Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé
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D’un seul coup d’oeil







A proper photographic good-bye with Laos

Before leaving Laos, I thought a last glimpse at some of the most beautiful lanscapes I’ve had the chance to admire was worth the upload. If you can afford the time, go to Laos, visit the country as a decent traveller and if you like Mother Earth’s natural wonders, you will not regret it !

So here is for you, from North to South…
(click on the pictures to enlarge if you feel like)


The heights of Houay Xi

Ban Tafa Rice Paddies

A sea of clouds over the Bokeo jungle

Storm on Huay Xai's Mekong

Quiet Mekong waters by Luang Prabang

Mekong view from the top of Lung Prabang's hill

Sunbathing rice paddies around Pha Tang

Karstic shapes around Vang Vieng

Sunset over Vang Vieng

Tree of life bathing near Konglor

Dramatic mountains on the way to Lac Sao

Epic mountain view by Khoun Ngeun

Diner time on the Tha Kaek Mekong bank

Neighboring Thailand by night

Water effusion on the Bolavene Plateau

Tat Fan spring waters

Mekong in fury near Don Det Island

NB : and if you really enjoy this all, you can still pay a visit at my photo portfolio of Laos by clicking right here

& by the way, thanks for the visit !

4,000 îles, un seul Mékong

Bientôt un mois que je poursuis religieusement les courbes du Mékong. Sur son lit de Huay Xai à Luang Prabang, lors de son crochet par l’est aux alentours de Vientiane ou bien le long de ses interminables fuites vers le sud le reste du temps, j’ai vu le fleuve poursuivre sa course tumultueuse vers la sortie dans un flot puissant et indomptable. Un courant qui fait forte impression à qui le contemple pour la première fois.

Les 4,000 îles en guise de dernière étape, le fleuve poursuit sa route vers la Mer de Chine via le Cambodge tout proche. Mais avant de quitter le pays, au milieu des quatre mille obstacles rocheux, la « Mère des Rivières » se retrouve compressée et gagne encore en puissance.

Le murmure devient grondement et l’avertissement est clair : quiconque tombe dans ses eaux devra sublimer ses talents de nageur. Le fleuve est alors tellement excité à l’idée d’atteindre le moment de sa libération qu’il plonge littéralement son destin dans le vide, quinze mètres de chute pour un débit infernal. Au sud de la dernière île, la quiétude refait surface. Les dauphins Irradawys pointent le bout de leur museau arrondi. Pour le Mékong aussi, l’aventure Laosienne a parfois été une épreuve et la sortie vers le Cambodge se fait dans le calme, à l’ombre des cocotiers qui s’épanchent sur son lit pour mieux contempler leur panache.

Les quatre-vingts kilomètres au départ de Paksé se déroulent dans un calme Olympien. A partir de ce point, la route n’offre plus que l’option Cambodgienne en issue. Les carrefours menant vers le Vietnam ou la Thaïlande appartiennent au passé. Le trafic s’allège au point de devenir inexistant. C’est à peine si je croise un véhicule tous les quarts d’heure.

Un chien sauvage traverse la route dans un silence de mort, un troupeau de buffles continue insensiblement sa marche le long des champs de Lotus.

Le Laos se montre généreux et m’offre une dernière bouffée de son opium. Un shoot par le vide qui me laisse la sensation, non pas de rouler mais de glisser vers ma dernière escale dans le pays. Après quatre-dix minutes le bitume termine sa course dans les flots marrons du fleuve, j’ai sous les yeux deux barques motorisées prêtes à appareiller. Il m’en coûtera quelques riels pour la traversée.

Trois îles offrent des solutions d’hébergement. Don Kong la plus grande est aussi la plus calme. Son activité est essentiellement agricole. Son espace touristique se résume à une paisible rue le long du fleuve d’où de larges terrasses sur pilotis contemplent, tournées vers l’Est, les rives du Laos continental. Un vieux bureau de poste, une maison coloniale et un embarcadère : le lieu est propice à une journée de repos que je ne m’offrirai pas car mon visa expire dans quatre jours.

Je rencontre en fin de journée un groupe de créatifs espagnols en vadrouille à travers l’Asie. Trois photographes, une illustratrice et un graphiste, deux barcelonais, deux madrilènes et une valenciane : un petit bout d’Europe sur lequel je fixerai les amarres pour la soirée. Le courant passe à merveille. L’occasion de tirer quelques portraits, dérouiller un espagnol qui manque de pratique et d’échanger quelques mots sur un sujet tout trouvé : la photographie.

Je peux goûter aux joies d’un objectif grand angle que je monte sur mon boîtier plus excité qu’un gamin. Pour quelqu’un qui prend tous ses clichés au 50mm depuis cinq mois, ça fait l’effet d’un choc. Tant de nouvelles possibilités encore inexplorées…

Ca fait du bien de croiser la route d’autres occidentaux à ce stade du voyage. Surtout des Européens, surtout des latins, et surtout dans cette partie du monde où l’on ne débarque pas si la seule chose qui nous pousse à aller en Asie, ce sont les attractions sensationnelles, le shopping, le sexe et la drogue. Il existe en effet des endroits où il est plus facile d’apprécier la compagnie des autres. C’est le cas sur ce petit bout de terre isolé et stone où notre seule préoccupation du soir, c’est de trouver un restaurant qui nous laisse cuisiner la Paëlla.

Après un premier refus, nos deux chefs trouvent une cuisine ouverte à leur proposition de barbus. Les révolutionnaires sont aux fourneaux et le résultat est à la hauteur du délicieux vin ramené deux mois plus tôt de France par Marie. Une bouteille que je sors de sa sieste enturbannée pour l’occasion. Ainsi coule notre vie sur l’île de Don Kong. Comme une gorgée de bon vin français après des mois de bières plus ou moins fraîches. La douceur et la volupté baignent cette nuit qui accueille nos fou-rires. Nous nous éteignons en même temps que les lumières sur l’île. Il n’est que 22h.

Sept heures du matin, l’hôtelier frappe à ma porte. J’arrime mon sac sur le porte-bagage et commande un café avant de rejoindre le bac à quelques encablures. Trente kilomètres sous le soleil, un nouveau crochet par la nationale 13 et je tombe sur l’embarcadère qui me conduira cette fois-ci jusqu’à Don Det.

La traversée de vingt minutes contre le courant coûte $2. Quand je débarque, il est près de onze heures et le soleil clame toute son insolente puissance.

Changement d’ambiance dès mon arrivée sur l’île, les Sarwels sortent de leurs bungalows. Je n’en avais croisé aucun depuis Vang Vieng. Un signe symptomatique du succès des lieux. Ici les touristes sont plus nombreux et ils prennent leurs aises. L’atmosphère est néanmoins très paisible. Quelques néons pour les promeneurs du soir, des notes de reggae qui se perdent dans le vent et des hamacs qui pendent lascivement au dessus des planchers de bois sombre. « Chill » tel est le mot d’ordre…

Malgré des charmes certains, je ne m’attarde pas sur Don Det et file sans attendre vers Don Khone, l’île la plus au sud. C’est un vieux pont Français qui les relie. A l’origine, on y déploya une étroite voie ferrée qui permettait à une petite locomotive de faire des aller-retours dans ce minuscule ensemble. Il n’y a plus aujourd’hui que quelques tuk-tuks, des vélos et quelques motocyclettes pour déranger dans son sommeil cette « belle à vapeur » qui repose devant l’un des derniers bâtiments de son temps.

Les orages rythment les journées dans ce petit coin reculé. Un lieu idéal pour s’abandonner à une sieste forcée. Un lieu qu’il convient de de visiter à deux !

Trois petits jours s’écouleront : jus de noix de coco,  sur deux roues, un livre entre les mains, confortablement enfoncé dans un hamac à écouter la pluie. Un petit paradis en guise de porte de sortie et un vingt sur vingt pour le finish.

Les 4,000 îles, c’est pas les Maldives mais c’est autrement bien. Demain je laisserai derrière moi ce Laos qui m’a accueilli pendant cinq semaines. Riche de cette expérience, le poil dru et le cheveu long, j’ai rendez-vous avec le peuple Khmer.

Élévations multiples sur le Plateau de Bolavène

La route se poursuit dans ce Laos du Sud calme et dormant : libre des pollutions du tourisme de masse. Je quitte Tha Khaek peu après le déjeuner et rejoins la Nationale 13 en direction du sud. Encore quatre-cents kilomètres avant la frontière Cambodgienne et un premier arrêt dans la ville de Savannakhet, à cent-trente kilomètres de mon point de départ. Je descends de ma monture à 16h et pose provisoirement mon sac dans une chambre à $3, sans fenêtre ni air conditionné. Une de ces multiples cages à lapin qui jalonnent mon parcours…

Savannakhet est une autre de ces villes-comptoir longeant le Mékong et dans laquelle les français ont investi pour en développer les capacités économiques et logistiques. Quelques entrepôts et vieilles batisses témoignent ici où là du rôle joué par la ville dans le développement de l’Indochine française. Peu de sites touristiques d’intérêt, juste quelques ruelles au charme variable dans lesquels je ne m’attarderai que le temps d’une soirée : de vieux bus abandonnés en bord de route, un temple aux contours romantiques…

Le lendemain matin, je suis de nouveau sur la route à la première heure, cette fois-ci en direction de Pakse, cent kilomètres plus au sud.

Je note que cette partie du Laos a été copieusement déboisée. Tout le long, des parcelles brûlées laissent en témoignage de leur passé luxuriant, des troncs sans vie et noircis de suie. Les rizières s’étendent partout autour sur des kilomètres. Un décor à la fois beau et désolant. Il faut dire que durant les années 70, la région fut abondamment bombardée, ce qui a eu pour effet d’ouvrir de larges brèches dans une massive forêt primaire où s’épanouissaient, selon la légende : « un million d’éléphants ».

C’est un évènement qui fut peu médiatisé dans le reste du monde, pourtant le Laos a été le pays le plus bombardé au monde. Un triste record à peine crédible quand on connaît le lourd bilan en tonnes d’acier qu’affiche le XXè siècle.

