Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé
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Phnom Penh : derniers sourires.

Le denier tronçon qui mène vers la capitale n’est guère enthousiasmant. Trafic dense, enchevêtrement de larges avenues, jonctions d’auto-routes, l’arrivée à Phnom Penh se fait cet après-midi là sous une bruine coriace et un tonnerre de klaxons.

Après deux fausses pistes, détours inutiles par les villes nouvelles, fantomatiques et sans âmes comme New Phnom Penh, où de larges condominiums sortent chaque jour de terre, ma peine prend fin aux abords du Boeung Kak Lake. Une seule entrée et sortie, sous forme de goulet dans ce quartier, passés les Instituts Pasteur et la désuète et touchante mosquée Nur Ul-Ihsan…

Entrez dans ce faubourg pour touristes en guenilles et vous ressentirez cette atmosphère chargée de tous les péchés : rabatteurs, taxis au sourire de croque-mort, filles de joie affairées autour des tables de billards, revendeurs de médicaments sans prescriptions, tous sont là nuit et jour, tous vous attendent… C’est dans ce trou humide que l’on trouve l’hébergement le moins onéreux de la ville et avec lui une communauté hétéroclite qui semble vivre au jour le jour. Des sortes de péniches vaguement échouées sur la terre ferme servent d’abris de fortune aux cabossés des quatre coins du monde. La chambre quand elle y est bien négociée n’excède pas $6. D’autres résidences, moins luxueuses encore, montrent, elles, une architecture défiant purement et simplement la poussée d’Archimède. En cours d’assèchement, le lac se meurt sur fond de sublime désolation.

A peine le temps de tourner la clé dans le cadenas, qu’on me propose déjà un sac de « Weed » : « the best in town » ajoute le dealer qui s’avère être aussi le frère du patron des lieux et le cousin d’un flic véreux qui a la main sur les environs. A-t’on vraiment le choix? Toujours est-il que le garçon n’a pas vraiment menti : épice psychédélique et mort lente sur la terrasse…

Quelques jours suffisent au voyageur pour prendre ses marques sur ces radeaux du vice. Celles qui étaient de lointaines prostituées sont devenues, autour du tapis vert, de redoutables adversaires le temps d’une bière, le temps de placer quinze de ces boules colorées dans des filets fatigués. Les règles en vigueur y sont d’ailleurs, aussi exotiques que le quartier :

-If you win, I fuck for free ! m’entends-je dire. C’est une ancienne résidente, au physique très aléatoire qui me propose à sa manière une petite partie.

-What if I lose?

-If you lose, you pay.

-Oh, so we fuck anyway… I thought we were playing pool ! Et la partie commence sous le regard d’une foule de sympathiques supporters israëliens.

Je gagnerai trois fois d’affilée ce soir là. La pauvre ne sait pas que son adversaire du soir avait un billard américain dans sa cave étant petit. Galant comme un français soucieux de tenir son rang doit l’être, j’épargnais à la bougresse l’heure perdue, d’autant que, fruit d’une précédente expérience au Laos, je sais que la parole a une valeur toute relative dans ces quartiers. Ce soir là, plutôt qu’un coup vite-fait sauce HIV, c’est l’estime de toute une cohorte de mini-shorts que j’ai préféré gagner.

Dans les rues de Phnom Penh, il se dégage comme un parfum de révolution. La ville est en mutation et les constructions qui échappent au ravalement doivent leur survie à un statut d’attraction touristique nouvellement acquise. C’est le cas de la tristement célèbre prison S-21 ou encore du champ de bataille où l’on vient tester sa capacité de résistance au morbide. Certaines empreintes du temps des Khmers Rouge font froid dans le dos. Leur visite rivalise d’horreur avec un pèlerinage à Auschwitz. De quoi s’interroger sur la nature de l’homme et se demander comment la conscience collective peut en arriver à de tels stades d’aliénation mentale. L’histoire nous permettra-t’elle de ne pas reproduire les erreurs du passé?

