Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Rencontrer Andy

- L’homme oiseau

La première fois que j’ai croisé le chemin d’Andy, c’était dans une guest-house de Lobuche, à une demi-journée de marche du Camp de base de l’Everest. Je m’apprêtais à y passer une première nuit d’acclimatation après plusieurs jours de marche sans discontinuer de Lukla quelques trois mille mètres en aval. Il était temps de faire une pause et de laisser le mal de crâne qui m’assaillait depuis quelques heures se calmer avant d’envisager d’aller plus haut.

Peu après qutorze heures, nous arrivons mon guide et moi dans ce lodge d’apparence désuète pour y poser nos sacs et y avaler notre désormais habituel Veg Dal Bat : une assiette bien garnie de riz blanc, quelques pommes de terre en sauce et une soupe aux lentilles, que l’on peut se faire resservir à volonté. Mélangez le tout et vous obtenez le plat préféré des népalais, presque une institution, tant il constitue l’alimentation de base pour des millions de personnes au Népal, un peu comme le pain chez nous.

L’intérieur du lodge n’a pas plus fière allure que ce qu’il laissait entrevoir de l’extérieur. Un grand Dining, toit en taule ondulée et portes en contre-plaqué fin, où tous les clients attendent impatiemment que soit allumé le poêle au centre de la pièce, histoire de  réchauffer de quelques degrés des températures devenues glaciales à près de 5,000m d’altitude. Passé quatorze heures, quand les premiers nuages font leur apparition, on sent le mercure dégringoler, et ce ne sont pas ces maigres constructions humaines, sans chauffage ni électricité qui y peuvent grand chose.

Seulement, dans la vallée de Khumdu comme partout ailleurs, à pareille altitude, le bois se fait très rare. Il est même inexistant passés les quatre mille mètres. Rien d’autre que de la roche, et un immense glacier qui nous sépare de Nuptse, cette proche cousine de l’Everest qui nous rappelle que nous touchons presque au but. Juste au dessus, quelques kilomètres plus haut, le glacier entamera lui-aussi son ascension le long du toit du monde, là où il prend sa source.  C’est à son pied que se trouve le camp de base.

En l’absence de bois, les sherpas ont trouvé l’ingénieuse solution de nourrir leurs poêles de bouses de yaks qu’ils ont fait sécher pendant l’été sous des baches en plastiques. Le précieux combustible n’étant disponible qu’en quantité limitée, inutile de presser votre hôte, le foyer ne sera allumé qu’à dix-sept heures et pas une minute avant. Quelques gouttes de kérozène, quelques galettes séchées et une allumette à la cire, il n’en faut pas plus pour rameuter autour du feu salavateur toute une cohorte de marcheurs au look si caractristique de la région : polaire ouverte laissant apparaître un t-shirt généralement sal, pantalon poussiéreux, chevelure ébourifée et yeux fatigués , indistinctement guides, porteurs ou touristes, ils trouvent là le temps de quelques heures ce qui sera leur seule source de chaleur avant le duvet qu’ils retrouveront pour la plupart avant vingt-et-une heures. C’est qu’à part se reposer et parler, il n’y a pas grand chose à faire dans ces établissements de transit.

Andy lui, reste immobile sur sa banquette, semi-allongé, triant les aliments qui composent son assiette de la main droite. Silencieux toute l’après-midi ou presque, les yeux perdus en direction de la fenêtre attenante ou lisant tranquillement son livre du moment. Que regarde-t-il et à quoi pense-t-il?  Il semble être un habitué de ce genre de lieux, bien mieux préparé que moi à endurer tout ce qu’un tel voyage peut offrir en doutes et en souffrances à ceux qui le parcourent.

Ce n’est que le lendemain que j’aurai l’occasion de faire sa connaissance et d’échanger quelques mots peu après le réveil. Etant resté tout comme moi pour une journée supplémentaire dans cette cité du bout du monde afin de s’acclimater, je lui propose de se joindre à Devman et à moi, peu après le petit-déjeuner, pour une petite promenade matinale. Aller voir les environs, grimper au sommet de l’arrête qui nous sépare du glacier tout proche, tel était notre programme. L’échange est bref mais amical et il accepte de nous suivre. Une fois en haut de la colline, surplombant le village et ses habitants (dans notre dos) et faisant face au glacier massif, nous nous posons là quelques secondes sur un rocher pour discuter et prendre deux-trois photos. J’apprends qu’il est australien, charpentier de profession, qu’il voyage sac sur le dos depuis plusieurs mois et qu’il n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà fait le tour des Annapurnas quelques années auparavant, parcouru de long en large l’Indonésie, vécu en Inde pendant près d’un an, sillonné l’Afrique australe en autostop… Il connaît très bien l’Asie, et est même passé par Mulhouse pour voir sa soeur mariée à un français. Bref il a la bougeotte et une foule d’anecdotes à raconter.

