Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Profession de foi, une de plus !

Si vous êtes déjà passé(e) par mon blog, vous avez peut-être compris que je n’écrivais pas mes articles en direct. J’en suis encore à relater mes pérégrinations au Laos alors que je me trouve dans le Cambodge voisin. Ceci donne à mes textes un côté surrané et m’oblige à mêler mes souvenirs des lieux décrits à l’état d’esprit du moment. Une traduction hybride de mes observations, qui se traduit par un décalage de réflexions.

Aujourd’hui par exemple, je réfléchis à ce que je veux communiquer de Ventiane, une ville controversée, mal aimée des voyageurs pressés et que je compte défendre, naturellement. Pourtant, je me situe à Kratie, petite ville sur les bords du Mékong à 200km de la frontière Laosienne, mille kilomètres au sud de mon sujet. Décalage donc, avec lequel, j’ai appris à composer.

Une fois n’est pas coutume, je ne parlerai ni de sites visités, ni de sensations que j’ai pu ressentir dans tel ou tel circonstance. Je vais simplement me laisser aller à quelques réflexions, car il faut bien de temps en temps vider son sac. Moi c’est ainsi que je procède pour aller de l’avant… L’accumulation chez moi, requiert de temps à autre un nettoyage par le vide, autrement, j’étouffe !

Ce que j’ai pu observer ces derniers mois tient en deux points simples. Tout d’abord, en ce début de XXIè siècle, le temps manque cruellement ! La notion de progrès, chère aux penseurs du XIXè semble avoir totalement disparu des écrans, à l’heure où l’évolution technologique et la précarité qui lui est associée connaissent une inflation galoppante. Conséquence directe, et ce sera mon deuxième point, notre époque ne connait plus le romantisme. A l’heure où le profit et l’efficacité sont érigés en valeurs suprêmes, je m’interroge : où est l’amour et où sont les sentiments en 2010? Notre génération doit-elle composer avec cette absence? Faut-il abdiquer?

Le temps qui manque, c’est un constat que l’on fait facilement quand on voyage longtemps et lentement comme je le fais. Nos rapports avec ceux qui sont restés à quai, tout d’abord, traduisent bien le gouffre béant qui s’ouvre inéluctablement entre le voyageur et son frère sédentaire. Mon quotidien consiste aujourd’hui à ressentir mon environnement, à développer une sensibilité déjà exacerbée, à observer, quand les autres doivent lutter pour se faire une place dans cette société humanocide. La conséquence de tout cela se traduit par une perte des liens avec ceux qui faisaient notre quotidien d’antan. A l’heure où je passe par dessus les querelles, je me heurte au silence de ceux que nos différents ont pu blesser dans le passé. Triste constat, je ne désespère pas pour autant de rétablir un certain équilibre dans tout cela, quitte à ce que mes mails restent sans réponses pendant de longs mois. Je vais persister, car, je le pense, le silence qui s’est instauré n’a pas lieu d’être… La fraternité et l’amitié durable, je veux y croire, même si elle prend parfois la forme d’une douce trahison.

D’un point de vue plus concret, on observe également l’effritement du temps disponible par l’itinéraire du tourisme de masse. Les villes connectées à des aéroports internationaux regorgent de visiteurs quand les villes secondaires même si elles se situent à moins de cinquante kilomètres et même si elles sont dotées d’un charme certain restent désespérément privées du précieux billet vert, synonyme de développement pour la classe moyenne locale. A Kratie par exemple, il existe des lieux emprunts d’une beauté rare, comme la colline de Sambok. Mais depuis que la route numéro 7 a effectué sa mue, plus personne ne s’arrête. Les cinq heures de route qui étaient nécessaires pour rallier la frontière ne sont plus qu’un souvenir, les touristes qui faisaient halte également. Cette course contre la montre peut-elle continuer sans que le genre humain n’en patisse profondément, ou faut-il que nous répétions la mésaventure de Kronos qui finit par dévorer ses propres enfants pour que nous ouvrions les yeux sur l’avenir que nous sommes en train de bâtir?

Le romantisme pour sa part a rejoint le rayon Variétés chez les disquaires, et le placard à souvenirs dans nos appartements. Ringard et dévalorisé, il est devenu une valeur en voie de disparition. Les assassins sont désignés d’avance. Le besoin de sécurité et le pragmatisme jusitifient que l’on sacrifie celui qui est pourtant l’auteur de ce que l’homme a fait de plus beau. Les fresques de Leonardo, les cathédrales que l’on batissait sur plusieurs siècles, nous devrions les apprécier à leur juste valeur, car elles appartiennent à une époque révolue où l’homme aspirait à la grandeur de l’âme : une valeur non monétisable et donc sans avenir dans notre nouvelle ère. La télévision comme les tendances musicales traduisent bien ce nouvel état de fait. Que l’on me cite cinq artistes que les Etats-Unis ont vu naître ces dix dernières années et qui marqueront leur temps comme ont pu le faire les Pink Floyd, Supertramp, The Doors, The Who ou encore Hotel California dans les années 70… Vous y arrivez? Moi pas… Symptomatique de notre époque, ce constat devrait nous alarmer, pourtant chez la majorité, il n’en est rien. On consomme dans l’instant et on oublie. On aime et on remplace sans attendre. Que restera-t-il de notre ère dans l’esprit de nos enfants, on peut se poser la question…