Dans le centre, les bâtiments anciens tirent leur révérence les uns après les autres et les temples majestueux tels que le Wat Phnom qui a pourtant donné son nom à la ville servent de rond-point. Ils laissent derrière leur éphémère souvenir des tours de verre et d’acier, synonyme d’une époque sans culture locale. Rideau tiré sur un passé parfois lourd de sens, sans doute préférable pour une population peu encline à s’éterniser dans le devoir de mémoire.

Près du marché O’Russei, hommes et femmes butinent comme de vraies petites travailleuses. Les allées étroites voient toutes les richesses du pays s’entasser ici. Le costume sur-mesure (à moins de cent dollars), se taille au kilomètre pendant que le poulet incrédule, la tête en bas, regarde cet impensable manège tout en vomissant son dernier repas.

Le long du fleuve, l’ancien quartier colonial abrite des hôtels plus haut-de-gamme, où il est possible de se faire servir un thé du Japon tout en se connectant à une borne Wi-fi haut-débit. Ici les hommes d’affaires côtoient des touristes habillés en Ralph Lauren pour qui tirer une vache au bazooka est un must. Moyennant trois cents dollars, une broutille à l’échelle d’un salaire de cadre américain, ils pourront ressentir l’espace de quelques instants le frisson du Jarhead, ce Marines envoyé en Irak et pour qui, finalement, il n’y a pas grande différence entre un sunnite, un kurde ou une vache… Ce qui compte, c’est l’ivresse de la mise à mort et celle-ci est offerte à qui en a les moyens. Pour le plaisir d’un certain homme blanc, on fait de la mort un commerce comme les autres.

Toujours pour satisfaire les besoins de l’homme pressé du XXIè, on bâtit des centres commerciaux flambant neufs comme sur la Diamond Island, où pour l’heure, seules quelques balayeuses s’épuisent sous le soleil de midi. On passe au propre, à la force du bras, ces larges allées sans vie en vue de l’ouverture prochaine. Et peu importe si dehors le mercure affiche quarante degrés. L’enfer de Dante ne concerne que ceux qui n’ont pas les moyens de faire autrement… Malgré cela, ces femmes trouvent la force de poser pour moi avec le sourire. Je quitte cette drôle de presqu’île sans voix, décontenancé par une générosité spontanée qui étale sa grandeur sur un parterre bétonné.

Plus au sud, le Wat Sarawan et le palais royal se cachent derrière d’épaisses murailles comme pour mieux se protéger de la frénésie ambiante. Quelques bonzes pointent le bout de leur toge pendant que mère et fille me concoctent un délicieux boeuf bouilli à même la rue. Ici encore, on me sert dans un certain dénuement mais avec le sourire, toujours ce sourire, désarmant…

A plusieurs reprises, le Cambodge a réveillé en moi des souvenirs d’Inde. Cette misère matérielle observable chez la masse silencieuse et contrecarrée par une grandeur d’âme ahurissante, si on la compare aux mines de nos rames de métros parisiens. La cuisine au curry, la culture du rickshaw, l’architecture khmer, il y a tant de l’Inde dans ce pays… Jamais cependant ne l’aurai-je ressenti aussi fortement qu’au contact de ces enfants des berges.

Sept, huit ans tout au plus et déjà ce regard criant de vérité. Comme si derrière la barrière de la langue, il existait une voix universelle du pauvre. Des sourires irréels affichés sur le visage de ces enfants croisés par un jour de beau-temps. Une ultime rencontre lors de ma dernière étape le long du Mékong. Ils m’offriront eux aussi quelque chose de précieux : l’image forte de mon séjour à Phnom Penh. Au nom d’une certaine jeunesse dorée dont, une fois n’est pas coutume, je me ferai le représentant, je veux leur témoigner humblement toute mon admiration en retour. Quand on me demande quelles ont été les plus belles rencontres faites sur ces routes du bout du monde, c’est à eux que je pense. Et sans savoir comment en restituer la force, c’est de leur charisme que j’essaye de témoigner par les mots.