Entre 1963 et 1974, l’equivalent d’une tonne de bombe par habitant a été larguée (par les Etats-Unis) sur le pays, et ce, en dépit de la convention de Genève censée empêcher ce déversement sur un pays officiellement neutre. Cela correspond a un bombardement toutes les 8 minutes… pendant 9 ans ! Plus que sur l’ensemble des nations européennes, toutes provenances confondues, durant la seconde guerre mondiale. On y laminait les couloirs de soutien au réapprovisionnement Viet Minh. On y déchargeait les stocks de bombe qui n’avaient pu être larguées dans le nord Vietnam, sur le chemin du retour, vers les bases du Sud. Un phénomène que décrit avec précision cet article du Monde Diplomatique.

A Pakse, je découvre une ville assez similaire à tout ce que j’ai pu observer en cours de chemin. Une artère principale morne et encombrée qui traverse la ville du Nord au Sud et accueille, en grappe, les quelques guest-houses où se concentrent les visages blancs en visite dans la région. De la poussière et du béton, des routes pas encore stabilisées. Des routiers venant de la Thaïlande et du Vietnam voisins roulant à tombeau ouvert au milieu de la ville…

Peu d’arguments pour retenir le touriste en somme, s’il n’y avait, à quelques kilomètres de là, cet itinéraire menant vers le  plateau de Bolavène : une terrasse de verdure trônant mille mètres au dessus du niveau de l’eau.

Ce matin, il pleut abondamment sur Paksé. Faute de mieux, je me contente d’une soupe de nouilles en guise de petit-déjeuner. Un plat dont l’exotisme,  à mes yeux, n’est plus. Mais que j’avale sans rechigner. Un autre de ces repas à $1 qui « fait le job » (et c’est déjà pas mal).

L’air dans la vallée est chaud et humide mais l’atmosphère se rafraîchit au fil des kilomètres alors que la Minsk entame sa lente ‘ascension. Une fine bruine, coriace et régulière constelle les lunettes d’une myriade de gouttelettes aussi gênantes qu’exaspérantes. Le bitume est luisant et l’assise peu assurée par endroits.

En route vers ces humides sommets, je sens peser sur moi la fatigue des kilomètres parcourus jusqu’à ce jour. Trois mille kilomètres bientôt… Je supporte de moins en moins ces longues heures à ressasser les mêmes sujets, à digérer la misère sociale que je contemple au fil des kilomètres, sans personne avec qui décharger l’émotion. La curiosité qui jusqu’à lors me poussait sur tous les chemins de traverse rencontrés, s’épuise peu à peu. Je fatigue et ma curiosité aussi.

Après une heure passée à grimper sur cette pente douce et rectiligne, j’atteins enfin la plate-terre. Les premières habitations font leur apparition et certaines d’entre elles sont incroyablement cossues.

La région témoigne encore une fois d’un bel effort français dans le développement local. Ce sont eux qui ont importé au début du XXè siècle les premiers caféiers et les techniques de culture du Nouveau Monde, qui font aujourd’hui la réputation du Plateau.

Des exploitations, plus ou moins larges ont fleuri partout sur les vingt-six mille hectares de terres arables que compte cet extraordinairement fertile promontoire faisant reculer du même coup la luxuriante forêt primaire qui, là aussi, trônait autrefois si fièrement.

De nombreux cours d’eau sillonnent le Plateau créant de part et d’autres ce qui doit être l’un des plus riches ensembles hydrologiques du monde. Les amoureux d’éco-tourisme trouvent ici une terre d’accueil à l’échelle de toutes leurs ambitions : des éco-lodges reculés, des ethnies ancestrales dont les Lavens, tribu qui donna son nom au site, une agriculture éco-responsable enfin.

Le climat spécifique qui règne sur le Plateau permet aux planteurs de se passer de pesticides et de bâches de protection sur leurs exploitations. La terre y est naturellement irriguée, nourrie par des pluies quotidiennes encore plus fréquentes que dans la vallée pourtant abondamment arrosée durant la saison des pluies. Un paradis pour le bio qui promet ce petit coin du monde à une agriculture haut-de-gamme dans les années à venir.

Je fais une première halte auprès des chutes de Tat Fan dont le volume d’eau est impressionnant. Cinquante mètres de tombant projettent autour des embruns qui viennent perler une végétation à la densité absolue. Le long des chutes, des bananiers s’accrochent aux flancs rocheux qu’ils mettent en mouvement, leurs larges feuilles battant au vent. Seul dans ma contemplation, personne autour, mon sentiment d’isolement est total. Une douce impression de perte des notions : le temps, l’espace…

Après une petite demi-heure passée à arpenter les environs, je quitte les lieux décidé à m’enfoncer plus encore vers l’intérieur des terres. De l’autre côté de la route, un chemin vers le Nord en direction d’un autre ensemble de chutes d’eau offre huit kilomètres de route au tracé dramatique, nids de poules et ornières jonchant le sol, un damier enduit à l’eau savonneuse.

J’y connais ma première chute du voyage. Un freinage tardif, une roue avant qui se dérobe et moi allongé là, couvert de boue sur tout mon flanc droit. Par chance il n’y a pas de casse. Un habitant passe la tête au dessus de la clôture. Il n’a pas l’air surpris, je ne dois pas être le seul à m’effondrer ici. Je m’en tire avec une bonne frayeur et la confirmation que mon attention se relâche.

Je parcours ainsi trois ensembles, tous aussi esseulés les uns que les autres avant d’atterrir, en milieu d’après-midi, dans une plantation associée à la filière éco-responsable des « Cafés Malongo ». L’occasion de goûter dans des conditions exceptionnelles le délicieux Arabica d’appellation contrôlée Cafe Lao qui sort des usines de torréfactions toutes proches. L’occasion aussi d’en apprendre plus sur les conditions de travail dans la région. Une conversation s’engage, dehors la pluie redouble d’intensité.

Comme en tout point du monde comptant dans ses environs un sol fertil en richesses naturelles, les disparités sociales et économiques sur le Bolaven sont énormes.

D’un côté de grands propriétaires terriens contrôlent les filières et développent un savoir-faire qui s’étend aujourd’hui de la production à la vente en direct sur des marchés étrangers. Il y a quelques années, les grains étaient bradés à l’état brut générant peu de valeur ajoutée. Aujourd’hui on crée des marques et on conditionne sur-place un café prêt à la mise en rayons.

L’exploitation en elle-même est confiée à des familles d’agriculteurs défavorisées et vivant dans des huttes en bord de route. Mon guide m’explique que de nouvelles parcelles sont régulièrement déboisées et exploitées dans l’illégalité par de nouvelles familles qui immigrent dans la région sans ressources. Un travail de titans accompli par des fourmis et la forêt qui recule… Généralement, peu de temps passe avant qu’un propriétaire terrien influent ne parvienne, par un arrêté local, à récupérer la terre désormais prête à l’emploi. Il l’exploite alors pour son propre compte laissant une très faible marge entre les mains de ceux qui ont préparé la terre mais restent eux dans l’illégalité. Pas de quoi sortir de la hutte, pas de quoi briser le cycle de la pauvreté et de l’enrichissement sans limite qui marque sont creuset avec les années.

Dans un pays aussi pauvre que le Laos, la corruption et le trafic d’influence sont des outils à portée d’ondes pour une frange de nantis. Les autres sont soumis à la loi du plus fort, comme partout ailleurs…

Mon hôte m’explique que quinze pour cent de la production environ est aujourd’hui produite sous un label solidaire. Un étiquetage qui a ouvert de nouvelles opportunités à l’export, en Europe et en Amérique notamment. Une initiative qui aurait parallèlement sorti de la pauvreté quelques familles exploitantes. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la portée de ces améliorations. Combien sont-ils à en bénéficier et qui sont ces heureux élus? Combien de familles désoeuvrées sortent réellement du cycle de la pauvreté sans fin grâce à ce système?

Je tire au moins une certitude de ma visite : l’appellation Café Lao, aujourd’hui considéré par les experts comme un des meilleurs cafés du monde mérite sa réputation flatteuse. Les arômes de cet expresso savoureux servi au milieu des champs resteront gravés dans ma mémoire.

Le Plateau de Bolavène fait ainsi office de zone hors-norme dans un Laos figurant statistiquement parmi les nations les plus pauvres du monde. Les disparités sociales y sont plus grandes qu’ailleurs. Elles donnent corps à la lutte séculaire entre propriétaires terriens et exploitants qui ont vu et continuent de voir le jour partout sur la planète. Elles incitent à la reconnaissance du fait que jamais l’Homme ne semble capable de partager équitablement les ressources qui lui sont offertes par la Terre, pas même en territoire bouddhiste.

Au moment de retrouver Paksé pour y passer la nuit, je garde en moi ce sentiment ambigu où s’entremêle plaisir et dégoût. Plaisir de contempler une Nature si généreuse et si belle. Dégoût  de constater la manière avec laquelle l’homme en exploite les richesses, dans une minorité de cas d’une manière juste et réglementée, dans son ensemble de manière anarchique et brutale. Je devrais peut-être accélérer la cadence et voyager plus vite. Je passerais sans doute plus facilement au dessus de ses ombres qui couvrent le tableau idyllique du voyage.

J’en tire concernant l’Homme la conclusion qui suit : il n’y a que deux manières d’agir dans ce monde, le reste n’est que parlotte et écran de fumée.

« Soit l’on se situe dans une perspective antiégalitaire, qui implique de juger des hommes, non sur le simple fait de leur présence au monde (politique ontologique), mais sur leur valeur, appréciée en fonction des critères propres à leur activité personnelle et des caractères spécifiques des communautés dans lesquelles ils s’inscrivent ».

Soit l’on se situe dans une perspective égalitaire, qui voit dans toute inégalité une manière d’injustice, qui prétend que la morale est l’essence de la politique et qui place le cosmopolitisme politique et l’universalisme philosophique au coeur de sa pensée. Une vision que l’on peut assez vite adopter lorsque l’on voyage et qui rend parfois la vie difficile à apprécier.

