a tant de l’Inde dans ce pays… Jamais cependant ne l’aurai-je ressenti aussi fortement qu’au contact de ces enfants des berges.

Sept, huit ans tout au plus et déjà ce regard criant de vérité. Comme si derrière la barrière de la langue, il existait une voix universelle du pauvre. Des sourires irréels affichés sur le visage de ces enfants croisés par un jour de beau-temps. Une ultime rencontre lors de ma dernière étape le long du Mékong. Ils m’offriront eux aussi quelque chose de précieux : l’image forte de mon séjour à Phnom Penh. Au nom d’une certaine jeunesse dorée dont, une fois n’est pas coutume, je me ferai le représentant, je veux leur témoigner humblement toute mon admiration en retour. Quand on me demande quelles ont été les plus belles rencontres faites sur ces routes du bout du monde, c’est à eux que je pense. Et sans savoir comment en restituer la force, c’est de leur charisme que j’essaye de témoigner par les mots.

Phnom Penh, à quelques jours du retour en métropole, c’est ici que prend symboliquement fin mon voyage avec la restitution de la Minsk. Celle qui aura été ma propriété à durée déterminée s’en va, aux bras d’un jeune Irlandais qui n’en demandait pas tant. Je n’ai pas eu la force de la rendre à un vendeur de ferraille en l’échange de quelques sous alors j’ai préféré l’offrir à un autre voyageur que j’ai jugé bon. Afin qu’elle souffle ce vent de liberté pour quelques kilomètres encore, par amour du beau geste, « here’s to you Mossy ».

Adieu l’Asie, pour moi aussi ce voyage était plus que je n’osais en espérer. Phnom Penh en porte de sortie, c’était finalement la meilleure option que j’eus pu imaginer…

One Response to “Phnom Penh : derniers sourires.”

  1. [...] symbolique de mon voyage, Phnom Penh, a été une ville où je me suis un peu attardé. Dix jours, pas un de moins, c’est le temps qu’il m’a fallu pour en sillonner les [...]

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