Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Sortie du Nepal par la petite porte

Rendez-vous pris, je me présente comme convenu à 10h à Durbar Square où Andy m’attend, en sirotant son 3e Milk Tea du matin. Nous filons sans tarder vers New Road, lieu de convergence de tous les bus de Kathmandu et en route pour la gare routière, quelques dix kilomètres plus au nord. Là bas, je réserve sans difficulté un billet pour le bus du soir même. Nous quitterons la ville à 19h.

A part un petit incident avec le guichetier qui a trouvé une combine pour se faire de l’argent sur le dos de touristes peu attentifs, nous nous retrouvons comme nous l’avions prévu assis à l’arrière du bus menant vers Nepalganj, dernière ville avant le poste frontière à 400km de là environ. Le moral est bon. Dans la journée, j’ai eu le temps de dire au revoir aux personnes  qui avaient jalonné mon parcours les jours précédents : je suis passé au bureau de mon guide de haute montagne pour y laisser quelques affaires qui lui seraient plus utiles à lui qu’à moi, des affaires que j’ai en double (t-shirt technique, collant thermique, polaire) dont je n’aurais pas l’utilité avant au minimum 8 mois, ainsi que quelques présents : une paire d’enceintes portatives, une peluche pour chacun de ses enfants et un petit mot. J’ai également pris le temps de payer un verre à mes amis de l’agence de voyage Rija, Sija et Abishek, grâce à qui j’avais pu mettre tous mes documents en ligne. Je leur avais squatté leur ligne Internet et m’étais même fait inviter à dîner chez eux deux jours auparavant, je ne pouvais pas partir comme un voleur…

Bref, les au revoir étaient faits, à la va-vite certes, mais l’essentiel était là. Je pouvais partir l’esprit tranquille. C’est d’ailleurs mon sentiment, au moment où je pose les fesses dans ce bus qui m’emmènera loin de cette première escale, loin de l’Himalaya que j’entraperçois pour la dernière fois par la fenêtre du bus alors que nous quittons Ring road (sorte de périphérique parfois asphalté, parfois en terre battue) et que nous prenons l’embranchement vers la route de Pokhara.

Juste un conseil avant d’aller plus loin dans le récit : si vous vous apprêtez à faire un long trajet en bus sur les routes du Népal et/ou d’Inde (car de ce que j’ai pu en voir, il en va de même au pays de la vache sacrée), essayez de prendre une place à l’avant du véhicule. Les bus Tata ayant des roues arrières très avancées sous le chassis, et les routes dans les environs n’étant pas d’une qualité exceptionnelle, vous aurez, vous le remarquerez bien assez tôt, l’impression de faire le trajet sur une machine à laver en mode essorage si vous vous trouvez assis après l’essieu arrière. Dans notre cas, ce furent 14h de bonheur, cramponnés aux poignées judicieusement soudées au dos de chaque siège. Sans exagérer, j’ai vu mes voisins de l’autre côté de l’allée faire des bonds de quelques décimètres au dessus de leur siège au plus fort du tremblement, ce qui n’a pas été sans provoquer quelques fous rire. Faute de confort et de tranquilité, nous avons le sourire et l’excitation d’un manège de fête foraine, ce qui en soit, est une autre façon de passer le temps. Au bout du trajet, pas de doute, la pulpe n’est pas restée en bas, ça a bien secoué secoué, comme ils disent chez Orangina !

En chemin, pause pipi, Milk Tea, Samossa, et même un vrai dîner dans l’équivalent de nos routiers. Un Dal Bat, comme d’hab’ qui permet un peu de se dégourdir les jambes et d’éviter les escarres avant d’entamer la route de nuit, longue route durant laquelle notre chauffeur prendra le mauvais embranchement, nous obligeant à rouler dix bonnes minutes en marche arrière sur une route à peine plus large que le bus lui-même. Pas de gros ravins sur les côtés, mais des taluts d’un mètre, parfois deux, susceptibles en cas d’erreur d’appréciation de nous coucher sur le côté pour de bon… Sacrés népalais, de bons conducteurs, juste un peu tête en l’air parfois.