« Il n’y a pas de révolution possible, pas de changement dans l’ordre du pouvoir, si les transformations que l’on cherche à opérer dans le domaine politique n’ont pas déjà été réalisées dans les esprits. »

Dans ces pays en voie de développement que sont le Laos, le Vietnam ou le Cambodge et malgré un passé aux consonances Maoïstes et de soit-disant luttes pour la reconnaissance de la cause ouvrière et rurale, cette perspective est des plus lointaines. La soif de l’argent chez les plus forts, que rien ne semble pouvoir étancher, nourrit une politique de vassalisation dénuée de tout sentiment. La classe, voilà comment je résumerais ce dont manquent les nouveaux-riches des pays que j’ai pu visiter jusqu’à présent.

L’absence d’éducation et de culture chez les plus faibles, seules à même d’éveiller les consciences et d’ouvrir la voie à une forme de résistance organisée laissent peu de place à l’espoir d’un avenir plus juste. Voici des gens  condamnés à sombrer dans leur ignorance, consommant sans modération ce qui doit être l’une des pires télévisions du monde. L’absence de culture, même traditionnelle chez ces gens est effarante. J’exclue de ces propos les quelques villages où l’art de vivre traditionnel a été préservé et peut-être Luang Prabang où les habitants baignent littéralement dans un berceau de culture. Non, là je décris ce que j’ai entrevu dans 90% des cas, à travers les bourgs, les villages et les agglomérations plus vastes que j’ai pu traverser. Malheureusement, souvent des esclaves tragiquement soumis subir la règle de celui qui est instruit.

« L’homme est l’animal qui donne du sens aux choses qui l’entourent » paraît-il. Pour moi, le Plateau de Bolavène aura été le théâtre d’une prise de conscience concernant l’état de ce monde en développement, si cruellement riche, si cruellement beau. Mais si cruellement…

Tha Khaek soleil couchant !

Dix-sept heures trente, six heures de route dans les pattes, je pénètre dans ce qui sera ma première étape sudiste du pays.

Plutôt bourg que ville, les guides présentent Tha Khaek comme le Vientiane des années 90. Un centre-ville imprégné de la présence française de la première moitié du siècle dernier, proposant une symbiose élégante entre les styles architecturaux coloniaux et chinois. Des habitants tout sourire envers les touristes, il y a peu de fa rangs par ici. Et pour cause, trois-cents kilomètres la séparent de la capitale. Le prochain aéroport de taille se situe à Pakse quelques quatre-cents kilomètres au sud. Tha Khaek est pour moi l’ancre névralgique et culturelle de ce no-man’s land qu’est le Laos du Centre, un trou perdu au milieu du continent Asiatique…

Le Mékong longe les ruelles arbolées de Tha Khaek par l’Ouest de la ville. Sur l’autre rive, la Thaïlande : l’ennemi juré ! Cet ennemi qui a construit un temple à l’identique du fameux Wat Nanthakham juste en face, comme un affront à l’histoire. Le conflit larvé qui prédomine dans l’esprit de certains habitants porte sur une guerre quasi-séculaire entre les anciens royaumes du peuple Lao et l’empire de Siam (anciennement la Thaïlande). Il a d’ailleurs fallu attendre l’arrivée de l’armée française, fraîchement auréolée de ses conquêtes d’Annam et du Tonkin (le Vietnam d’aujourd’hui) pour bouter les Thaïs derrière le Mékong. C’est l’incorporation du territoire Lao dans l’Indochine française qui a restitué un pays « au million d’éléphants », une nation. Vientiane a même désignée comme la capitale administrative du nouvel ensemble. Une facette de la colonisation sur laquelle insistent peu nos manuels d’histoire et où il est à noter, que l’indépendance fut rendue aux Laosiens en 1953, sans qu’aucune lutte armée n’en ait eu à en précéder le cours. Un mouvement nationaliste répondant au nom de Lao Issara a bien vu le jour pendant la seconde guerre mondiale en prévention du retour du contingent, mais ils n’ont même pas eu le temps de passer à l’action. L’enlisement français dans un Vietnam nord sans pitié avait suffi à leur garantir une souveraineté tranquille.

Enfin tranquille…

Quand on arrive dans une nouvelle ville, on a pour premier réflèxe de trouver une guest-house où poser ses valises et éventuellement prendre la douche qui va bien. On ne s’en rend plus trop compte après quelques temps, mais au mois d’Août, on enregistre sous ces latitudes des températures flirtant avec les 40°C. A moto, le vent fait oublier la lourdeur ambiante, on a l’impression de flotter dans le paysage – au milieu de rizières imbibées de reflets, quand on s’arrête en revanche, le coup de massue ne tarde pas.

Il pleut relativement peu ici comparé à ce que j’ai connu dans le Nord du pays. L’arrivée dans la ville se fait sans encombres, après 130 kilomètres très tranquilles.

Après avoir fait le tour des logements dans les environs, je décide de m’offrir une chambre dans l’unique maison coloniale de la ville réhabilitée en hôtel. Huit chambres, quatre mètres sous-plafond, un vieux zinc dans l’entrée, des baies vitrées de deux mètres de large, des moulures finement ciselées… Eten lieu et place de la traditionnelle et hideuse télévision : un poste radio dont émane de la musique classique. Cela change du traditionnel cube en béton peint, dans lequel le backpacker a ses habitudes.

Dans le couloir désservant les chambres, trônent fièrement les portraits des aïeux comme une réminiscence de temps anciens. J’apprends un peu par hasard que la maison appartient à la descendance d’une branche de cette ancienne famille régnante trônant si fièrement  sur la tapisserie. Je ne maîtrise pas trop l’arbre généalogique des personnes susnommées, je comprends simplement qu’ils vivent dans ce qu’ils jugent être une destitution de leur grandeur passée.

Au moment de dégager mon sac du porte-bagage de la moto, sur le parking de la « Mansion », j’entends un « hey » lancé dans ma direction, très vite suivi d’un « where do you come from man? » qui éloigne efficacement la perspective d’une douche fraîche. L’accent est parfait, l’intonation américaine plutôt West-Coast, la tête elle : Laosienne. Ce type qui m’aborde n’est autre que le neuveu de la gérante.

Vingt-sept ans, bon style, bonne gueule, il me raconte qu’il est né aux Etats-Unis après qu’une partie de sa famille (son père et son oncle) ait fui en Amérique dans les années 1970, au moment même où retentissaient des conflits politiques puis armés opposant les Pathet Lao (à tendance communiste) et l’Armée du Laos . Soutenue par les USA non officiellement présents dans ce pays, l’armée royale ne parvient pas à prendre le dessus sur la rébellion maoïste. Une longue période de trouble commence dans l’anonymat de la communauté internationale et se conclut en 1973 par le retrait des troupes US et la scission du pays en deux régions (comme au Vietnam et en Corée). Les communistes ne tardent pas à conquérir la moitié sud du pays et à établir la République Démocratique du Laos, suivant la voie tracé par son voisin Viet Minh : parti unique, drapeau rouge. C’est la fin des grandes familles d’antan, une page du pays se tourne.

Son futur? John l’envisage pourtant aujourd’hui au pays, près de sa mère et de sa tante, la seule restée quand les autres ont fui. L’heure des lustres anciens n’a pas encore sonné, mais comme dans les républiques maoïstes voisines, le pouvoir s’accommode assez bien de l’économie de marché. A force de travail et grâce, aussi, à un bon mariage, cette femme s’est constituée une véritable petit empire. Usine de confections, magasins dans la capitale, plusieurs guest-houses, des terres arables, elle est l’incarnation de cette ancienne  noblesse qui se reconstitue en adoptant les nouvelles règles en vigueur. Et ça marche ! Leur ascension, ils la connaîtront maintenant par l’économie. Les exilés rentrent petit à petit au pays, couvés par la soeur désormais riche en dollars.

Il est étrange de parler de tout ça avec ce type à l’accent Californien. Toutes aussi étranges sont ces nouvelles images du passé qui viennent écorner cette vision idyllique, établie au fil des kilomètres et des rencontres, d’un pays aux moeurs exceptionnelles.

Tout à coup, je remets les pieds sur terre. Je me rappelle qu’ici comme partout, il y a des luttes d’influence pour le pouvoir. J’ouvre les yeux sur cette nouvelle facette controversée du pays qui concentre, dans la région, des intérêts supposés de premier ordre. Période d’élections – personne n’a vraiment su m’expliquer quelles élections se tenaient là – j’aperçois maintenant tous ces mini-flics qui siègent aux coins de certaines rues et bloquent l’accès à d’autres, sans raison apparente. C’est vrai qu’ils sont marrants ces policiers Laosiens. Dans leurs petites combinaisons beige, ils paradent près de leurs mini-motos. Des mini-motos qui, à grand renfort de carénages de protection, caissons astucieux et gyrophare proéminent ressembleraient presque celles de la célèbre série Chips. Le Poncherello du coin serait donc un mini-Chips ! Marrant, et un tantinet corrompu, j’ai néanmoins appris à m’en méfier. Depuis Luang Prabang et le cinquante mille kips lâchées pour me libérer des mains d’un de ces fieffés agents qui m’avait arrêté pour non port de casque… Dans un pays où les policiers eux-même ne portent pas de casque… Une bonne leçon pour une maigre rançon (5000 kips = 5€).

J’avais pourtant mille fois lu cette maxime dans les récits de voyageurs et de grands diplomates. Une citation qui n’avait pas encore été suffisamment démontrée pour que je la fasse mienne : « L’homme est le même partout, l’avidité dont il fait preuve est son principal dénominateur commun ». A présent, c’est bon, j’en suis convaincu, puisque je l’observe même dans le plus paisible pays du monde.

Je passerai les deux jours suivants à savourer le bon air du fleuve, à découvrir d’un peu plus près cette autre société Laosienne et à me délecter de ces barbecues dont les potées au poisson sont à tomber. Assis à même le sol de la place principale, contemplant la vie autour, j’entends la rumeur des riverains bercée par des airs de Karaoké vide émanant de la ruelle voisine.

