Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Son La, révolution et souvenirs de France

Peu après onze heures du matin, je quitte des amis retrouvés la veille et les souvenirs d’une soirée bien arrosée, pour l’ouest du pays.

J’enfourche ma nouvelle Minsk plein d’entrain, deux coups de kick sans le contact, allumage, nouveau coup de kick (c’est la procédure habituelle) et le vrombissement entame sa lente litanie, je suis prêt. Je suis prêt et donc, je pars. Je pars, seulement, sortir d’Hanoï s’avère plus compliqué que ce que j’avais imaginé.

Je perds 1h30 entre le sud de la ville et ce qui s’apparente à un périphérique, sans indication aucune. J’arrive devant un pont en cours de construction, barrières empêchant le passage. Je stoppe ma course au pied du tarmac et les minutes passent. A ce moment du parcours, alors que je me suis épuisé sous un soleil brûlant au milieu des motos qui pétaradaient de toute part, alors que je transpire mon énergie, l’eau s’étant évaporée depuis longtemps, je me dis que le Vietnam ne me veut pas. Non, Hanoï et rien d’autre, je ne réussirai pas à sortir de cette ville aujourd’hui.

Comme souvent dans ce pays cependant, il y a deux poids, deux mesures. Il y a les règlements et puis les faits. Un couple de motocyclistes s’arrête à hauteur de mon épaule et m’aperçoit la tête plongée dans une carte, cherchant désespérément un itinéraire bis sur un plan au 1/125 000è où les villes environnantes n’apparaissent même pas. Ils comprennent que l’occidental est perdu. Ils finissent par me souffler « Dien Bien Phu » ! Je réplique que c’est ma direction, un sourire de naufragé vient d’illuminer mon visage. Ils me font signe de les suivre sur le pont théoriquement condamné. L’espoir renaît mais je suis suspicieux.

En fin de compte, l’édifice était bien fermé à la circulation, mais depuis un jour ou deux, on pouvait techniquement franchir la rivière sur le bord droit du tablier dont un morceau avait été achevé. Ceci au Vietnam veut dire que la route est ouverte dans les faits, et ce, même si aucune barrière n’empêchait de tomber dans le vide, même si le passage était aussi impressionnant que périlleux du haut de ses trente mètres.

Un tas de graviers plus loin, je trouvais la nationale indiquant Mai Chau. 14h je suis enfin lancé. Supertramp dans les oreilles, les bornes kilométriques commencent à défiler.

Après une pause « pho » et une Bia Hoi – noms donnés à la soupe typique vietnamienne et à la bière locale – et après cinq heures d’une route en lacets, je débarque enfin devant un hôtel, le premier depuis des heures : le An Lac Hotel. Inspection des lieux, pour le prix demandé, la chambre semble acceptable. Je pose mes valises et avec elles tout le stress de cette première journée à deux roues. J’envisage de me coucher tôt.

An Lac Hotel

Recouverte à 80% par des montagnes, cette région reculée du nord du Vietnam est aussi le réservoir ethnique du pays. Entre Mai Chau et Son La s’étend le massif de Hoan Lien où résident des habitants en costumes traditionnel dans des villages quasi médiévaux, si on oublie les ventilateurs et les motos qui ont pris place dans le décor. Outre les Ma et les M’hong, vivent dans ce petit coin du monde, les H’mong, Dao, Muong, Kinh, Khmer, Tay et Thai… Un sacré viver de tradition et d’histoire en somme. Les français les avaient surnommé « les montagnards », un terme encore employé dans les guides d’aujourd’hui.

Les premières maisons traditionnelles sur pilotis éclosent dans une nature luxuriante, et avec elles les premières rizières. A Mai Chau, l’ambiance est calme, limite mortifère. Une artère principale et quelques commerces qui ferment dès 19h ! Pas d’autre visage pâle à l’horizon.

Le premier soir de mon expédition en solitaire dans le sud-est asiatique est tout bonnement catastrophique. Les coupures de courant sont incessantes, la moiteur de la jungle qui frappe à ma fenêtre transpire jusque sur le plafond de ma chambre privée de climatisation. Les moustiques en profitent : ce soir, la viande française est à l’honneur !

Vers 2h du matin, je décide d’aller dormir dans le hall de l’hôtel où un générateur permet à un écran de télévision branché sur un match de demi-finale et deux ventilateurs de tourner. Les banquettes sont en bois exotique, brun foncé, celui qui déteint sur les corps habitués aux matelas tendres. Le genre de couche qui vous donne des échimozes sans que vous ne produisiez le moindre mouvement. A cinq heures, on vient me réveiller : ça y est le courant est revenu, « you can go back to your room ». Ordre de déguerpir, je m’exécute bien volontiers.

Cet hôtel aux allures de parc d’attraction abandonné, j’en ressors épuisé mais fermement décidé à ne pas y passer une nuit supplémentaire.