Phnom Penh, à quelques jours du retour en métropole, c’est ici que prend symboliquement fin mon voyage avec la restitution de la Minsk. Celle qui aura été ma propriété à durée déterminée s’en va, aux bras d’un jeune Irlandais qui n’en demandait pas tant. Je n’ai pas eu la force de la rendre à un vendeur de ferraille en l’échange de quelques sous alors j’ai préféré l’offrir à un autre voyageur que j’ai jugé bon. Afin qu’elle souffle ce vent de liberté pour quelques kilomètres encore, par amour du beau geste, « here’s to you Mossy ».

Adieu l’Asie, pour moi aussi ce voyage était plus que je n’osais en espérer. Phnom Penh en porte de sortie, c’était finalement la meilleure option que j’eus pu imaginer…

Vertes campagnes de Kampong Chhnan

Ce matin, après une courte nuit dans un homestay, je reviens sur les bords du lac, il est six heures trente.

Dépassant à peine les bois voisins, le soleil peine à émerger derrière une épaisse barrière nuageuse et la rosée matinale se mue, sans crier gare en franche averse. La vie suit son cours, comme si de rien n’était, parfois sous des murs d’eau, pendant que je déguste un café crème. Sous la tente, car ici les cafés sont servis sous des tentes de fortune, je fais connaissance avec des habitués. Rapidement, les tournées s’enchaînent et le jeu de renvoi d’ascenseur font les affaires de la patronne. On m’offre de tout goûter, je tente de répliquer avec les quelques produits de mon sac : chewing-gums, barres céréalières et cigarettes. Quand à huit heures et demi, les premiers rayons percent à nouveau, j’ai déjà englouti, trois cafés, une soupe de nouilles, un thé, une assiette de poulet (ramenée de chez le voisin?) et une dizaine de cigarettes de marques différentes.

Même la moto a eu droit à son coin au sec. Un accueil de prince ponctué par un nouveau tour du lac en barque motorisée cette fois.

Je suis émerveillé par l’ingéniosité dont je suis témoin, et par la beauté de certaines de ces habitations sur l’eau. Les cabanes de mon enfance resurgissent dans mon esprit… Hamacs intérieurs volant au dessus d’un petit arbre fruitier, faisant face à une ouverture béante sur le lac, l’horizon comme vis-à-vis. Images de familles unies, de vieux passant du temps avec leur petite-descendance à même le sol, à jouer ou à se balancer tout en discutant.

Les villages lacustres du Cambodge sont essentiellement peuplés d’individus d’origine Vietnamienne ; sortes de gens du voyage version indochinoise. Des gens sans terre si je devais résumer la chose ainsi, qui ont décidé de prendre le lac. Ils se sont installés sur ses eaux depuis des temps qu’il est difficile de dater et ont recréé depuis, une micro-société. Un monde où tout est flottant : la station-service, l’épicerie, le commissariat… Même l’église, même le temple flottent !

J’aperçois des habitants tirer avec l’aide d’une barque motorisée leur foyer tout entier. Pour le changer de quartier sans doute… Femme, enfants, chiens, poules et plantes, je suis à Waterworld, le pays où les gens, sans le savoir, sont déjà prêts pour 2012. Et tout ce que je vois est serein. Je comprends à présent pourquoi les habitations du chemin étaient montées sur roues. D’une saison sur l’autre, le village recule de près de huit kilomètres, drainant avec lui toute la vie économique qu’il génère. Pêcheurs, ouvriers, mendiants sans flottaison, tous suivent alors le long de la route – seul refuge – la lente décrue du village. Je ne m’étonne plus que les environs aient parfois des allures de bidon-ville.

A onze heures, le soleil s’affirme et j’enfourche la moto pour repartir. Ce soir, je veux dormir à Phnom Penh et il me reste cent-cinquante kilomètres. Il est seulement onze heures et j’ai pourtant l’impression d’entamer une nouvelle journée.

Quitter le chemin de terre, sortir de Kampong Chnnan et progresser sur la seule nationale en direction du sud-est. A ce stade de mon étape du jour, j’entends filer tout droit vers la capitale. J’ai l’estomac rempli et le soleil brille comme jamais, il fait dans les trente degrés. Le vent tiède balaye mes vêtements qui crépitent dans mon dos une fois la quatrième enclenchée. Toutes les conditions sont réunies pour offrir un trajet idyllique. Et puis l’envie de retrouver le grondement d’une ville développée se fait ressentir. Après trois mois sur des routes désertiques, les centres urbains apparaissent comme des oasis de vie : inversion des mondes et nouvel enseignement du voyage. Rien ne dure, pas même nos aspirations qui selon le contexte peuvent être amenées à totalement s’inverser. Sommes-nous jamais satisfaits de ce que l’on a? Au début je ne rêvais que d’horizons dépeuplés. J’appelle à présent la population de mes voeux.