Tha Khaek offre assurément une belle escale pour le voyageur en 2010. Impossible de se lasser du spectacle offert par un coucher de soleil sur le Mékong, quand les rayons rouge-orangés inondent cette atmosphère pleine de secrets et réverbèrent sur les visages, les traits cachés de l’hôte, le temps d’une fraction de seconde.

Rien que pour ça, Tha Khaek vaut qu’on s’y arrête. Avant Paksé, avant les étonnantes 4,000 îles et le non moins enchanteur Plateau de Bolavène, au revoir Laos du Centre !

Paris sur l’avenir dans Vientiane « la dénigrée »

Il n’y a, dans les rues de Ventiane aucun charme apparent. Oublier le tape-à-l’oeil, ne pas chercher l’exubérant ni l’accessoire… A Ventiane, tout est fonctionnel, pratique !

Dans l’ancienne capitale de l’Indochine française, le touriste ne s’attarde pas. Il ne fait que transiter.

Un pastiche de l’arc-de-triomphe par-ci, un vieux stupa défiguré par-là, un monastère royal en réfection et des temples à la pelle… Les quelques empreintes de la présence française, c’est à la bibliothèque qu’il faut les chercher. Le reste n’est que maisons en ruines et châteaux de sable.

L’ambassade américaine, traditionnellement gardée par son homme en arme empêche quiconque de prendre des photos dans les environs. La française, vit derrière son enceinte de quatre mètres de haut derrière laquelle gît, jalousement protégé, tout un ancien quartier de la belle époque. Ce n’est pas un bâtiment, c’est un village, magnifiquement conservé, que l’on devine. Le passant peut en contempler les toitures et quelques rares fenêtres cachées derrière des persiennes fraîchement recouvertes d’un bleu roi.

Celui qui s’aventure vingt-cinq kilomètres au sud découvre avec étonnement le Buddha Park. Un univers déjanté, fruit de l’exubérance de Sulilat, un artiste dont le travail n’est pas sans rappeler l’oeuvre de Chande : le  Magic Rock Garden de Chandigarh, en Inde. Des sculptures de pierre par centaines qui catapultent le curieux dans une Odyssée en trois dimensions. L’oeuvre majeure? Un colosse allongé d’une trentaine de mètres de long, languissant devant sa cour de créatures fantastiques…

A Ventiane, la beauté se cache, timide. Il faut la dénicher ou plutôt la deviner. Car il n’y a pas si longtemps, cette ville n’avait rien à voir avec ce qu’elle est aujourd’hui. J’arrive trop tard, ou trop tôt, quoiqu’il en soit, la mutation est déjà en train d’opérer.

Coupée du reste du monde, loin de toute mer, elle fut longtemps absente des cartes postales, dans l’ombre de Bangkok, Saïgon ou bien Angkor, ses rivales. Mais depuis que le train la relie à la capitale Thaï en quelques heures, depuis l’avènement de Vang Vieng « le syphon à jeunesse« , depuis que le Mékong a retrouvé ses lettres de noblesse aux yeux de l’occidental en mal d’aventure, Ventiane reprend des couleurs. Et l’intérêt de cette pestiférée, en 2010, il ne faut pas le dénigrer mais bien au contraire l’anticiper.

Pour s’en convaincre, il suffit de se promener le long de ses rives. Ici, un amas de terre fumant trône encore sur toute sa longueur, soit plusieurs kilomètres, et les pelleteuses sont en approche. Certaines portions sont déjà aplanies…

Un hôtel flambant neuf « made in China » de quinze étages y a posé ses fondations. Un KFC enfin, là c’est sûr : fin de l’autarcie !

Ventiane est une ville d’avenir et son potentiel est immense. De trou oublié, son statut passera prochainement à celui de carrefour majeur pour tous les tourismes. Dans un Laos en pleine composition de son eco-partition, adossée à ce que la Thaïlande a encore de plus mystérieux (sa frontière orientale), jonglant entre une moitié sud regorgeant d’ethnies et d’ensembles géologiques enthousiasmants et une moitié nord dont l’intérêt culturel n’est plus à démontrer (grâce à Luang Prabang notamment), ouvrant enfin sur un Vietnam Nord rafraîchi, et une Chine bientôt prête à accueillir le visiteur… Il ne lui reste qu’un défi à relever : étoffer son offre. Et pour ça, il y a la mondialisation !

La drogue? Vous la trouvez, mais pour le moment, Ventiane fait figure d’amateur comparée à Bangkok ou Pnom Penh.

Le jeu? C’est un pari envisageable pour ce paradis du promoteur. Tôt ou tard il faudra bien un Las Vegas dans la région, et je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas Ventiane qui raflerait la mise.

La prostitution enfin, commence déjà à y poser ses marques. Ladyboys, macs, ou encore masseuses déshabilleuses, on trouve tout ça dans le Ventiane d’aujourd’hui, et ce n’est que le début !

Attendez dix ans et vous verrez alors des statuts Facebook annoncer avec enthousiasme un départ imminent pour ce nouvel Eldorado…

A trop observer toute cette société en évolution, j’en oublierais presque mon parcours personnel dans cette ville et cette soirée ou par deux fois, mon numéro est sorti du chapeau. Coups du sort surréalistes, une chance sur trois cents multipliée par une autre chance sur trois cents… J’avais en réalité une chance sur quatre-vingt-dix mille de gagner, attention, deux parapluies, lors de cette soirée officielle organisée par Beerlao, la marque de bière numéro un dans le pays. Trois mois que je n’avais pas vu l’ombre d’un Dance Floor, il faut croire que je manquais à la Nuit.

J’en oublierais presque également le ciment qui a pris, le temps d’un week-end entre les dix jeunes européens dont je faisais partie. Les soirées arrosées sur le seul rooftop de la ville, les parties de billard contre les transexuels et les strikes au Centre National de Bowling du Laos : ce qu’on peut appeler un dépaysement !

J’en oublierais aussi cet épisode facheux au ministère de l’immigration où une employée peu scrupuleuse a bien tenté de m’escroquer quand je faisais rallonger mon visa pour sept jours supplémentaires dans le pays.

J’en oublierais enfin cette amère expérience avec « Fon », cette jolie laosienne qui ne m’a demandé aucun dollar en échange de ses attentions. Une nuit, cette fameuse nuit où tous les bons numéros sortaient en ma faveur : deux ombrelles pour un bref coup de soleil. Malheureusement, quand ce n’est pas une question d’argent, c’est pire. Je crois que j’aurais préféré débourser quarante dollars plutôt que de voir ces yeux embrumés au moment de reprendre la route. Regtrettable, certes, mais pour le moment, hors de question de renoncer à ma liberté.

Que d’inattendu donc, pour une ville que tout le monde m’avait décrit comme un trou à rien… Un vaste chantier tout comme ma vie. Dans les deux cas, je n’ai qu’une hâte : savoir ce qui ressortira de tout ça !

Vang Vieng ou l’enfer des Farangs

Quelles sont les motivations à extraire si religieusement du contenu d’un voyage? D’où vient ce besoin de communiquer? Ma conclusion, c’est que le but d’un carnet de voyage, c’est précisément de donner envie. Que ce soit a posteriori ou en direct, quand on se livre aux autres, avec une touche personnelle, on ne cherche pas à prouver quoique ce soit au monde, ni même à être jalousé (par pitié…). Non, le but c’est de collecter des souvenirs, tout en incitant chacun à écrire sa propre histoire (de découverte du monde).

Dis plus simplement : l’idée, c’est d’aider à ce que l’histoire s’écrive, d’aider à ce que se produise le déclic, car au commencement, déclic il y a !

Tant de personnes avouent rêver d’entreprendre un grand voyage sans jamais le tenter… Se peut-il que ce soit ces mêmes personnes qui font les beaux jours de la télévision? Fantasmant une autre vie, dans autre monde?

Question d’obligations pour certains, questions de timing pour d’autres, il y a toujours une bonne raison… Et ce n’est jamais une question de courage ! Sans voir dans les extrêmes, je constate via les rencontres que je fais en cours de route, qu’il n’y a pas de date de péremption pour une telle aventure. Il n’y a pas de mauvais moment, ni de mauvais contexte non plus. Il n’y a que l’envie profonde de dépasser le risque apparent qui se pose devant soi comme un mur et puis un jour le déclic ! Il se produit, je l’imagine, de mille façons. Il est souvent le fruit d’une conjonction de facteurs (pure spéculation).

Aider ce déclic à se produire, c’est une mission qui incombre à quiconque parvient à franchir le cap de la de la première porte d’embarquement, sans retour prévu avant de longs mois. Parce que les Vietnamiens, les Laosiens ou les Indiens tout à coup ne sont plus des mots, ni des bribes d’actus. Ils deviennent des expériences, des souvenirs, des êtres humains que l’on a approché. Ils font alors partie de nous. Ils sont comme les autres, ils sont comme « je », ils sont comme « tu ».

Il est certain que le monde se porterait mieux si chacun avait la chance d’en toucher du doigt la splendeur et la diversité.

Je suis à présent convaincu que c’est dans la migration que le sacré prend sa source, lorsqu’un sujet s’éloigne des dogmes qui l’ont vu naître. Qu’ils soient ascètes, pèlerins, libérateurs ou bergers, tous ont migré, tous ont voyagé.

Les saveurs, les souvenirs, les fou-rires et les peines… Comme dans une caisse de résonance, les couloirs du voyage restituent en échos tous les sentiments humains, jusqu’à l’étourdissement. Extraite du système, la petite voix intérieure retrouve de ses couleurs et les perceptions changent. Sommes-nous meilleurs? Ce n’est pas sûr. Mais nous sommes différents, ça oui, car nous avons pris le large avec nos convictions. Nous nous sommes affranchis des conventions. Plate et assurée, notre vision du monde s’est craquelée au fil des kilomètres et a pris du relief !

Pour le gain financier, mieux vaut chercher une autre voix, bien que ce ne soit pas incompatible. Il en résulte simplement que la recherche de profit est rarement un objectif avoué chez les grands voyageurs.