Road mountains Vietnam

Je scelle à nouveau mon sac au porte-bagage en acier et m’enfonce plus profondément encore dans un Vietnam méconnu. Les karstes refont leur apparition : massifs et verticaux comme à Ha Long, sauf que cette fois-ci, ils naissent au milieu d’une forêt impénétrable. Ils rivalisent de beauté avec les collines à étages où les rizières magnifient le ciel de leurs de reflets. Le ruban d’asphalte prend de la hauteur et perd en qualité. Je me console avec une vue qui offre des panoramas successifs à couper le souffle : tombants vertigineux, camaieu de vert saisissant.

Ho Chi Minh in the country

En chemin je m’offre une petite frayeur. Kilomètre 240, une heure que je roule, je m’apprête à faire le plein d’essence quand je réalise que j’ai vidé hier un demi bidon d’huile 4T dans le réservoir. Je suis pris de panique. La moto est une deux temps, je l’ai achetée avec un bidon clairement estampillé 2T et voilà que j’ai déjà fait 200km avec le mauvais lubrifiant. Je dois me décider à renflouer mon stock mais, made in Vietnam, aucun des contenants sur le présentoir ne fant mention du type de motorisation pour lequel ils a été conçu. La pompiste, aussi charmante soit-elle ne m’est d’aucune aide. Dans les deux cas, la moto marchait aussi bien, alors que faire?

C’est qu’elle a l’estomac aussi solide que mon grand-père cette Minsk. Un engin soviétique conçu pour ingurgiter de l’huile pressée localement, autrement dit, elle pourrait avaler n’importe quoi. Je mets fin à mon tourment en tirant à pile ou face et je reprends la route.

En chemin, je suis attentif au moindre soubresaut de la mécanique mais rien, rien d’anormal ne se produit. Le soir suivant, je télécharge l’excellent « manuel d’entretien d’une minsk »,par Digby Greenhalgh et j’apprends qu’en cas d’extrême nécessité, je pourrais remplir mon réservoir de kérozène (déconseillé par le constructeur néanmoins). Me voilà définitivement rassuré, jamais en chemin je ne me retrouverai pris à défaut. Cette machine de guerre est armée pour le tout chemin, même la campagne Laosienne n’y résistera pas.

Bientôt trois heures que je roule, kilomètre 380, je fais escale dans un village de montagne dont le nom m’a échappé. J’ai besoin d’une tasse de thé vert, j’ai surtout besoin de me dégourdir les jambes et de remplir mes bouteilles d’eau. J’aperçois soudain ce qui ressemble à un bar de loin et je note qu’il s’agit d’un endroit populaire. L’immense terrasse en bord de route est bondée, elle semble accueillir tout le village. Une musique sourde sort de l’intérieur de l’édifice. Tous les regards sont pointés sur moi au moment de couper le contact.

Au Vietnam plus qu’ailleurs, l’arrivée d’un étranger, blanc de surcroît, déclenche une grande diversité de réactions. Du regard de défiance au sourire de bienvenue, tout l’éventail des accueils m’est présenté en quelques secondes. Un microcosme que je ne parviens pas à sonder immédiatement, étranger dans ses codes et dans ses mots. Je me sens loin, très loin.

Elders Montagnards from Vietnam

Ce que je croyais être un bar est en fait une espèce de salle commune (l’équivalent de nos salles polyvalentes) où se rassemble la population pour les célébrations. Aujourd’hui, on célèbre le départ d’un membre de la communauté, un deuil qui ne ressemble pas trop à ce que j’ai coutume d’observer. Les larmes, les voiles noirs, rien de tout cela ici. Juste un rassemblement, ni joyeux, ni malheureux, stoïque. Je suis finalement convié à une table. Les questions fusent dans un langage que je ne comprends pas. On me remplit une tasse, on m’inspecte curieusement. Je parviens à faire comprendre que je suis français en faisant allusion à Zidane. J’apprendra que ma dénomination locale est : « Frap », je me dis que c’est un drôle de nom. Je vois quelques visages se fermer au moment où l’information tombe. La majorité fait mine de ne pas prêter attention et continue de me sourire. Les anciens présents ici, à quoi pensent-ils?

Les jeunes sont intrigués par mon arsenal technologique : Iphone, réflex et je les laisse jouer avec l’appareil, un peu honteux de tant ressembler au touriste de base, bardé de ses accessoires de communication. Je reste assis au milieu de ces gens une petite heure. J’ai le temps de sympathiser avec un groupe d’hommes qui me parle d’un passé où eux aussi roulaient tous sur des Minsk. Echange sommaire mais chaleureux. Au moment de repartir, j’aperçois des regards affectueux envers ce drôle d’attelage et son cocher « Frap ». Baume au coeur, je me rappelle que j’ai de la chance d’être ici à cet instant précis. Douce vie, j’enclenche l’accélérateur.