A 11h le matin suivant, nous descendons enfin pour de bon de ce bus de l’enfer, bien lessivés et parés à passer à la suite des festivités. C’est que la route est encore longue… Il nous reste à franchir les deux kilomètres qui nous séparent de la frontière indienne à pied, avant de trouver un moyen de rallier Lucknow. De là,  nous sommes censés prendre un train en direction du nord de l’Inde. Deux kilomètres néanmoins, sous le soleil de midi indien, avec tout le bardas sur le dos, ce n’est pas une promenade de santé là non plus.

Passage sans encombre devant les autorités napalaises puis un pas devant l’autre, nous avançons au milieu d’une foule dense de locaux qui selon toute vraisemblance font le trajet quotidiennement. Eux n’ont même pas besoin présenter leurs papiers pour traverser.

Andy lui ne pense qu’à manger. Après un mois dans les montagnes, il a perdu huit kilos qu’il compte bien reprendre avant de s’attaquer au Ladakh, son prochain trek en solitaire.

De part et d’autres, des barbelés, des gardes en armes et tous les cinq cent mètres, une barrière comme on en trouve sur nos passages à niveau, nous rappellent que les indiens ne badinent pas avec la sécurité, j’aurai maintes occasions de m’en apercevoir dans les jours qui vont suivre.

Enfin, nous voilà devant le poste d’immigration indien. Je tends mon passeport, trempé comme une soupe, mais là, quelque chose cloche… Le suspens sera de courte durée. Alors que les gouttes de sueur me coulent sur le visage comme si la mousson s’était abbatue sur moi en chemin, le garde-frontière relève les yeux de mon passeport et me regardant droit dans les yeux, me fait comprendre qu’il manque le tampon de sortie du territoire népalais… Ah les cons ! Les militaires népalais avaient omis ce gros détail, l’unique chose qui leur incombait, et il faut bien avouer que de mon côté, je n’ai pas eu le réflèxe de vérifier. Note pour plus tard , à chaque entrée et à chaque sortie de territoire : toujours vérifier qu’il y a bien un tampon !

Pas moyen d’aller plus loin, il va falloir rebrousser chemin, parcourir en sens inverse ce long corridor… La tuile ! Enfin, pas vraiment le choix, nous prenons notre courage à deux mains et nous nous executons. Un rickshaw (ces petits taxis tirés par un forçat monté sur pédales) nous épargnera le trajet retour à pinces, dieu merci. Cette petite péripétie nous aura fait perdre une bonne heure, mais nous ne sommes plus à cela près de toute façon.

A 13h, nous franchissons enfin la ligne de démarcation. Ce qui me surprend d’emblée, c’est que d’apparence, rien n’a changé, un peu comme si nous n’avions jamais quitté le pays dont nous venions. Les visages, le décor environnant, les commerces autour, la langue qu’on y parle et la religion qu’on y pratique, tout est identique ou presque. Seul un petit tampon vient attester que nous avons bien franchi la frontière et que devant nous se dresse à présent l’immensité du sous-continent.

Pour nous rendre à Lucknow, capitale de l’Uttar Pradesh, nous avions envisagé de prendre un train. La gare devant se trouver à quelques kilomètres de là selon la très imprécise carte dont nous disposons, l’opération ne s’annonce pas plus insurmontable que ce que nous avons déjà accompli. Une, deux, une, deux, nous voilà repartis chaussures de marche aux pieds vers le sud, un soleil de plomb nous indiquant la direction à suivre.

Au bout de quelques minutes, Andy a repère une camionette sur le point de nous dépasser à qui il fait une moue dont il a le secret (tout se passe dans les yeux). Le chauffeur ralentit et nous grimpons à l’arrière du pick-up, non sans mal, avec nos vingt kilos sur le dos, dans l’espoir de raccourcir notre supplice de piéton de quelques centaines de mètres. Quelques minutes plus tard, le véhicule s’immobilise et le chauffeur descend. Il s’aprête à charger d’autres passagers et les sacs qu’ils transportent avec eux (des céréales et des fagots de bois). Le temps d’échanger quelques mots, le chauffeur nous apprend qu’il va lui aussi à Lucknow. Quelle aubaine, nous sommes tombés sur le bon cheval. Pas question de le lâcher, nous décidons de faire la route à l’arrière de cette charrette à moteur qui est pour sûr le moyen de transport le plus économique. Si nos calculs sont bons, le trajet ne devrait prendre que deux heures tout au plus. C’est vrai que la route est en très mauvais état, mais à ce moment de la journée, nous croyons encore que notre point d’arrivée ne se trouve qu’à quarante kilomètres de la frontière. Et nous voilà repartis, brinquebalés comme de vulgaires marchandises, mais incroyablement heureux de notre bonne opération. Cheveux au vent, je vois le paysage de l’Uttar Pradesh defiler sous mes yeux.