Le truc, c’est qu’il faut se donner la peine de sortir du système pour se donner une chance de voir le monde dans toute sa diversité. Lieu commun, certes : il ne suffit pas de s’envoler à des milliers de kilomètres, de quitter père, mère et enfants pour saisir ce qu’il vous offre de bonne grace, ce monde.

Il existe des formes de tourisme qui ne permettent pas de cueillir cette fleur nouvelle, d’approcher cette autre dimension. Il existe des lieux où tout est fait pour que vous vous sentiez comme à la maison, de retour parmi vos certitudes d’occidental…

Sans doute à cause de mon regard critique surdéveloppé, sans doute à cause des empreintes qu’ont laissé sur moi ces premiers mois de voyage loin de tout, je ne sais pas profiter de ces endroits. J’y suis assez mal à l’aise.

Au Laos, la Banana Pancake Road – cet index de lieux de débauche pour touristes juvéniles en mal de sensations fortes – ne passe qu’en un lieu, qui porte le nom de Vang Vieng. Petite bourgade construite le long du Mékong, sur la route de Ventiane, en venant de Luang Prabang, Vang Vieng Nouvelle s’est révélée il y a trois ans à peine. Tel un champignon maléfique sorti de l’enfer, elle pérennise depuis et se répand comme la gangrène. Ironie du sort, c’est parceque Vang Vieng baigne dans une vallée enchanteresse et luxuriante qu’elle est devenue le monstre d’aujourd’hui. Sa réputation l’a dépassée. Les contours dramatiques des ensemble karstiques qui renferment l’écrin dans lequel elle baigne, c’est à peine si on les remarque.

A cause de tout cela, je crains dans cet article de ne pas être mesure de relever le défi de vous faire envie. De Vang Vieng, malheureusement je retiens surtout mon sentiment d’effroi face à cette population de frères ennemis à qui les Laosiens ont donné un nom : les Fa-Rang ! (traduction du Thaï qui signifie Occidental ou Westerner).

Le Fa-Rang a généralement entre 20 et 25 ans. De préférence anglo-saxon, de sexe masculin, le Fa-Rang parle fort et apprécie la bière dès 10h du matin (quand il ne commande pas un American Breakfast et un fruit shake ; quand la cuite la veille a été trop violente). Il boit ses cocktails dans des petits seaux en plastique opaques, de préférence dans sa combinaison préférée : tongs, short, débardeur (à Vang Vieng, floqué de la célèbre marque Beerlao). Le Fa-Rang a l’instinct grégaire surdéveloppé, et il aime tout particulièrement s’entourer de ses compatriotes. Il a la nostalgie de son pays même quand il ne l’a quitté que depuis quelques jours. Il n’est pas rare, par exemple, de croiser un couple de Fa-Rang en pleine tournée asiatique (combo Thailande, Laos, Cambodge en 12j) dans un bar, regardant un épisode de Friends qui passe en boucle, en dégustant un Hamburger « local » d’une main et en envoyant un SMS de l’autre.

Fa-Rang watching Friends in Vang Vieng

Le Fa-Rang adore les activités en « ing » : kayaking, rafting, canoeing, caving, cycling, drinking, vomiting and wanking. A Vang Vieng, l’activité star, c’est le tubing : une descente de la rivière dans une chambre à air, ponctuée par une multitude de bars ou le Fa-Rang peut muscler sa vessie.

Tubing anf the exxagerating development of Vang Vieng

Quand il atteint le seuil de maturité alcoolique, il n’est pas rare d’observer le Fa-Rang tenter des approches audacieuses sur le sexe opposé. Le Fa-Rang a une classe qui lui est propre et ses grades, c’est au nombre cul-secs qu’il les obtient.

Enfin, le Fa-Rang de Vang Vieng a souvent des yeux de lapin russe. Faute à une conjonctivite locale, très à la mode en cette saison 2010. C’est la quantité de pue qu’il a au coin de l’oeil qui atteste de son passage dans la « Sainte Moribonde ».

Rien n’est trop absurde pour la manne financière que représente cet antéchrist du mouvement hippy.  Pas même le nombre de dealers au kilomètre carré. Pas même cette concentration d’ATMs hors norme pour le pays, alors que dans la capitale voisine : Ventiane, on peine parfois à en trouver un en état de fonctionner.

J’y suis passé et je ne m’y suis pas attardé. J’y ai tout de même fait de bonnes rencontres, qui pour certaines, m’ont suivi jusqu’à Ventiane. Tout n’est pas mauvais dans la ville sponsorisée par Pepsi Co., c’est juste que passé un certain âge, on trouve mieux à faire ailleurs. Dommage, car les environs eux valent vraiment le coup.

Je ne vous ferai donc pas rêver au moment de lire ces quelques paragraphes, mais j’aurai pour moi ma conscience. Il n’y a pas besoin de forcer le trait pour sublimer le voyage. Mentir est tout aussi inutile…

A Luang Prabang…

A LUANG PRABANG
A Luang Prabang, j’ai vu mille temples et mille-et-un buddhas.
J’ai vu l’astre rougir, et la terre disparaître sous les nuages.
A Luang Prabang, j’ai vu un messie et une jeune russe les trippes à l’air.
J’ai largué les amarres, et j’ai laissé l’Inde derrière moi.
A Luang Prabang, j’ai cru rêver et avoir des montagnes d’or et de diamants sous les yeux.
J’ai presque resenti les vibrations du Dance Floor, et j’ai presque dansé aussi.
A Luang Prabang, mes lèvres ont redécouvert le goût du vin.
J’ai parlé un peu l’italien et beaucoup le suédois, j’adore le suédois !
A Luang Prabang, des hommes en tunique orange se font servir le riz 6h du matin,
et des centaines d’autres, habillés sans couleur particulière, se lèvent pour le leur donner.
Ca aussi je l’ai vu !
A Luang Prabang, j’ai admiré une simple rivière faire concurrence au grand Mekong.
J’ai arpenté son vieux pont et me suis restauré sous sa colline.
A Luang Prabang, j’ai regardé la pluie tomber et le ciel se disloquer.
J’ai écouté le bruit des flots se fracasser sur la pierre, et repartir à l’unisson.
A Luang Prabang, j’ai volé le Journal d’un Génie (de Dali).
Et je suis finalement parti…
…Pas tout à fait comme j’y suis arrivé,
avec mon sac et mes deux roues.

A Luang Prabang, j’ai vu mille temples et mille-et-un buddhas.

J’ai vu l’astre rougir, et la terre disparaître sous les nuages.

A Luang Prabang, j’ai vu un messie et une jeune russe les trippes à l’air.
J’ai largué les amarres, et j’ai laissé l’Inde derrière moi.

A Luang Prabang, j’ai cru rêver et avoir des montagnes d’or et de diamants sous les yeux.
J’ai presque resenti les vibrations du Dance Floor, et j’ai presque dansé aussi.

A Luang Prabang, mes lèvres ont redécouvert le goût du vin.
J’ai parlé un peu l’italien et beaucoup le suédois, j’adore le suédois !

A Luang Prabang, des hommes en tunique orange se font servir le riz 6h du matin, et des centaines d’autres, habillés sans couleur particulière, se lèvent pour le leur donner.
Ca aussi je l’ai vu !

A Luang Prabang, j’ai admiré une simple rivière faire concurrence au grand Mekong.
J’ai arpenté son vieux pont et me suis restauré sous sa colline.

A Luang Prabang, j’ai regardé la pluie tomber et le ciel se disloquer.
J’ai écouté le bruit des flots se fracasser sur la pierre, et repartir à l’unisson.

A Luang Prabang, j’ai vu des parapluies aux fenêtres,
Et j’ai senti la foudre s’abattre sur mon insomnie.

A Luang Prabang, j’ai volé le Journal d’un Génie (de Dali).
Et je suis finalement parti…

…Pas tout à fait comme j’y étais arrivé,
avec mon sac et mes deux roues.

Rencontre du 3è type à BanTafa

A partir de Luang Nam Tha, le tracé devient lisse et quasiment sans défauts. Les kilomètres défilent à une vitesse accrue pendant que le temps, lui, semble s’égrainer de plus en plus doucement. Je regarde, sans cesse, la montre accrochée sur mon guidon. Il me reste au moins cent-vingt kilomètres à parcourir, ce qui équivaut au Laos à trois-quatre heures de route, parfois plus à cause des glissements de terrain.

Au dessus de moi, des nuages gris et chargés semblent s’empiler à l’infini. Successivement, une source aux eaux crystallines, une petite cascade et un monastère abandonné m’offrent de courtes pauses revigorantes. Le temps de quelques clichés, j’en oublie presque le mauvais temps qui menace.

Les premières gouttes de pluie puis l’ondée, je commence à maudir ma décision d’avancer plus à l’Ouest. J’essuie ce jour là une des pluies les plus drues de toute ma vie. Je suis trempé jusqu’au caleçon, même ma veste en Gore-Tex réputée inaltérable n’y a pas résisté. Comme pour ajouter à mon désespoir, la Minsk donne depuis le matin d’alarmants signes de fatigue.

Ma compagne de voyage suffoque et tremble de toute part. Quand j’entame une pente forte, elle perd en puissance et m’oblige à rétrograder en seconde. Mon ascension se fait alors au ryhtme des petits trains d’antan. Pendant quelques secondes, je replonge dans des souvenirs de Corse et d’Himachal Pradesh mais les senteurs de ces terres chaudes résistent mal aux gerbures d’eau qui coulent le long de ma jambe.

Je trouve un abri quelques kilomètres plus loin : une maison en cours de construction où je décide de faire une courte pause pour changer de bougie, sous une toiture fraîchement posée. J’espère que cela fera taire les symptômes et du même coup le traumatisme dans lequel je m’enfonce au fil des minutes. Au moment de reprendre la route il pleut toujours mais mon esprit est totalement accaparé par l’avarie. Je guette avec crainte les moindres soubresauts de la mécanique comme on attend avec angoisse le diagnostique du médecin. Au bout d’un quart d’heure, rien à signaler, je suis rassuré… Jusqu’à ce que la Vaillante se mette à tousser de plus belle. Le miracle n’a pas eu lieu, cette fois-ci, c’est du sérieux !

