Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Rencontre du 3è type à BanTafa

A partir de Luang Nam Tha, le tracé devient lisse et quasiment sans défauts. Les kilomètres défilent à une vitesse accrue pendant que le temps, lui, semble s’égrainer de plus en plus doucement. Je regarde, sans cesse, la montre accrochée sur mon guidon. Il me reste au moins cent-vingt kilomètres à parcourir, ce qui équivaut au Laos à trois-quatre heures de route, parfois plus à cause des glissements de terrain.

Au dessus de moi, des nuages gris et chargés semblent s’empiler à l’infini. Successivement, une source aux eaux crystallines, une petite cascade et un monastère abandonné m’offrent de courtes pauses revigorantes. Le temps de quelques clichés, j’en oublie presque le mauvais temps qui menace.

Les premières gouttes de pluie puis l’ondée, je commence à maudir ma décision d’avancer plus à l’Ouest. J’essuie ce jour là une des pluies les plus drues de toute ma vie. Je suis trempé jusqu’au caleçon, même ma veste en Gore-Tex réputée inaltérable n’y a pas résisté. Comme pour ajouter à mon désespoir, la Minsk donne depuis le matin d’alarmants signes de fatigue.

Ma compagne de voyage suffoque et tremble de toute part. Quand j’entame une pente forte, elle perd en puissance et m’oblige à rétrograder en seconde. Mon ascension se fait alors au ryhtme des petits trains d’antan. Pendant quelques secondes, je replonge dans des souvenirs de Corse et d’Himachal Pradesh mais les senteurs de ces terres chaudes résistent mal aux gerbures d’eau qui coulent le long de ma jambe.

Je trouve un abri quelques kilomètres plus loin : une maison en cours de construction où je décide de faire une courte pause pour changer de bougie, sous une toiture fraîchement posée. J’espère que cela fera taire les symptômes et du même coup le traumatisme dans lequel je m’enfonce au fil des minutes. Au moment de reprendre la route il pleut toujours mais mon esprit est totalement accaparé par l’avarie. Je guette avec crainte les moindres soubresauts de la mécanique comme on attend avec angoisse le diagnostique du médecin. Au bout d’un quart d’heure, rien à signaler, je suis rassuré… Jusqu’à ce que la Vaillante se mette à tousser de plus belle. Le miracle n’a pas eu lieu, cette fois-ci, c’est du sérieux !

Serious break down near Ban Tafa

Je me trouve au milieu de ce qui ressemble à un no-man’s land, sur une route qui serpente à travers une forêt dense, vierge de tout abus de la civilisation. Les rizières ont disparu. Seule une jungle noire surplombe des remblais aux tons ocres.

Je prends rapidement conscience, qu’étant données les circonstances – je roule maintenant à vingt kilomètres heure de moyenne – je ne parviendrai pas à rallier Huay Xai dans la journée. Je décide qu’au prochain village, je ferai halte, tant pour laisser passer l’ondée que pour ausculter plus en détail le moteur, en espérant que cette hypothétique terre d’accueil se trouve à proximité.

Mes voeux sont exaucés une vingtaine de minutes plus tard, quand j’arrive aux abords de Ban Tafa, un bourg ennuyeux qui s’étend le long de la nationale. J’aperçois cinquante mètres après les premières habitations un petit restaurant où toute une famille s’affaire. Pas de clients à l’intérieur mais une marmite fumante où un bon « Phò » (la soupe traditionnelle) et du riz collant n’attendent que moi pour sortir de leur suffocation. Une grand-mère, le visage marqué par les années, vissée à ce qui ressemble à une retraite ennuyeuse, est assise sur le seuil. Elle domine la situation de son regard alerte et reste là, immobile. Ses pensées se perdent devant les gouttes qui se jettent de la toiture. Du coin du regard, elle observe ses voisins circuler prestement sous leurs capes de plastique. Pendant que je m’affaire, les pieds baignant dans une boue liquide, à sortir mon sac à dos de la sacoche de la moto, elle m’invite à venir m’abriter.