Moi qui souhaitais apprendre à voyager à la Rout’s, me voilà servi ! Le bus à 9€ tout d’abord, la traversée à pieds et la camionette enfin qui ne nous coûtera pas plus de 2€ en participation aux frais… C’est ce qu’on appelle un budget transport bien serré !

Six heures plus tard, je déchante un peu… Je suis toujours dans le pick-up. En fait Lucknow était à 160km et pas à 40 et la route ne permettant pas dépasser les 50km/h, parfois même, il faut rouler à moins de trente, j’ai bien eu le temps de cuire sous un soleil indien impitoyable. S’il y a bien quelque chose de différent depuis Kathmandu, ce sont les températures, dix degrés de plus au minimum et pas un poil d’ombre en chemin. A 19h, quand enfin, je pose le pied dans la ville de Lucknow, je suis rôti.

Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’il nous aura fallu pour rallier notre destination. Evidemment pour le train du jour, c’est cuit. Nos chances d’arriver à temps pour les derniers jours du festival se sont envolées en route, mais qu’importe, j’ai eu là plus de sensations et d’authenticité que je ne pouvais en espérer. Sans perdre de temps, nous parcourons les quelques kilomètres qui nous séparent du centre à pied tout d’abord puis en taxi commun ensuite, à la recherche du premier hôtel potable. Minuit, je m’endors, comblé et riche de quelques bonnes anecdotes.

Je suis paré à découvrir ce nouveau pays : bienvenue en Inde !

6 Responses to “Sortie du Nepal par la petite porte”

  1. Morgan dit :

    Yes Yes Yes ! Très bon.. toutes ces images que j’ai en tête à la fin de cette lecture.. Merci pour ce micro-voyage Adrien ! Garde bien cet enthousiasme de « traveller » je commence même à penser qu’à la fin de ce voyage, il y aurait un beau livre à éditer :) allé courage ! et la bise from france !

  2. Catherine et Joel dit :

    Quel récit intéressant, superbe écriture Didou. On a hâte de lire la suite de ton voyage. C’est comme un feuilleton. Gros bisous ensoleillés (et oui nous aussi avons du soleil !) de Normandie.
    Cathy et Joel

  3. ANNABEL CHERIK dit :

    Yes, still so exciting…merci mon didou, au fait, ton colis est bien arrivé!plein de bisous!!!

  4. Armelle dit :

    Bravo Didou ! je suis pleine d’admiration pour toi ! J’aime énormément voyager, mais je n’ai jamais eu le cran de le faire à ta manière et je pense que c’est cuit maintenant (60 ans dans 5 jours)…. mais je voyage par procuration, grâce à toi, dans cette Asie qui me fascine aussi. Le recul que tu prends par rapport à notre monde d’hyper consommation doit être aussi riche que difficile, non ?
    A bientôt, pour suivre la suite de ton périple. Bisous très affectueux de ta tata.

  5. Audrey dit :

    A n’en plus douter, tu es doué dans l’écriture de tes récits!!!je pense beaucoup à toi et à tout ce que tu peux découvrir en côtoyant toutes ses personnes….il n’y a que toi pour nous faire partager tout ça de cette manière. Merci encore. bisous mon didou!!

  6. sarah dit :

    ah, le coup du tampon… je confirme: toujours vérifier!! je me suis fait coincée à la sortie du Pérou parce qu’un distrait de douanier avait oublié de me tamponner mon petit passeport à l’entrée du pays… ça c’est heureusement résolu en d’âpres négociations et quelques sourires… mais on ne m’y reprendra pas…

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