Serious break down near Ban Tafa

Je me trouve au milieu de ce qui ressemble à un no-man’s land, sur une route qui serpente à travers une forêt dense, vierge de tout abus de la civilisation. Les rizières ont disparu. Seule une jungle noire surplombe des remblais aux tons ocres.

Je prends rapidement conscience, qu’étant données les circonstances – je roule maintenant à vingt kilomètres heure de moyenne – je ne parviendrai pas à rallier Huay Xai dans la journée. Je décide qu’au prochain village, je ferai halte, tant pour laisser passer l’ondée que pour ausculter plus en détail le moteur, en espérant que cette hypothétique terre d’accueil se trouve à proximité.

Mes voeux sont exaucés une vingtaine de minutes plus tard, quand j’arrive aux abords de Ban Tafa, un bourg ennuyeux qui s’étend le long de la nationale. J’aperçois cinquante mètres après les premières habitations un petit restaurant où toute une famille s’affaire. Pas de clients à l’intérieur mais une marmite fumante où un bon « Phò » (la soupe traditionnelle) et du riz collant n’attendent que moi pour sortir de leur suffocation. Une grand-mère, le visage marqué par les années, vissée à ce qui ressemble à une retraite ennuyeuse, est assise sur le seuil. Elle domine la situation de son regard alerte et reste là, immobile. Ses pensées se perdent devant les gouttes qui se jettent de la toiture. Du coin du regard, elle observe ses voisins circuler prestement sous leurs capes de plastique. Pendant que je m’affaire, les pieds baignant dans une boue liquide, à sortir mon sac à dos de la sacoche de la moto, elle m’invite à venir m’abriter.

Ma commande dans un Lao-glais hésitant est tout de suite exécutée. En moins de temps qu’il m’en faut pour ôter un maximum de couches détrempées de mon dos, l’assiette creuse remplie de bouillon, de morceaux de viande bouillie et de nouilles translucides apparaît sous mes yeux embués. Le plat est avalé en cinq petites minutes… Dehors, l’accalmie n’est toujours pas à l’ordre du jour. A mon tour, je sens mes yeux se perdre dans l’humidité ambiante. Je rejoins l’état végétatif de la grand-mère et essaye de trouver une solution à mon double problème du jour. Bizarrement, mon moral n’est pas vraiment entamé. Je me sens juste fatigué, très fatigué !

Le salut prend alors la forme d’une petite pancarte de l’autre côté de la route. Sur fond jaune, l’écritau indique la présence inespérée d’une guest-house cinq-cent mètres en contre-bas, accessible par une route secondaire stabilisée à l’aide de gravillons. Un endroit où je n’aurais jamais eu idée de m’aventurer en d’autres circonstances. Je règle ma note : l’équivalent de soixante-dix centimes d’euros, et redémarre mon engin, non sans mal, dans l’espoir d’une solution de repli confortable pour la soirée.

Après trois-cent mètres, la route fait place à un chemin plus étroit et boueux qui s’enfonce dans la fôret. Un nouvel écritau confirme la direction à prendre. Je m’y engage en prenant garde de ne pas m’y embourber. Ce que je découvre alors dépasse toutes mes espérances. Blotti là, au milieu d’une clairière, entouré par deux rivières qui constituent des douves naturelles autour de l’ensemble, un alignement de petites huttes sommaires mais abondamment fleuries siègent en toute quiétude.

Un homme sort de l’une de ces cabanes et m’adresse un chaleureux « Sabaydee ». Il me propose de visiter la hutte numéro deux et m’informe que le prix pour la nuit est de 30,000kips, soit 3€. Je fais le tour de la chambre, pas d’électricité, tout juste un générateur en cas de besoin, de la terre battue au sol, un lit double coiffé de sa moustiquaire en baldaquin… En guise de salle-de-bains : un grand saut d’une centaine de litres au moins, alimenté par les pluies et une écuelle. Les toilettes quant à eux, prennent la forme d’un trou qui plonge tout droit dans le vide. Je ne l’avais pas remarqué auparavant, mais cette habitation sur pilotis pend littéralement au dessus du lit de la rivière. « Ca ira pour la nuit » ! Je fais signe au gérant de mon contentement, ne cherche même pas à négocier les prix et retourne vers la Minsk pour défaire mon attelage.

En regardant autour de moi, ma sensation d’isolement grandit. J’oscille entre le satisfaction d’être une nouvelle fois sorti des sentiers touristiques et la crainte que la solitude ne finisse par peser. Je remarque que je suis à sec niveau livres. Les Fleurs du Mal de Baudelaire, voilà tout le réconfort que je peux tirer de la lecture et il faut bien l’avouer, ce n’est pas le recueil de poésies le plus gai du monde.

Je passe la moitié de l’après-midi bercé par le bruit des gouttes qui s’écrasent sur le toit de chaume, assis en surplomb de la rivière à tenter de me convaincre que les mots du poète vont finir par révéler toute leur substance : en vain ! Malgré une introduction fournie détaillant le contexte dans lequel l’auteur a écrit sa prose, je reste insensible tant aux rimes qu’à la pensée de l’homme. Je ne suis sûrement pas à la portée du génie pour en apprécier le travail, condamné à stagner dans mon ignorace face à cet enchaînement de vers que je lis sans conviction.

Vers dix-sept heures, un bruit émanant de la hutte voisine me sort de mon ennui. Un visage apparaît : blanc, juvénile. Je ne suis donc pas seul dans ce trou perdu ! Voilà comment je fais la rencontre de John et Yasha Glengarry, un fils et son père avec lesquels je vais mêler une amitié forte le temps d’une escale impromptue.

Australiens, originaires de Tasmanie, John a quarante-huit ans et Yasha dernier de ses quatre enfants en a douze. Leur look, assez déroutant de prime abord, témoigne d’une vie hors-norme, loin des codes consensuels du monde dit civilisé. Barbe de plusieurs mois et incisive manquante émaillant un sourire de pirate pour le père, tête rasée et traits féminins pas du tout en accord avec des vêtements d’ados au style gothique pour le fils, je réalise en les scrutant de la tête aux pieds que je n’en ai pas fini avec mon travail sur les préjugés. Combien de fois, durant ce voyage, devrai-je déjuger mes propres a priori pour accepter l’idée qu’il n’existe aucun lien entre la qualité humaine d’un individu et son apparence physique? Cette idée apparue en Inde se confirme ici en Asie : le beau et le bon sont deux choses bien différentes ! Qui plus est, il faut bien l’admettre, depuis quelques semaines, je n’ai pas, moi non plus, un style très orthodoxe.

Mes deux nouveaux compères m’offrent de se joindre à eux pour un dîner à l’anglaise, c’est à dire à dix-huit heures. J’accepte sans hésitation, préférant de loin leurs sourires francs aux vicissitudes de Baudelaire qui commençaient à me donner envie de plonger… dans la rivière. Retour chez grand-mère qui n’a pas bougé pendant tout ce temps. Son attitude stoïque et la profondeur de ses traits ne manque pas d’éveiller l’intérêt de John avec qui je me découvre un premier point commun. Lui comme moi, nous aimons les vieux !

La nuit tombe vite sur le village : à partir de dix-huit heures déjà, les passants ne sont plus que des ombres navigant sur les reflets d’un macadam détrempé. Rassasiés, nous payons notre dû et ne manquons pas de nous munir de quelques bières pour les chaudes conversations à venir. Nous passerons la soirée au dessus de la rivière à discuter de tous ces sujets qui rendent les odyssées nocturnes du voyageur passionnantes.

John est un atypique. Marié puis divorcé, père de quatre enfants et toujours en bons termes avec son ex-femme, il est sorti du système voilà quinze ans. Quinze ans qu’il ne déclare plus de revenus, qu’il ne paye plus d’impôts… Quinze ans qu’il vit, sans la sécurité apparente de l’argent, dans la passion de son jardin qu’il cultive amoureusement. Dans une précédente vie, l’homme était charpentier. Il a passé quelques années à parcourir le monde avec celle qui était sa femme. Le voyage était même ce qui cimentait leur couple. Avec le peu qu’il a mis de côté, il s’est acheté un lopin de terre (aux dimensions de son pays) où il a planté toutes sortes d’arbres fruitiers. Il y a pérennisé un grand potager et construit de ses propres mains une maison. Il y vit depuis, sans électricité, ni eau courante (on s’en passe très bien paraît-il), avec une nature infiniment généreuse autour de lui qu’il s’efforce d’étudier à longueur de journée. Il est devenu maître dans l’art de cultiver, tant ce qui se trouve à l’intérieur de sa propriété qu’en lui-même. Homme de peu de biens mais doté de la sagesse qui caractérise les ascètes, il a suffisamment de rendement pour alimenter presqu’en totalité ses voisins, qui en retour, lui offrent quelques précieux services, comme un aller-retour en voiture à l’aéroport le plus proche (6h de route, pas moins) par exemple.

Je me souviens avoir été marqué par la grande complicité qui s’était établie entre le fils et son père en me disant que s’il y avait bien quelque chose de remarquable chez ces gens là, c’était les principes éducationnels qu’ils s’efforceaient de mettre en pratique.

En effet, du voyage, ils en avaient fait une institution et de la découverte de l’étranger : un passage obligé vers l’âge adulte. Ce périple de six mois qu’ils venaient d’entamer, c’est une expérience qu’ont connu auparavant les trois soeurs aînées. Tantôt avec le père, tantôt avec le mère, ces quatre enfants auront tous été invités, au moment de leur adolescence, à partir entre six et huit mois, en immersion. Quel principe formidable ! Quelle merveilleuse curiosité, surtout quand on réalise que la séparation du couple n’a en rien altéré cette vision commune, surtout quand on sait que tout ceci se fait avec un budget des plus serrés.