En chemin, je découvre une campagne paisible qui berce mes pensées : verdoyante, baignée dans une eau claire et ridée par d’étroites avenues de terre battue. Peu d’humains à l’horizon, juste des palmiers et quelques collines touffues.

Le réservoir de la Minsk peut accueillir dix litres de mélange huile/super ce qui offre environ deux-cent cinquante kilomètres d’autonomie. Et depuis mon départ du village flottant, je n’ai pas encore croisé une seule station service. Lentement, mon cerveau s’active autour de la question du ravitaillement. J’estime avoir environ vingt kilomètres devant moi avant de tomber en panne sèche.

Après une courbe à gauche, un chemin de terre quitte la nationale par la droite. Je m’arrête à son embouchure et inspecte les environs. Soudain, comme si j’avais fermé les yeux depuis plus d’une heure, je redécouvre le décor autour de moi. Cette fois, je n’y vois pas une campagne paisible mais plutôt un paysage digne d’un compte des mille et une nuits. Autour de moi, les palmiers ont investi le panorama, par milliers. Ils ont poussé au milieu des rizières comme des champignons et donnent à cette terre des airs de cuir chevelu vu au microscope. La scène est trop belle.

Au diable les besoins en carburant, je sais que je trouverai toujours quelqu’un pour me dépanner un litre ou deux. Je décide de modifier temporairement mon itinéraire pour profiter de ce nouvel espace et m’engouffre sur le chemin de terre sans avoir aucune idée de ce que je vais y trouver. Terra incognita !

Plusieurs minutes s’écoulent avant que je ne croise les premières habitations. Les contours d’un hameau se dessinent au loin. Je croise ici ou là quelques paysans qui à ma grande surprise travaillent à l’ancienne. Même au Laos je n’avais pas vu cela. Dans cette province, le boeuf n’a pas encore été remplacé par le tracteur et toute la collectivité s’affaire autour d’une même parcelle de terrain.

L’ambiance est apaisante, et les humains de ce petit coin du monde ont un rictus que j’interprète comme le sourire du besogneux qui ne se pose pas la question de ce qu’il doit faire de sa vie. Ici la communauté apparaît soudée et je comprends combien ce simple détail peut tout changer. Les personnes qui me font face mourront probablement à quelques mètres du lieu de leur naissance. D’un certain point de vue, cela rend l’existence plus commode. Les recettes d’aujourd’hui sont les mêmes que celles d’hier, elles ont fait leurs preuves et il n’y aucune raison d’en changer. On mange à sa faim, un toit au dessus de la tête, une femme à ses côtés et des marmots qui courent autour. Une existence stable quasi inconcevable dans le monde dont je suis issu.

Au bout du chemin, un petit lac me fait face. Il réverbère la caboche de ces palmiers mal peignés comme le miroir magique des contes pour enfants. Je me pose là, juste pour profiter de l’instant, le temps d’une Alain Delon. Après quelques minutes, des familles font leur apparition pour laver, qui une bicyclette, qui un troupeau fumant. Des buffles se joignent à la fête par la rive d’en face. Les eaux calmes du début sont à présent parées d’ondes, témoignage d’une vie en mouvement. Un réservoir d’eau comme on en voit dans les reportages animaliers et qui attire autour de lui toute une vie insoupçonnée.

Derrière moi se trouve la Minsk, royal ornement de mon aventure. J’ai conscience que cette escapade est peut-être la dernière que nous ferons ensemble. Et l’engin que j’ai sous les yeux ne m’apparaît désormais plus comme un amas de fer et de boulons mais comme une compagne digne de respect. Quatre mille kilomètres à voyager ensemble, sur tous les terrains, à travers quelques unes des pires galères. Oui on a vécu de drôles de situations mais nous sommes toujours ensemble, plus solidement attachés l’un à l’autre que bien des couples d’occident.