Suis-je triste pour autant? Un peu, mais un peu seulement. Le peu de connaissances dont je peux me prévaloir dans les domaines de l’histoire et de la philosphie m’ont enseigné que nous évoluions dans une suite de grands cycles. Ce qui est mourant aujourd’hui renaîtra de ses cendres en temps voulu. Il est juste à noter que de mon vivant, cultiver ce type de valeurs ne peut se faire que par la rébellion, seule à même de porter avec elle la flamme d’une passion non destructrice pour l’homme. A part elle, la haine et la colère, rien d’autre.

Je suis fils d’artisan et si j’ai conservé quelque chose cette ascendance, c’est bien l’amour du travail bien fait. Il en fallu du temps pour que j’en prenne conscience, mais par ces quelques textes et photos, j’essaye à ma petite échelle d’être fidèle à cet état d’esprit qui m’a profondément marqué et dont je suis fier aujourd’hui. La publicité, le référencement, tout cet arsenal de techniques peu en lien avec le fond, merci mais je m’en passerai. Mon oeuvre, aussi humble soit-elle, trônera au milieu de cet océan digital et s’offrira sans se trahir, au curieux qui passera dans les environs, quitte à être ignorée du plus grand nombre. J’assume !

Je conclurai ce petit aparté en citant Hartmut Rosa (sociologue allemand auteur d’Accélération, une « critique sociale du temps » de la « modernité tardive » :

Aujourd’hui, le temps a anéanti l’espace. Avec l’accélération des transports, la consommation, la communication, je veux dire « l’accélération technique », la planète semble se rétrécir tant sur le plan spatial que matériel.

Cette rapidité et cette proximité nous semblent extraordinaires, mais au même moment chaque décision prise dans le sens de l’accélération implique la réduction des options permettant la jouissance du voyage et du pays traversé, ou de ce que nous consommons. Ainsi les autoroutes font que les automobilistes ne visitent plus le pays, celui-ci étant réduit à quelques symboles abstraits et à des restoroutes standardisés.

Les voyageurs en avion survolent le paysage à haute altitude, voient à peine la grande ville où ils atterrissent et sont bien souvent transportés dans des camps de vacances, qui n’ont pas grand-chose à voir avec le pays véritable, où on leur proposera de multiples « visites guidées ». En ce sens, l’accélération technique s’accompagne très concrètement d’un anéantissement de l’espace en même temps que d’une accélération du rythme de vie.

Source : Le Monde Magazine

Ne pas avoir peur de ses idées, oser affirmer son bon droit à une vie meilleure et en harmonie avec le reste du vivant, ne jamais abdiquer en faveur de la recherche d’intérêts privés et cultiver cette indépendance d’esprit, tels sont mes voeux pour les temps à venir, quand moi aussi, je devrai courir après la carotte comme tous les autres. Pourvu que je conserve la mémoire et que je n’ai jamais à renier ces mots, c’est tout ce que je me souhaite…

Je ne suis pas une machine à faire du fric, je suis un Homme tout comme vous et j’emmerde les « puissants » qui voudraient nous faire croire le contraire. Vive la liberté de ton et d’esprit, vive la liberté tout court et vive l’humain qui les érigent en sanctuaire !

4 Responses to “Profession de foi, une de plus !”

  1. mamijo dit :

    Eh ! Oui ! Je me reconnais là …. Mes choix (partagés avec Alain) : la Haute Loire (en dehors des autoroutes), la suppression de la télévision( Liberté de lire, sortir, recevoir, penser ….), Encore à l’écoute de la vie avec les enfants petits et grands !!!! Je t’adddddore ! Mamijo

  2. Papa dit :

    Fidèle à tes idées , tu restes , cette chance cette volonté et ce courage d’avoir entrepris ton rêve te gardent une grande lucidité , mais ne t’empêchent pas de garder un regard critique . Tu suscite l’admiration de tous et celle de ton père encore plus . . . Allez , va , roule . . . et dis nous tout . Papa .

  3. admin dit :

    Papa, maman, j’ai une grande nouvelle pour vous. Vous êtes prêts?

    Vous êtes de gauche (ce qui n’implique pas d’avoir à se reconnaître dans les politiques français de ce bord).

    Vive la vie, ça me fait chaud au coeur ce que vous me dîtes là !

  4. annabel dit :

    et oui, bien sûr, tu vois juste…yé souis complétement d’accord avec toi, et alors, on lutte comme on peut…on tente de donner du temps au temps…encore une fois, super texte!je suis à fond, j’ai pris une petite semaine de retard que je vais essayer de combler!plein de bisous!à te lire!love

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