Dans le cas de Yasha, c’est John, le père, qui a du s’y coller en rendant une petite visite de courtoisie à l’institutrice pour s’excuser par avance des six mois d’école que l’enfant allait manquer : « I’m sorry, but I’m going to take Yasha away from school for about half a year. It is like a family tradition for us and when he turns twelve or so, his mother or I take the kid for a walk abroad. It is what his mother and I call the awareness time for them. » Pour l’institutrice, c’est l’effet de surprise mais c’est aussi l’approbation immédiate : « this is a very good idea, I wish more parents did the same for their children. We’ll organize a good-bye party with his class-mates and we’ll be looking forward to hear from his adventures ! »

J’ai trouvé cette histoire hautement inspirante… Combien de parents sont capables d’offrir autant à leurs enfants? Combien d’enfants souffrent de ne rien connaître de leurs parents , soit parce que ces derniers sont totalement absorbés par leur travail, soit parce qu’ils n’ont pas idée du besoin en la matière, soit parce qu’ils ne savent pas donner d’eux-mêmes?

Je l’affirme : jamais auparavant je n’avais entendu pareille philosophie. Et au delà de la philosophie, j’avais sous les yeux la mise en pratique concrète de cet état de pensée. Le moins que je puisse dire, c’est que le résultat parlait de lui-même. Yasha n’a rien de l’adolescent en plein âge bête qu’il devrait être. Il ne refuse rien et il donne beaucoup de lui-même, notamment auprès des autres enfants. A toute nouvelle initiative ou suggestion, il répond par l’affirmative et avec le sourire. A chaque repas, il s’évertue à goûter à des plats différents. Il fait en sorte d’apprendre cinq nouveaux mots de Laosien par jour (autrement dit, il parle mieux que moi) et il fait ses devoirs assidûment, entre un bol de riz gluant et un jus de coco. Il participe aux conversations en offrant des éclairages parfois saisissants sur certains sujets où les adultes eux-mêmes s’aventurent avec bien peu d’aisance, ce qui ne l’empêche pas de se mêler spontanément aux jeux des autres enfants, peu habitués à voir surgir un petit blanc dans leurs « bacs à boue ».
Je dirais en synthèse que Yasha est un délice d’enfant à qui l’on ne peut souhaiter qu’une chose : que la vie soit bonne avec lui, que la providence lui apporte le minimum de chance dont il aura besoin pour mener l’existence épanouie à laquelle il est promis.

Je resterai dans ma hutte de Ban Tafa une deuxième nuit, entouré de ces parcours de vie exo-tiques. Au matin du troisième jour, contre toute attente, je suis enjoué à l’idée d’avaler les quatre-vingts kilomètres qu’il me reste avant d’atteindre la capitale de la province de Bokéo, même si je sais que ceci se fera au prix d’heures interminables à écouter les battements de coeur de ma Minsk.

Nous échangeons solennellement nos adresses et John me tend un livre avec son sourire habituel. Il s’agit de « Siddharta » par Heman Hesse, comme un rappel que si cette étape touche à sa fin, le grand voyage, lui, continue encore et toujours. Un livre que je dévorerai en deux jours à peine et qui me nourrira de nouvelles réflexions.

Comme pour souligner la grâce de cet instant : un papillon géant vient se poser sur la main du jeune garçon. Eclatant de couleur et plein de vie, il offre à nos regards toute sa beauté révélée. Cela pour moi n’est pas un présage, mais bien un signe concret et présent de tout le bon qui émanait de nos trois âmes en cet instant où toute idée de guerre, de vengeance, de colère ou de crise était absente de nos esprits. Rien d’autre que la beauté de l’instant. Un souvenir qui restera gravé pour longtemps dans ma mémoire.

Ban Tafa butterfly

La moto toujours titubante, je repartirai ce matin là, la tête pleine de pensées constructives et une invitation ferme et définitive à venir séjourner, quand je le voudrai, dans cette petite maison dans la prairie Tasmane. Il est de ces rencontres qui, lorsque l’on voyage seul depuis un certain temps font un bien fou à l’esprit et donc au corps tout entier. Merci à eux et merci à ma petite voix intérieure. Rien que pour cette rencontre, ça valait le coup de ne pas rebrousser chemin.

Laos du Nord sur un « petit véhicule »

Le Laos du Nord-Ouest, une terre rouge et meuble, un bourbier de Juin à Septembre qu’il faut franchir avant de trouver l’asphalte de la 13th Highway. Les bus et les camions qui empruntent cette route creusent des ornières de plusieurs dizaines de centimètres de profondeur, faisant de tout motard qui les enfourche une danseuse qui roule de l’arrière-train.

Un passage par la frontière de Tay Trang qui ne pose aucune difficulté, malgré tout ce qui peut se dire sur les forums. Une formalité même, réglée en une petite heure si vous prenez la peine, comme moi, de vous lever tôt et d’arriver avant les rares grappes de touristes poussant dans la région. Les douaniers sourient en voyant mon attelage surgir. Devenu l’homme sans teint, maquillé par les éléments, je me présente devant le guichet avec une poignée de dollars et deux photos comme il est l’usage.

Mon quatrième visa en quatre mois ! Petit à petit, ce passeport vide et chargé de mes empreintes biométriques que je détestais au moment du départ, devient un tableau de chasse que je chéris. Ceux qui voyagent beaucoup et vous disent que le nombre de tampons leur importe peu vous mentent. On s’attache à ces petits détails qui vous rappellent qu’à votre échelle, vous êtes un Candide à la découverte de votre jardin.

J’aime passer cette barrière à pied, la belle à mon bras. J’aime redécouvrir ces montagnes qui semblent nouvelles même si la différence n’est que dans ma tête.

Rapidement les indices menant vers une nouvelle civilisation font leur apparition. Les panneaux, je ne peux plus les lire. L’alphabet a changé et avec lui la perception que j’ai de mon environnement. Je ne m’en étais pas rendu compte mais mon quotidien était simplifié par ces caractères latins importés au Vietnam par des missionnaires catholiques. Je dois maintenant apprendre à m’en passer, comme un retour aux temps primitifs. Des petits cris en guise de phrases, des grimaces accompagnées de gestes pour désigner l’objet. Un doigt d’honneur qui je le suppose m’ordonne de faire halte ! Jusque là, je m’en sors…

Laos Stop

Les heures passent et le ciel se dégage, séchant du même coup les tronçons qui me précèdent. Six heures déjà que je suis parti de mon hôtel de passe de Dien Bien Phu. Je m’arrête pour reprendre des forces et jouer la montre. Sous mes yeux coule une rivière d’une largeur que j’estime à quinze mètres environ et qu’il va falloir traverser. J’aperçois des quatre-quatre faire une parenthèse comme sur un rail invisible vissé dans les tréfonds. Les gerbes d’eau qui émanent des essieux précisent un peu plus le danger qui guette. Je commande une soupe de nouilles de riz et une Beerlao : ma première. Il y en aura beaucoup d’autres par la suite. J’apprends pour l’occasion mon premier mot en Laosien : « Khawp Jai ». Merci pour le bon repas, si je dois noyer ma compagne dans ces eaux sombres je préfère que ce soit l’estomac plein. Le soldat va-t-il au front le ventre vide?

Many rivers to cross... in Laos

Les barrages plus ou moins naturels se multiplient. Ici aussi, on tente, à un autre rythme, d’assoir le parcours sur une couche en dur. Une rivière, deux troncs d’arbre plus loin, j’arrive devant le Nam Ou, un des multiples fleuves qui divise le pays. Un courant puissant qui oblige les bateaux à courber leur trajectoire pour atteindre la jetée. De l’autre côté de la rive mon lit du soir : une princesse dans son donjon. Le dernier rempart qu’il faut franchir occasionne quelques suées. Aussi gracieuse soit-elle, ma belle est lourde à lever. Coucher la Minsk dans ce rafiot à peine plus large que le guidon, je ne l’aurais jamais imaginé à Hanoï. Ici c’est simplement la norme.

Les deux marins d’eau douce qui me réclament sept mille kips pour la traversée sont de corvée eux aussi, mais ils ne se mouillent pas. J’en oublie mes cigarettes, immergées dans dix centimètres d’eau dans la poche de mon pantalon-treillis. Une micro-victoire de la nature contre le cancer. A force de récolter de la boue, mes pieds ressemblent à une composition contemporaine d’émail et d’ argile. S’il ne s’agissait pas d’art, on dirait qu’ils se sont enlaidis…

A Huang Xai, deux routes seulement irriguent le paysage urbain. De part et d’autre d’un petit pont suspendu des cocotiers font étalage de leur rectitude. Ils pointent vers le ciel et subjuguent le passant comme les tours de verre dans les quartiers d’affaire.

Muang Chai old bridge

J’aperçois les premiers bonzes qui marchent gaiment vers leur repas du soir. Une impression de déjà-vu…

Eux que j’observais au Népal et en Inde, je les retrouve ici changés. Leur goût pour les couleurs fluorescentes et la feuille d’or, contraste avec la sobriété des moines de l’Himalaya. Tout cela me rappelle que comme chez les chrétiens, il existe de nombreux schismes au sein de cette religion, datant pour la plupart de la mort de cet homme et non de ce prophète, qui dédia sa vie à la recherche d’un remède à la souffrance des hommes. Recherche fructueuse puisqu’il trouva et partagea ensuite son savoir…

Buddha or the Enlightened

Dans le pays, le courant majoritaire porte l’affectueux surnom de « petit véhicule » (ou Theravada). Il s’agit d’un courant classique, le plus respectueux des anciennes traditions. Une école qui ne tient compte que des premiers écrits et réfute l’existence d’une vie intermédiaire pendant laquelle la Voix se ferait encore entendre avant la renaissance. Ce faisant, il ignore les fantômes et les esprits qui continuent pourtant, comme dans cette Inde du Nord que je chérie, d’être vénérés par une majorité de Laosiens d’origine animiste. Moins accessible que la vision offerte par le bouddhisme tibétain où chaque homme porte en lui le germe de la perfection, le dogme local croît en la nécessité d’une pratique religieuse stricte : l’Arhat. Un idéal de religiosité qui requiert qu’on y consacre sa vie. En cela les moines au Laos se tiennent en marge de la société comme les porteurs d’une rigueur qui les distingue du reste des vivants. Voilà qui explique leur silence lorsqu’on les salue dans la rue, pas de quoi s’assombrir au premier vent !