Avant de quitter cette terre propice à la réflexion, je décide de tirer quelques derniers portraits de ma belle, parce qu’elle le vaut bien, parce que notre bout de route ensemble a eu un sens et qu’il touche à sa fin. Epoque héroïque de ma vie, je confère aux quelques clichés faits cet après-midi là, la symbolique d’une aventure dont je n’osais rêver du haut des cinq étages où était perché jadis mon bureau. Au moment de m’assurer que les clichés ont un bon éclairage sur l’écran LCD de mon appareil, je vois tous le travail accompli, tout le chemin parcouru depuis Paris. Oui nous l’avons fait ! L’aventure : nous nous en sommes saisis et délectés.

Au moment de repartir, comme si tout était cousu de fil blanc, je trouve de manière inattendue une guérite offrant du carburant au litre. J’en avais presque oublié la panne sèche qui guettait. Béni soit le temps du voyage : ce moment où on réalise que les soucis appartiennent à ceux qui, au présent, préfèrent les spéculations sur l’avenir. Nous étions là, bien ancrés dans l’instant et nous avons consumé la vie comme il se doit.

Lueurs du soir sur Kampong Luong

Au moment de quitter Battambang, dernier rond-point avant la nationale, je fais halte au pied d’une petite guérite – stand/pressoir de jus de canne à sucre – histoire de me désaltérer. L’étape du jour comporte moins de deux cents kilomètres sur un tracé rectiligne. Aucune difficulté en vue, si ce n’est le ciel, qui s’obscurcit, offrant une faille imaginaire entre deux icebergs inversés particulièrement foncés. J’espère passer à travers et ne pas avoir à ressortir le maigre poncho en plastique déchiqueté de toute part qui me sert de dernier rempart contre la pluie depuis que j’ai oublié ma veste dans un hôtel de Kampong Cham. Les membranes du dit-poncho ont mal supporté les chemins de terre aux alentours d’Angkor. Je sens bien que si je me laisse prendre par la pluie, cette fois-ci, c’est pour être trempé jusqu’au caleçon.

Les deux femmes qui tiennent la petite échoppe m’offrent un accueil tout sourire. Une mère et sa fille, bientôt rejointes par une troisième : la cadette. Je commande un jus et quelques morceaux de canne à sucre que je fais couper en morceaux à grignoter plus tard. J’échange quelques mots, d’abord en anglais puis en français.

Je ne traîne pas car je sens l’air se rafraîchir et le vent monter, synonymes de pluie imminente. Avec trois mille kilomètres dans les roues, je n’ai plus besoin des prévisions météo pour anticiper les orages dans cette région.

Abandonnant la guérite, ses occupants et le buddha géant qui trône au milieu de son rond-point derrière moi, je prends la direction Est-Sud-Est, sur la route de Phnom Penh.

Comme prévu les masses noirâtres qui polluent le ciel cet après-midi là ne disparaissent pas comme par enchantement. Et moins d’une heure après le départ, les premières gouttes marquent le bitume comme une mauvaise rougeole. Des poinçons, disparates qui se multiplient à vue d’oeil. Ils forment rapidement des myriades de tâches qui oblitèrent le revêtement. Des pustules qui viennent, s’engouffrent sous mes roues et relèvent les empruntes de mon passage. Après cinq minutes, la maladie a vaincu. Il ne reste plus un centimètre carré de « peau » sèche. Le revêtement a cessé de respirer. Il sera en apnée, sous des eaux diluviennes pour la prochaine demi-heure. Plus de doute possible, il est temps pour moi de faire halte, et vite ! J’entreprends, comme souvent dans ces conditions, la recherche d’un abri de fortune le temps que passe l’orage, de préférence habité par des cuisiniers, de préférence orné d’un joli barbecue.