Ma commande dans un Lao-glais hésitant est tout de suite exécutée. En moins de temps qu’il m’en faut pour ôter un maximum de couches détrempées de mon dos, l’assiette creuse remplie de bouillon, de morceaux de viande bouillie et de nouilles translucides apparaît sous mes yeux embués. Le plat est avalé en cinq petites minutes… Dehors, l’accalmie n’est toujours pas à l’ordre du jour. A mon tour, je sens mes yeux se perdre dans l’humidité ambiante. Je rejoins l’état végétatif de la grand-mère et essaye de trouver une solution à mon double problème du jour. Bizarrement, mon moral n’est pas vraiment entamé. Je me sens juste fatigué, très fatigué !

Le salut prend alors la forme d’une petite pancarte de l’autre côté de la route. Sur fond jaune, l’écritau indique la présence inespérée d’une guest-house cinq-cent mètres en contre-bas, accessible par une route secondaire stabilisée à l’aide de gravillons. Un endroit où je n’aurais jamais eu idée de m’aventurer en d’autres circonstances. Je règle ma note : l’équivalent de soixante-dix centimes d’euros, et redémarre mon engin, non sans mal, dans l’espoir d’une solution de repli confortable pour la soirée.

Après trois-cent mètres, la route fait place à un chemin plus étroit et boueux qui s’enfonce dans la fôret. Un nouvel écritau confirme la direction à prendre. Je m’y engage en prenant garde de ne pas m’y embourber. Ce que je découvre alors dépasse toutes mes espérances. Blotti là, au milieu d’une clairière, entouré par deux rivières qui constituent des douves naturelles autour de l’ensemble, un alignement de petites huttes sommaires mais abondamment fleuries siègent en toute quiétude.

Un homme sort de l’une de ces cabanes et m’adresse un chaleureux « Sabaydee ». Il me propose de visiter la hutte numéro deux et m’informe que le prix pour la nuit est de 30,000kips, soit 3€. Je fais le tour de la chambre, pas d’électricité, tout juste un générateur en cas de besoin, de la terre battue au sol, un lit double coiffé de sa moustiquaire en baldaquin… En guise de salle-de-bains : un grand saut d’une centaine de litres au moins, alimenté par les pluies et une écuelle. Les toilettes quant à eux, prennent la forme d’un trou qui plonge tout droit dans le vide. Je ne l’avais pas remarqué auparavant, mais cette habitation sur pilotis pend littéralement au dessus du lit de la rivière. « Ca ira pour la nuit » ! Je fais signe au gérant de mon contentement, ne cherche même pas à négocier les prix et retourne vers la Minsk pour défaire mon attelage.

En regardant autour de moi, ma sensation d’isolement grandit. J’oscille entre le satisfaction d’être une nouvelle fois sorti des sentiers touristiques et la crainte que la solitude ne finisse par peser. Je remarque que je suis à sec niveau livres. Les Fleurs du Mal de Baudelaire, voilà tout le réconfort que je peux tirer de la lecture et il faut bien l’avouer, ce n’est pas le recueil de poésies le plus gai du monde.

Je passe la moitié de l’après-midi bercé par le bruit des gouttes qui s’écrasent sur le toit de chaume, assis en surplomb de la rivière à tenter de me convaincre que les mots du poète vont finir par révéler toute leur substance : en vain ! Malgré une introduction fournie détaillant le contexte dans lequel l’auteur a écrit sa prose, je reste insensible tant aux rimes qu’à la pensée de l’homme. Je ne suis sûrement pas à la portée du génie pour en apprécier le travail, condamné à stagner dans mon ignorace face à cet enchaînement de vers que je lis sans conviction.

Vers dix-sept heures, un bruit émanant de la hutte voisine me sort de mon ennui. Un visage apparaît : blanc, juvénile. Je ne suis donc pas seul dans ce trou perdu ! Voilà comment je fais la rencontre de John et Yasha Glengarry, un fils et son père avec lesquels je vais mêler une amitié forte le temps d’une escale impromptue.

Australiens, originaires de Tasmanie, John a quarante-huit ans et Yasha dernier de ses quatre enfants en a douze. Leur look, assez déroutant de prime abord, témoigne d’une vie hors-norme, loin des codes consensuels du monde dit civilisé. Barbe de plusieurs mois et incisive manquante émaillant un sourire de pirate pour le père, tête rasée et traits féminins pas du tout en accord avec des vêtements d’ados au style gothique pour le fils, je réalise en les scrutant de la tête aux pieds que je n’en ai pas fini avec mon travail sur les préjugés. Combien de fois, durant ce voyage, devrai-je déjuger mes propres a priori pour accepter l’idée qu’il n’existe aucun lien entre la qualité humaine d’un individu et son apparence physique? Cette idée apparue en Inde se confirme ici en Asie : le beau et le bon sont deux choses bien différentes ! Qui plus est, il faut bien l’admettre, depuis quelques semaines, je n’ai pas, moi non plus, un style très orthodoxe.