Mais Andy est quelqu’un de discret, au caractère contemplatif et penseur, à qui il faut poser les questions si on veut en savoir plus sur sa vie. Et je dois dire qu’après quelques jours passés dans des guest-houses en tous genres, entouré de touristes en mal de compagnie, j’apprécie cette qualité. Bien que de nature sociable, j’ai souvent trouvé embarassantes ces discussions à la va-vite dont on sait que pour la plupart, elles n’ont aucun intérêt si ce n’est de tuer le temps, avec des personnes souvent peu inspirées dès que sont passées les questions relatives au lieu d’origine et à l’itinéraire emprunté : - »Where are you from? », - »And you’ve been to the Gokyo Ri already? » (What’s the point… Anyway !)

Bref, après quelques instants passés sur ce rocher, Devman et moi décidons que nous continuerons notre marche vers la colline voisine d’où un plus petit glacier semble se jeter dans une cuvette, un ancien lac gelé ayant laissé derrière lui les empruntes de ce qui pourrait ressembler à un mini-delta vu d’en haut. Andy lui en restera là, jugeant probablement que son quota de présence humaine était atteint pour la journée et nous nous séparons sur cette note amicale et cette superbe vue sur la vallée qui désormais semble se courber devant nous. Sentiment de domination intense sur les éléments !

Je ne tarderai pas à revoir ce physique longilinge, son nez aquilain et son crâne rasé… Le soir même, je décide qu’il en est assez de cette odeur de kérozène qui a envhai le lodge  et empeste jusque dans les chambres, enfin, ce qui nous sert de chambre – des cages à lapin pas plus grandes que des toilettes de grand restaurant. Je décide d’aller faire un tour dans les lodges voisins, voir si une chambre ne s’était pas libérée dans la journée. Le matin même, à l’exception de l’établissement dans lequel je me trouvais depuis la veille, tous affichaient complet dans le village. Les groupes étant privilégiés pour la mane financière qu’ils représentent, il n’est pas rare qu’un tenancier ne vous refuse une chambre si vous êtes seul, et ce bien qu’il dispose de lits disponibles. De peur de passer à côté d’un beau groupe de touristes par manque de lits, il vous dira sans gêne de repasser plus tard. Passé dix-sept heures cependant, les chances de voir un tel groupe frapper à leur porte s’amenuisant considérablement, ils sont généralement plus conciliants avec les clients avançant en solitaire. Et c’est ainsi qu’on me propose de partager une chambre double, la dernière chambre disponible au Over the Clouds Lodge, avec un inconnu : Andy.

Ce fut une bonne soirée pendant laquelle nous parlâmes de voyages et des grandes questions qui en émanent. Pourquoi les gens voyagent, ce qu’ils espèrent y trouver, la manière dont le tout peut changer un Homme… Il me fit cette remarque sous forme de confidence peut avant l’extinction des feux. Une réflexion qui marqua mon esprit. En bon vieux voyageur qu’il était, de son sac de couchage à un mètre de moi environ, il se tourna et tint à peu près ces mots « Travelling is not always a happy experience, it’s much more like a love-hate relationship ! But shhh don’t tell anyone ! ». La façon dont c’était dit, le sens des mots, j’ai trouvé cela brillant…

La nuit passée, nous repartons chacun de notre côté sans échanger ni numéro de téléphone, ni même une adresse email. C’était un moment cool, comme il y en aura probablement tant d’autres dans nos aventures respectives : « Was nice to meet you, good luck ! ». Nos au revoir, sans cérémonie aucune, seraient de toute façon suivis d’une autre rencontre, car que nous l’ayions souhaité ou non, nous serions amenés à nous recroiser sur le chemin. C’est qu’il n’y a pas trente-six façons de parcourir la vallée : on la fait soit dans un sens, soit dans l’autre.