Aujourd’hui, la route sera longue et marquée par plus de pauses qu’à l’accoutumée mais elle sera heureuse, car par chance, elle croise la trajectoire d’une de ces délicieuses brocheries ou rôtit ce que je croyais être un beau cochon de lait. Une des appréciables spécialités culinaires du Cambodge où le voyageur reprend goût à la viande, la vraie. Servie à même l’os, à sertir d’herbes de citron vert et de sel, c’est un enchantement pour le voyageur. J’ai appris depuis qu’il s’agissait en fait de petites vaches et non de cochons. Ceci n’en retire rien à l’affaire, vache, cochon, tout ce que je peux dire, c’est que dans cette demi-heure à laisser passer l’orage, je me suis régalé.

Mon objectif du jour est de rallier le village de Kampong Luong avant la nuit. Le fameux Lonely Planet « Mékong » qui me sert de carte routière depuis mon départ d’Hanoï, fait mention du lieu mais n’a pas jugé utile de le positionner sur la très incomplète carte du Cambodge qui l’accompagne. Ma dernière heure de route est par conséquent accaparée par cette obsession : tourner à gauche sur le bon chemin, ne pas louper l’embranchement, arriver avant la nuit !

Sur les coups de seize heures, je pénètre dans le village de Kampong Chhnan. Une petite route à la sortie de la ville part en direction du nord. Je n’en vois pas le bout. Il n’y a pas de panneaux aux alentours, pas d’habitants non plus. Je dois décider seul de m’y engager. Une cigarette suffira à la réflexion. Mégot écrasé, je m’engouffre sur ce chemin improbable.

Les maisons jouxtant la route principale et construites en dur laissent peu à peu apparaître des cahutes de plus en plus sommaires. Le macadam noir et lisse qui se présentait au début se fait dévorer par une terre  battue molle et sablonneuse qui intensifie le doute. A présent les habitants que je croise vivent dans ce qui ressemble à des sortes de roulottes faîtes pour coulisser le long de ce chemin, au gré des opportunités qui se présenteront. Suis-je sur la voie? Au fil des minutes, le ciel se dévoile et les arbres tombent. J’aperçois au loin les reflets d’une eau tranquille. J’y suis, le grand Tonlé Sap.

Kampong Luong, village flottant loin des sentiers touristique, tu es à moi ! Je m’arrête un mètre avant les eaux, pose la Minsk sur sa béquille latérale et détend mon dos, crispé par les kilomètres, la peur de chuter, l’excitation de la découverte. Je balaye les alentours du regard en opérant un tour complet sur moi-même. Faire défiler le paysage très doucement : sensation de moment unique que j’ai déjà ressenti durant mon voyage. Appartenir à l’instant que l’on vit, se sentir privilégié, se savoir en pleine possession de sa vie. Je ne le sais pas encore mais je traverse à ce moment précis, un des « instantanés » de ce voyage. Ces moments qui se gravent dans votre mémoire et peuvent ressortir à tout instant, sur commande ou par surprise, sans effort. Comme si le cerveau, trop « photo »-sensible à cet instant, enregistrait de manière inaltérable l’image sur laquelle nos yeux s’étaient fixés. Une sorte de surimpression qui restera chaque fois que l’on activera les souvenirs du voyage et qu’on en cherchera des images fortes. Je suis moi, je suis ici parce que je voulais être ici et je suis vivant : imprimé !

Le timing est parfait. Les premières lueurs du soir donnent au ciel sa désormais caractéristique teinte orangée. Devant moi, la route s’engouffre sous les eaux, remplacée par un canal chaotique où les embarcations de fortune s’enchevêtrent. Des enfants jouent entre les premières maisons flottantes. Pas de touriste à l’horizon, je laisse mon sac arrimé sur la moto, au milieu des quelques hommes qui s’affairent là. Je défais mes chaussures de marche et fais quelques revers à mon short qui monte désormais jusqu’à mi-cuisses. Barbe de Jésus, appareil photo dans le dos,

j’entame ma lente marche sur la route imaginaire. Approcher des maisons seul, sans guide, sans embarcation, sans intermédiaire, le corps à moitié plongé dans cet univers inconnu. Le faire à son propre rythme, pas à pas, ça n’a pas de prix. Cela vaut même le staphylocoque doré que j’en ramènerai. Avec quelques bonnes âmes, l’appareil photo en main, je jouerai là jusqu’à ce que la nuit tombe.