Mes deux nouveaux compères m’offrent de se joindre à eux pour un dîner à l’anglaise, c’est à dire à dix-huit heures. J’accepte sans hésitation, préférant de loin leurs sourires francs aux vicissitudes de Baudelaire qui commençaient à me donner envie de plonger… dans la rivière. Retour chez grand-mère qui n’a pas bougé pendant tout ce temps. Son attitude stoïque et la profondeur de ses traits ne manque pas d’éveiller l’intérêt de John avec qui je me découvre un premier point commun. Lui comme moi, nous aimons les vieux !

La nuit tombe vite sur le village : à partir de dix-huit heures déjà, les passants ne sont plus que des ombres navigant sur les reflets d’un macadam détrempé. Rassasiés, nous payons notre dû et ne manquons pas de nous munir de quelques bières pour les chaudes conversations à venir. Nous passerons la soirée au dessus de la rivière à discuter de tous ces sujets qui rendent les odyssées nocturnes du voyageur passionnantes.

John est un atypique. Marié puis divorcé, père de quatre enfants et toujours en bons termes avec son ex-femme, il est sorti du système voilà quinze ans. Quinze ans qu’il ne déclare plus de revenus, qu’il ne paye plus d’impôts… Quinze ans qu’il vit, sans la sécurité apparente de l’argent, dans la passion de son jardin qu’il cultive amoureusement. Dans une précédente vie, l’homme était charpentier. Il a passé quelques années à parcourir le monde avec celle qui était sa femme. Le voyage était même ce qui cimentait leur couple. Avec le peu qu’il a mis de côté, il s’est acheté un lopin de terre (aux dimensions de son pays) où il a planté toutes sortes d’arbres fruitiers. Il y a pérennisé un grand potager et construit de ses propres mains une maison. Il y vit depuis, sans électricité, ni eau courante (on s’en passe très bien paraît-il), avec une nature infiniment généreuse autour de lui qu’il s’efforce d’étudier à longueur de journée. Il est devenu maître dans l’art de cultiver, tant ce qui se trouve à l’intérieur de sa propriété qu’en lui-même. Homme de peu de biens mais doté de la sagesse qui caractérise les ascètes, il a suffisamment de rendement pour alimenter presqu’en totalité ses voisins, qui en retour, lui offrent quelques précieux services, comme un aller-retour en voiture à l’aéroport le plus proche (6h de route, pas moins) par exemple.

Je me souviens avoir été marqué par la grande complicité qui s’était établie entre le fils et son père en me disant que s’il y avait bien quelque chose de remarquable chez ces gens là, c’était les principes éducationnels qu’ils s’efforceaient de mettre en pratique.

En effet, du voyage, ils en avaient fait une institution et de la découverte de l’étranger : un passage obligé vers l’âge adulte. Ce périple de six mois qu’ils venaient d’entamer, c’est une expérience qu’ont connu auparavant les trois soeurs aînées. Tantôt avec le père, tantôt avec le mère, ces quatre enfants auront tous été invités, au moment de leur adolescence, à partir entre six et huit mois, en immersion. Quel principe formidable ! Quelle merveilleuse curiosité, surtout quand on réalise que la séparation du couple n’a en rien altéré cette vision commune, surtout quand on sait que tout ceci se fait avec un budget des plus serrés.

Dans le cas de Yasha, c’est John, le père, qui a du s’y coller en rendant une petite visite de courtoisie à l’institutrice pour s’excuser par avance des six mois d’école que l’enfant allait manquer : « I’m sorry, but I’m going to take Yasha away from school for about half a year. It is like a family tradition for us and when he turns twelve or so, his mother or I take the kid for a walk abroad. It is what his mother and I call the awareness time for them. » Pour l’institutrice, c’est l’effet de surprise mais c’est aussi l’approbation immédiate : « this is a very good idea, I wish more parents did the same for their children. We’ll organize a good-bye party with his class-mates and we’ll be looking forward to hear from his adventures ! »

J’ai trouvé cette histoire hautement inspirante… Combien de parents sont capables d’offrir autant à leurs enfants? Combien d’enfants souffrent de ne rien connaître de leurs parents , soit parce que ces derniers sont totalement absorbés par leur travail, soit parce qu’ils n’ont pas idée du besoin en la matière, soit parce qu’ils ne savent pas donner d’eux-mêmes?