Je garderai tout particulièrement en mémoire cet après-midi où j’aperçois Andy, juste devant le troisième lac aux reflets turquoise, au pied du Gokyo. Il est accroupi sur un rocher, le derrière confortablement installé sur ses chevilles. Il semble défier les lois de la gravité en restant dans cette position pendant plusieurs minutes. On dirait une sorte d’oiseau de proie, à l’affut du premier indice le menant vers son prochain festin.

- L’initiateur

Rentré à Kathmandu, quelques jours seulement après avoir aperçu Andy pour la dernière fois, je monte le petit film du trek que je mets en ligne et envoie un email à toutes les personnes croisées en chemin (et dont j’ai récupéré l’email) pour les inviter à trouver leurs noms et photos à la fin de la vidéo. Je reçois une réponse d’une adresse inconnue deux jours plus tard. Il est à Kathmandu pour la soirée et il me propose de se retrouver pour une bière à dix-huit heures pétantes.

Il est dix-sept heure trente, pas de temps à perdre. Je suis au moins à vingt minutes de marche de ce que je crois être le point de rendez-vous : freak street et nos connexions se faisant depuis des cyber-cafés, pas question d’arriver en retard. Sans prendre la peine de relire le message, je réponds simplement « I’ll be there », ferme mon laptop et me dirige vers Durbar Square, place sur laquelle débouche cette fameuse rue, connue pour avoir été le point de ralliement de tous les hippies drogués qui affluaient dans le pays en quête de nouvelles sensations et finissaient souvent flippés, à errer agards au milieu des habitants (d’où son nom). Un haut-lieu des années 70 en somme, que décrit très bien Charles Duchaussois dans son livre Flash ou le grand voyage.

J’arrive à l’heure, parcours plusieurs fois la rue dans un sens puis dans un autre, mais aucune trace de mon contact. Après un troisième aller-retour, assailli par le doute, je décide de rentrer dans le premier cyber trouvé pour consulter une nouvelle fois ma messagerie. Pas de chance, dans la précipitation, j’avais mal interprété ce qu’il me disait. Il se trouvait bien à Freak Street, mais au moment où il m’envoyait sa missive et c’est au coeur de la vieille ville, dans un restaurant portant le nom de K-Too (pas d’adresse précise)qu’il me donnait en fait rendez-vous. Vérification rapide de l’adresse sur Google, je réponds succintement à son message pour la seconde fois et remonte plus au nord espérant qu’il aura eu la patience de m’attendre.

Je marche depuis à peine dix minutes qu’il fait déjà complètement nuit (Dieu que la nuit  tombe subitement dans ce coin du monde), ce qui rend l’opération de localisation encore plus compliquée. De toute façon,  trouver le nom d’une rue dans Kathmandu, c’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Entre les pancartes publicitaires et les fils électriques qui s’enchevêtrent au dessus de votre tête, encore faut-il être capable de déchiffrer quelques lettres de l’alphabet népalais quand on trouve enfin un panneau. Comble de malchance, le site trouvé sur Internet indiquait une mauvaise rue… Les minutes passent et mes chances de revoir l’australien s’amenuisent petit à petit. Dommage, car j’avais plein de questions à lui poser. Ce n’est pas tous les jours qu’on croise un vagabond présentable, quelqu’un qui arrive à gérer le nomadisme avec un peu de style et autre chose que des dreadlocks sur la tête.

Bref, cette histoire avec Andy et les échanges qui en constituaient la richesse auraient très bien pu en rester là. Ce n’est qu’une heure après le gong, m’étant enfin résolu à suivre les maigres indications qui m’étaient données dans son email, à savoir : « au coeur de la vielle ville » que je trouve le fameux K-too. A l’intérieur, personne ne répond à sa description… Il a du perdre patience, il a du attendre une demi-heure puis il est parti. Je suis bon pour m’excuser par email quand je serai de retour à l’hôtel devant mon ordi, me dis-je à ce moment là. Bizarrement, je ne quitte pas tout de suite les environs. Sans doute émoussé par cette course effreinée dans les rues poussièreuses, concentré que j’étais à éviter les voitures et les motos roulant dans tous les sens, je décide de me poser sur les marches d’une boutique et de rester là quelques minutes, à observer les passants. Quelques commerçants pressés, mais des touristes surtout, assaillis par les rabatteurs et les mendiants, plus pressants au moment du dîner qu’à toute autre heure de la journée.