La galerie correspondante dans la Chambre Noire.

Siem Reap et les temples d’Angkor

Les empires sont comme les hommes,
Impermanents, sujets au temps et à son continuum.

Leurs pierres témoignent d’un passé glorieux,
Amoncellement d’étoiles sous le regard des Dieux.

Des cours aux fastes ostentatoires,
Ne reste que les récits : naître, vivre et puis déchoir…

Comme nos illustres anciens, certains de ces palais, pour leur grandeur, sont vénérés,
Touristes et badots devant leurs restes se font photographier.

Mais qu’importe la portée des actes de ces héros d’un autre temps,
Ce que nous retiendrons, c’est que nous y étions et c’est bien suffisant…

La seule sagesse qui vaille est celle du plus grand nombre,
Populaire, oublieuse, accompagnant le présent comme une ombre.

Siem Reap en cela témoigne de notre époque,
Eblouissante en apparence, culturellement en loques.

Les empires passent et puis s’effondrent,
Eux aussi retournent à la terre… pour mieux s’y fondre !

Quelques infos utiles si vous prévoyez de visiter Angkor

Siem Reap, (traduisez « défaite de Siam » : merci les français) est le nom donné à cette ville nouvelle avoisinant les temples de l’ancienne cité d’Angkor, abandonnée suite à une déroute militaire aux alentours de 1430 face aux armées du royaume de Siam voisin (l’actuelle Thaïlande).

Figurant à ce jour parmi les sites touristiques les plus visités du monde, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, Siem Reap a logiquement connu ces vingt dernières années une croissance démesurée. On y trouve aujourd’hui l’éventail complet des offres pour touristes typiques du Sud-Est asiatique : marché de nuit, salons de massage, drogues de plus ou moins bonne qualité, etc, etc.

Des hébergements allant de la chambre d’hôte à $4 au grands hôtels de luxe, vous aurez également le choix entre à peu près toutes les cuisines du monde : khmer, chinoise, Thaï, française, italienne, World junk, dans le centre ville, aux alentours de la fameuse « Pub Street ». Les étales du Food Market proposent quant à elles des barbecues de bonne qualité pour un prix modique (compter $2 pour un Fish Amok ou une pièce de boeuf en grillade).

Il faut savoir que le site archéologique en lui-même est resté inconnu du grand public jusqu’en 1863, date à laquelle Henri Muhot, naturaliste français, découvrit dans une jungle épaisse les premières pierres du site qui est toujours en réfection à ce jour.

L’ensemble s’étend sur plus d’une centaine de kilomètres mais 95% du tourisme se concentre sur les temples les plus proches : Angkor Wat, Angkor Thom et Ta Promh.

Témoins des grandes mutations religieuses venues de l’Inde entre le VIIIè et le XVè dans tout le sous-continent asiatique, Angkor offre des temples originellement associés aux cultes brahmaniques, d’origine hindouistes et remplacés au fil des siècles par les symboles du bouddha. Quelques temples ont pu garder leur forme initiale du fait de leur éloignement du centre. Beng Mealea, par exemple, qui se situe à trente kilomètres au nord environ, vaut le déplacement.

Un bon moyen de visiter les principaux temples est de négocier le matin même un tuk-tuk pour la journée, moyennant $10 pour un petit circuit, $15 pour la grande boucle. Pensez bien à vérifier le niveau d’anglais du conducteur qui par ses explications sera un complément utile à votre guide papier.

Si vous préférez l’escapade en solo, vous pouvez toujours louer un vélo depuis le centre ou directement face à l’entrée d’Angkor Wat, 8 kilomètres plus au nord. Dans ce cas, je ne saurais que trop vous conseiller de ne pas oublier votre ipod. Déambuler parmi ces ruines avec la musique adéquate dans les oreilles a quelque chose de jouissif.

Nota Bene pour ceux qui comme moi traversent le pays à moto : il est possible de pénétrer partout ou quasiment avec un deux-roues malgré les dires de certains sur les forums de voyage. Je l’ai fait, vous pouvez donc me croire. Les vélos, tuk-tuks et deux-roues motorisés sont même tolérés au sein de l’enceinte d’Angkor Thom (large de plusieurs kilomètres).