Sur les coups de 18h, je débarque enfin à Son La et décide de trouver une chambre dans le quartier Ouest de la ville, près de mon point de sortie, histoire de ne pas rééditer mes mésaventures de la veille.

Les affiches sur fond rouge, à l’effigie d’Ho Chi Minh sont partout. Chaque matin, vers 8h, l’école de musique située juste sous ma fenêtre entonne l’Internationale. Les choeurs puissants qui s’entremêlent diffusent une mélodie chaude et envoutante, une version jusqu’à lors inédite à mes oreilles. Je me sens devenir rouge, je crois que je bascule.

Communist symbols in Vietnam

Je me rappelle qu’il fut un temps, il n’y a pas si longtemps, à cet endroit précis, des femmes et des hommes s’armaient et s’enfonçaient dans la forêt pour chasser l’occupant. On les appelait les Viets et on voulait les écrabouiller. L’atmosphère chargée de ces souvenirs, j’aperçois les traces du passé partout où je passe : impacts d’obus sur les murs des maisons, antiquités militaires ornant les carrefours. Bien que je ne l’aie pas décidé consciemment, je passerai les trois prochains jours dans mon aventure à m’engager moi aussi, avec des mots et des idées.

Certains lieux, comme les rues de Son La vous aspirent dans un univers inextricable. Devenu radical assis devant mon écran, je décide pour me calmer d’aller faire un tour à l’ancienne prison de la ville transformée en musée. J’y découvre que les français sont à l’origine de l’édifice. Au moment où commençait la rébellion (entre 1940 et 1945) ils avaient cru bon d’y enfermer tous les opposants, devenus de fait des prisonniers politiques. Mauvaise idée. Par un retournement de l’histoire, il s’avère que ce regroupement de têtes pleines d’idées révolutionnaires facilita la création d’une structure coordonnée, qui bientôt s’appellerait le FLNR (et plus tard encore le Viet Cong) et qui bouterait les français hors de leur Indochine chérie. Pouvait-on éviter l’inévitable?

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vraiment réfléchi au déshonneur que pouvait représenter la simple idée d’être régenté par une nation autre, de ne pas être maître de son destin en tant que communauté. Nous avons nous-même été occupés en France, mais tout cela est si loin. Tout ce que j’en ai lu dans mes manuels d’histoire,ne sont pour moi que des concepts distants et froids. Les images de cette époque passent dans ma tête en noir et blanc. Dans ce petit coin de campagne, au fin fond de l’Asie, l’odeur de la transpiration et de la peur reste accrochée aux façades, comme de vieux rideaux en lambeaux sur les fenêtres des maisons abandonnées.

Je vois un peuple fier rentrer et sortir des bâtiments officiels aux angles durs. Je prends peur à mon tour. Aurions un tel courage dans pareille situation? Serions-nous devenus trop tendres pour résister?

La suite vous la connaissez, elle est dans des mots maladroitement dispensés la semaine dernière. Enflammés et crus, parfois surchargés. J’ai vidé mon sac et ça m’a fait du bien pour un temps. Accabler l’Américain par opportunisme et en oublier notre passé français.

A Son La, je suis entré dans une inquisition de ma propre nation comme jamais auparavant. J’ai dépassé le simple sujet vietnamien. J’ai lu sur ce qu’on appelle la « Françafrique », un sujet que je croyais connaître. Au sortir de ces lectures dont une synthèse peut être trouvée sur l’excellent site afrique2010 je n’ai plus aucun doute sur le fait que la révolution que j’appelle de mes voeux doit venir de l’intérieur. L’esprit de rébellion qui m’assaille n’est pas une réponse viable.

Freud disait : « il n’y a pas de solution, je vous conseille le malaise dans la civilisation » et Lucchini d’ajouter : « on ne résoudra jamais le problème parce que l’âme humaine est impossible à réconcilier avec elle-même »

Celui que je raille est en fait moi-même… Stupeur !

Soit de vrais schizophrènes ou bien de non moins dévastateurs cyniques. Je comprends pourquoi en temps normal, nous fuyons cette réflexion, sur nous-mêmes. A Son La, la France s’est invitée dans mon séjour et avec elle, une réflexion sur ma nature personnelle. Qui suis-je? Suis-je honnête avec moi-même? J’ai envie de rire, enfin…

2 Responses to “Son La, révolution et souvenirs de France”

  1. mjo dit :

    Beaucoup d’émotions à te lire ….. On se sent petit devant l’inconnu ….. Mille bisous. Mjo

  2. Papa dit :

    tout va bien, c’est la règle du jeu quand on part à la rencontre de soi-même (enfin d’après ce que j’ai compris…).tu flirtes avec la liberté, tu dévores la route, en un mot, tu te « confrontes » , cela ne peut être sans up and down. You ‘re just extrem and hudge! I love you! your sister…je t’imagines zizi rider arrivant devant a salle des fêtes, trop fort…

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