Je l’affirme : jamais auparavant je n’avais entendu pareille philosophie. Et au delà de la philosophie, j’avais sous les yeux la mise en pratique concrète de cet état de pensée. Le moins que je puisse dire, c’est que le résultat parlait de lui-même. Yasha n’a rien de l’adolescent en plein âge bête qu’il devrait être. Il ne refuse rien et il donne beaucoup de lui-même, notamment auprès des autres enfants. A toute nouvelle initiative ou suggestion, il répond par l’affirmative et avec le sourire. A chaque repas, il s’évertue à goûter à des plats différents. Il fait en sorte d’apprendre cinq nouveaux mots de Laosien par jour (autrement dit, il parle mieux que moi) et il fait ses devoirs assidûment, entre un bol de riz gluant et un jus de coco. Il participe aux conversations en offrant des éclairages parfois saisissants sur certains sujets où les adultes eux-mêmes s’aventurent avec bien peu d’aisance, ce qui ne l’empêche pas de se mêler spontanément aux jeux des autres enfants, peu habitués à voir surgir un petit blanc dans leurs « bacs à boue ».
Je dirais en synthèse que Yasha est un délice d’enfant à qui l’on ne peut souhaiter qu’une chose : que la vie soit bonne avec lui, que la providence lui apporte le minimum de chance dont il aura besoin pour mener l’existence épanouie à laquelle il est promis.

Je resterai dans ma hutte de Ban Tafa une deuxième nuit, entouré de ces parcours de vie exo-tiques. Au matin du troisième jour, contre toute attente, je suis enjoué à l’idée d’avaler les quatre-vingts kilomètres qu’il me reste avant d’atteindre la capitale de la province de Bokéo, même si je sais que ceci se fera au prix d’heures interminables à écouter les battements de coeur de ma Minsk.

Nous échangeons solennellement nos adresses et John me tend un livre avec son sourire habituel. Il s’agit de « Siddharta » par Heman Hesse, comme un rappel que si cette étape touche à sa fin, le grand voyage, lui, continue encore et toujours. Un livre que je dévorerai en deux jours à peine et qui me nourrira de nouvelles réflexions.

Comme pour souligner la grâce de cet instant : un papillon géant vient se poser sur la main du jeune garçon. Eclatant de couleur et plein de vie, il offre à nos regards toute sa beauté révélée. Cela pour moi n’est pas un présage, mais bien un signe concret et présent de tout le bon qui émanait de nos trois âmes en cet instant où toute idée de guerre, de vengeance, de colère ou de crise était absente de nos esprits. Rien d’autre que la beauté de l’instant. Un souvenir qui restera gravé pour longtemps dans ma mémoire.

Ban Tafa butterfly

La moto toujours titubante, je repartirai ce matin là, la tête pleine de pensées constructives et une invitation ferme et définitive à venir séjourner, quand je le voudrai, dans cette petite maison dans la prairie Tasmane. Il est de ces rencontres qui, lorsque l’on voyage seul depuis un certain temps font un bien fou à l’esprit et donc au corps tout entier. Merci à eux et merci à ma petite voix intérieure. Rien que pour cette rencontre, ça valait le coup de ne pas rebrousser chemin.

3 Responses to “Rencontre du 3è type à BanTafa”

  1. ANNABEL CHERIK dit :

    magique!j’ai adoré!j’imagine très bien le bonheur que peut procurer ce genre de rencontre!tu lui as fait souffler dans ton harmonica?l’as -tu enfin pratiqué?entre deux vers de beaudelaire?still waiting for your news…hey, we are waiting for pilou and family tonight in chomelix?love…

  2. mamijo dit :

    Magique !!!!! Mjo

  3. [...] voyage n’est pas seulement une histoire de paysages et de rencontres. Dans certains cas, c’est aussi un cheminement intérieur, une succession de petits signes [...]

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