Regarder ces touristes commettre les erreurs qui étaient les miennes le premier jour m’amuse : le contact occulaire de trop, l’énervement inutile voire contre-productif avec les rabatteurs et les conducteurs de Rickshaw, les mots sans portée…

Soudain, une voix familière interrompt ma réflexion. Je n’ai pas le temps de tourner la tête que déjà une main s’est posée sur mon épaule. « Regardez qui voilà » sont les premiers mots qu’il prononce. Il était là, « Fuck man, where had you been? ». Je lui raconte en gros mon parcours, on en rigole puis on part en quête d’un rooftop, ces toits d’immeubles reconvertis en bar d’où on peut parfois profiter d’une vue de la ville, mais où surtout on se sent loin du chahut général… C’est l’endroit parfait pour la boire cette putain de bière, tant méritée !

Confortablement installés, on commence par faire l’inventaire des choses faites et vues depuis notre dernière rencontre. Lui a continué le chemin au delà du Gokyo Ri pour aller voir les quatrième et cinquième lacs non loin de la frontière chinoise, puis il est rerepassé par la passe de Cho La dans le sens inverse de celui qu’on avait emprunté, avant de redescendre… Lui qui en avait pourtant tellement bavé à l’aller, je suis scié d’apprendre qu’il ait choisi de la passer en sense inverse. Il m’informe qu’il quittera le Népal dès le lendemain en direction de l’Inde, me raconte que pour y arriver, il prendra un bus, traversera les checkpoints à pied et tentera d’attrapper le premier train, une fois la frontière franchie. Son objectif : le Kunbh Mela Festival de Aridwaar, un événement qui ne se produit que tous les 12 ans dans le pays.

Dans ma tête, je visualise son parcours, tente d’imaginer l’aventure que cela doit être… « Man », me dis-je, c’est cela voyager, partir vers l’inconnu !

Au bout d’une heure, je me lance et lui pose la question qui changera mon parcours - »Do you think I could follow you for a few days? You could teach me how to travel… ». Il me regarde avec de grands yeux ronds, surpris tant par la question que par la forme prise par cette dernière. - »Teach you? » me répond-il, « I am nothing of a teacher… ».

J’avais rencontré des personnes importantes l’après-midi même, des membres de l’ancienne famille royale du Népal auprès de qui j’avais exposé quelques idées concernant le problème des déchets que j’avais pu observer dans l’Himalaya, et auprès de qui je m’étais engagé à fournir un mémo dans les jours qui suivraient (mon ancienne vie de consultant me travaillait encore…). Un dîner en présence de l’ambassadeur de France était même au programme car ils jugeaient mes propos intéressants et étaient prêts à me donner un coup de pouce pour voir mon projet avancer. Je n’étais sûrement pas le premier à leur faire ce genre de réflexion, mais il se pourrait bien que mon baratin de spécialiste de la communication les ait amadoué. Et la perspective de faire défiler quelques slides powerpoint bien léchées devant des gens de la haute société népalaise m’excitait au plus haut point, je dois bien l’avouer.

Toujours est-il qu’au moment où j’attendais une réponse ferme de la part d’Andy, tout ceci n’avait plus aucune importance à mes yeux. Je disposais là, devant moi, d’une chance inouïe d’apprendre une quantité de choses utiles sur l’art de voyager. Quelques jours en sa compagnie valaient probablement autant que deux ou trois semaines d’expérience solitaire. Et puis au delà de cela, je  dois reconnaître que je commençais à sentir peser sur moi le fait de voyager seul, sans alter ego avec qui échanger et partager l’aventure.

- »Are you sure you want to take this bus with me tomorrow and leave the country? » me demanda-t’il. « I’am afraid I am » lui répliquai-je…

On avala ce qui nous restait de notre deuxième tournée (ici la bière la moins chère s’appelle Tuborg et est servie dans des bouteilles de 65cl) et rendez-vous fut pris pour le lendemain matin, 10h précises. Il m’attendrait à Durbar Square, un quart d’heure, pas une minute de plus. Si j’y arrivais à temps, on irait chercher mon billet ensemble à la gare routière… Et c’est ainsi que commença mon bout de chemin avec Andy le vagabond.

2 Responses to “Rencontrer Andy”

  1. [...] pris, je me présente comme convenu à 10h à Durbar Square où Andy m’attend, en sirotant son 3e Milk Tea du matin. Nous filons sans tarder vers New Road, lieu [...]

  2. car radio repair dit :

    how can I check if the battery can handle it?

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