Attention aux arnaques en tous genres qui ont lieu, par exemple, aux abords du village flottant, comme partout où le touriste occidental prolifère. La règle d’or reste de prendre son temps au moment de négocier. Pour rappel : le salaire moyen au Cambodge en 2010 se situe aux alentours des $40/mois (compter le double pour les professions exerçant au contact des touristes). Ce référentiel vous permettra de toujours relativiser les prétendues bonnes affaires que l’on vous proposera lors de votre arrivée.

En moyenne, un routard dépensera $25/jour à Siem Reap, soit près du double de son budget pour le reste du Cambodge. Une inflation due en grande partie au prohibitif ticket d’entrée pour le site et auquel on ne peut pas échapper ($40 pour 3 jours).

Etape immanquable pour un séjour au Cambodge, Angkor est un site remarquable en bien des points. Il n’en reste pas moins une anomalie à l’échelle du pays et n’est aucunement révélateur de ce que vous découvrirez si vous prenez le temps de sillonner les petites routes du peuple Khmer.

NB : rien ne dure, pas même les cités de splendeur…

Kampong Cham, jeunesse et repos des âmes

Sur le Kampong, au « bord de la rivière »,
Façades grisées et canonnières,
Surgit la vie du peuple Cham,
Cousin du malais, ethnie musulmane.

Au pied Phnom Prâ et de Phnom Srey,
colline des hommes, colline des femmes,
Buddha s’étend de tout son long,
géant doré, lit rubicond.

Les singes bricolent, puis dégringolent,
Là où les vieilles pierres s’amoncellent.
Du haut de ses cent marches, un vieux monastère domine la vie,
Et trois enfants m’ouvrent les voies du paradis.

Certains s’affairent pour faire le bien,
Pour la fortune, les autres construisent.
Homme d’affaires ou hommes de bien,
Ici comme partout, certains ordonnent et d’autres s’épuisent.

Un bonze, qui lui ne connait pas le sommeil,
Promet à la jeunesse un avenir fait d’espoir.
Derrière la scène, métiers à tisser et balançoires,
L’orphelinat* prend vie et la jeunesse s’éveille.

A Kampong Cham peu de touristes et beaucoup d’envies,
Une vie plus belle, une vie qui sourit…
Dans un Cambodge, en ordre de marche,
J’approche des temples et des grandes arches…

Siem Reap en guise de prochaine destination,
Trois cents kilomètres sur fond de désolation.
Où sont les arbres et où est la végétation,
Hors des rizières offertes comme seule décoration?

Rencontres, surprises,
Panne d’essence et puis reprise.

Angkor j’arrive,
Fouler tes pierres et embrasser tes rives !

*Association BSDA (Buddhism and Society Develoment Association)

Kratie, soif étanchée à l’ordinaire

A faible vitesse, le grand parcours se fait dans un Cambodge du nord,

Bandeau autour de la tête et sac Kerrymore attaché au porte-bagage.

Autour de moi, des terres brûlées et des enfants qui me saluent sur mon passage,

Je me sens adulé comme jamais, motard repeint à la feuille d’or.

Le Mékong reflète les dernières bouffées du jour,

Deux mille kilomètres que rien ne change,

L’impétueux garde son visage d’ange,

Je suis toujours charmé par ses reflets velours.

Dans les rues de Kratie, petites et odorantes, l’humeur se fait Indienne.

Le marché de jour s’éteint et les étales se couvrent paisiblement,

Au centre de méditation on ne pense à rien sous des auvents.

Buddha est là qui veille et la colline de Tuol Svay la nuit tombant se fait mienne…

Portraits de bonzes : grands sourires et lueurs oranges,

Beautés veillies et burinées,

Familles emplissant la rue, unies et apaisées,

L’humanité est belle sans la modernité qui la démange.

La solitude est grande mais cette vie goûtue est sublime.

Fier comme un pape, peigné comme un routard,

Je fais route vers l’inconnu sans fard et sans miroir,

Soif étanchée à l’ordinaire, je ne connais plus le mot déprime !