Pour ma part je dois dire que j’ai un petit faible pour le courant tantrique, qui, en plus de résister à la tentation d’extirper les passions par la force, s’emploie à les utiliser et à les sublimer. Bien entendu la place accordée à la femme au sein de ce courant n’est pas étrangère à mon affection. Cette femme, que tant d’artistes ont vénéré à travers les âges « redevient l’être transcendant et immuable, en qui tout naît, meurt et renaît, force qui travaille, engendre et nourrit spirituellement la création. »

Il est intéressant de noter que cette religion, au sein de laquelle il existe pourtant des différences d’interprétation majeures – en cela, elle ne distingue pas du reste des croyances – n’a jamais connu aucune guerre, ni aucune conquête proférée en son nom. Le Bouddhisme, c’est avant tout la découverte d’un homme extraordinaire et de ses réflexions fulgurantes, qu’il convient de faire à sa guise, et pourquoi pas de différentes manières au cours de son existence…

Bercé par ces pensées, je déambule sur les chemins de terre à la couleur ocre et assiste aux scènes quotidiennes de la vie sous ces latitudes. Les rues respirent. Les enfants profitent de la lumière du jour et vaquent auprès de poules  qui ne connaissent pas l’enclos. Devant moi un terrain de volley en pleine ébullition. A ma droite, des joueurs de boules qui calculent les distances et se chamaillent comme s’ils étaient sous le regard de la Bonne-Mère. Talentueux mais taciturnes, ils prient les touristes de dégager et de ne pas les prendre en photo. Deux facettes de notre héritage en un clin d’oeil, deux visages pour un seul Homme : bonhommie et mauvaise humeur, c’est du Pagnol en tongues !

Courte étape dans ce petit village loin des tracas de l’homme moderne. Un millier de façons de percevoir le monde et de le vivre…

« Le savoir peut se communiquer, mais pas la sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut grâce à elle opérer des miracles, mais quant à la dire et à l’enseigner, non cela ne se peut pas. » Merci pour ces paroles qui font forte impression sur moi Siddharta !

Dien Bien, dernière cuvette avant la sortie

Je passerai assez rapidement sur les différents chapitres qui me séparent du présent. Si chacun de ces épisodes est riche d’anecdotes qui justifieraient que je m’y attarde, j’ai aujourd’hui envie d’explorer d’autres champs de réflexion que de la pure visite touristique : des sujets sur lesquels je me sens prêt à livrer quelques réflexions.
Voici donc un aperçu en accéléré du trajet menant de Sapa (au Nord Vietnam), à une trentaine de kilomètres à peine de la frontière chinoise, à Dien Bien, point de sortie symbolique situé au sud de la protubérence crâniène du pays, à quelques deux cents quatre-vingt kilomètres de là.
Comme toujours dans ce genre de périple, l’histoire commence par une route. Encore plus chaotique que celle de l’aller, encore plus exigeante en termes d’attention et de patience, encore plus errintante que tous les tronçons réunis auparavant. Une route en mutation.  Simple support de construction à une autoroute bien plus en lien avec notre époque et nécessitant des manoeuvres héculéennes. Partout les engins de chantiers, taillent et débitent des collines entières, coulent des milliers de tonnes de béton chaque semaine et construisent des ponts capables de franchir des lacs de plusieurs kilomètres de large. Autant dire que la route est dévastée et souvent obstruée.
Au Nord, ce sont les montagnes qui gouvernent. Elles offrent une route en lacets d’une qualité comparable à un chemin du pays de Caux tout au plus. Parsemé de pierres pointues et soupoudré d’une poussière épaisse, ce parcours est également émaillé de quelques points d’eau qu’il faut savoir traverser. L’humidité au petit matin est impressionante. Les nuages de condensation émanant des canopées qui tapissent l’horizon, se forment en direct. Une fine bruine accompagne le tout.
Après une petite heure, la route prend la forme d’un tracé du Paris-Dakar à travers les grandes plaines annonçant la ville fantôme de Laï Chau. Les quelques semi-remoques qui empruntent l’itinéraire innondent leurs sillons d’un torrent de poussière. Dessous git un asphalte frâichement aplati mais que l’on devine à peine. Impressionnante de modernité, cette capitale régionale l’est aussi par le calme de ses avenues. Des kilomètres durant, il est possible de rouler sur des quatre-voies plus désertes que des autoroutes au milieu du désert Saoudien. Les cygnes mécaniques hibernent sur les bords d’un lac aux eaux sombres ou les façades des hôtels fermés pour cause de hors-saison languissent devant leur reflet sans vie. Il est difficile de rencontrer un être à qui parler. Aucune activité commerçante, rien d’autre que les ombres des drapeaux aux couleurs du régime et des bâtiments officiels au style néo-stalinien. On peut s’y perdre une heure et demi si comme moi, on avance sans carte détaillée et en se fiant aux indications des rares passants. De quoi devenir fou, dans cet univers digne d’un roman de Stephen King, ville menacée par une pluie atomique et dont les habitants auraient fui, prévenus par les autorités. Studio de tournage à grande échelle, fermé pour cause de crise financière. A la campagne les acteurs, techniciens de plateau, réalisateurs, je suis seul au milieu du nulle part. Les nuages noircis de colère, couronnant d’impénétrables montagnes qui assiègent la ville, ne font qu’ajouter au sentiment d’avoir pénétré dans une dimension à la fois irréelle et menaçante.
Quand on parvient à s’extraire à cet univers, ce sont les ouvriers des chantiers publics qui nous attendent. Ces hommes qui travaillent mais aussi vivent aux abords du nouveau tracé, se relaient du matin au soir par quarts de huit heures. Ceux qui barrent le chemin pendant qu’une équipe est à la manoeuvre un peu plus haut sur la colline.
Un des principaux enseignements de ce voyage aura été le suivant : il est possible de profiter de chaque occasion pour apprendre d’autrui. Même sur le bord d’une route défoncée, crasseux de poussière et mort de soif, on trouve matière à échanger et à apprendre. Deux arrêts forcés d’une petite heure chacune m’auront permis d’échanger quelques cigarettes, et quelques éclats de rire avec ces habitants de nulle-part. Tirer un portrait, échanger quelques mots au sujet de la Minsk et c’est reparti.
Après neuf heures, on touche au but. Rincé tant par la concentration constante et continue requise par le parcours que par la perturbation pluvieuse annonçant l’arrivée imminente du Typhon… . Les derniers kilomètres montrent bien une cuvette. Je ne m’attendais pas néanmoins à ce qu’elle fut si large.
Les jours qui suivent sont un enchaînement de départ-arrêtés. Bloqué à cause de la météo tout d’abord, puis en raison de ses conséquences sur le tronçon reliant la ville au poste frontière, je passerai, au total, près de six jours dans cette ville qui ne me laissera ni bonne, ni mauvaise impression au final. Si vous visitez le Vietnam pour une courte durée, il n’est pas nécessaire de faire tout le long chemin depuis Hanoï. Les attractions locales sont limitées. A moins que vous ne soyez un chercheur sur les thèmes suivants : étude des itinéraires de la drogue dans le Sud-Est Asiatique, traitement politique des théatres d’opération militaire ou encore audit des différents cas de prostitution aux abords des zones frontalières, vous ne trouverez que peu d’intérêt pour justifier le déplacement. Pour ma part, j’ai passé le temps en compagnie de deux français qui cherchaient aussi à minimiser les frais. Tout naturellement, ils sont tombés tout comme moi dans cet hôtel où les chambres étaient plus souvent louées à l’heure.
- »Massage Boum boum? » : tel sera le gentil message d’accueil adressé par la patronne des lieux, comme un rituel, une ultime tentation avant le coucher. Un voyage m’aura donc appris, en plus du reste, que je n’étais pas trop porté pour la chose rémunérée.  Je vais vous décevoir sur ce coup-ci, mais non, je n’ai pas franchi le cap… Pas encore du moins.  Au contraire, j’ai même vécu la frustration d’un massage hésitant et poussif, engendré par ce que j’appellerais une erreur de recrutement de ma part. Je croyais me trouver dans un hôtel respectable au coeur d’un quartier chic, en compagnie de professionnels du dos quand je demandais que l’on me soulage de ce millier de kilomètres parcouru à deux-roues. Qu’elle a été ma déception quand j’ai compris au bout de quelques minutes à peine, que les seuls choix qui s’offrairaient à moi pendant les cinquante minutes restantes étaient soit de se satisfaire de cette bouche peu séduisante à mes yeux mais qui se serait alors appliquée d’une manière sans doute bien plus professionnelle à étaler tout son art, ou bien d’accepter que ces quelques minutes pendant lesquelles l’aveu d’incompétence était total, n’étaient que l’introduction à une longue heure de palpés-roulottés aussi agréables que l’application d’un produit anesthésiant par un étudiant dentiste. Patience, patience : compagne fidèle du voyageur.
Après ce qui furent quelques heures de recherche, il faut bien l’avouer, nous sommes parvenus à identifier le champ de bataille. Les vietnamiens décidément ne sont guère très nostalgiques des victoires passées. Quelques restes de français ici ou là. Deux chars d’assaut devant un près, une DCA abandonnées. Le dernier bunker enfin. A

Je passerai assez rapidement sur les différents chapitres qui me séparent du présent. Si chacun de ces épisodes est riche d’anecdotes qui justifieraient que je m’y attarde, j’ai aujourd’hui envie d’explorer d’autres champs de réflexion. J’ai envie de m’éloigner de la pure visite touristique. Des sujets qui murissent depuis quatre mois bientôt et sur lesquels je me sens prêt à livrer quelques réflexions.

Voici donc un aperçu en accéléré du trajet menant de Sapa (au Nord Vietnam) – à une trentaine de kilomètres à peine de la frontière chinoise – jusqu’à Dien Bien, point de sortie symbolique situé au sud de la protubérence crâniène du pays. Deux cents quatre-vingt kilomètres d’aventure, que du bonheur !

Comme toujours dans ce genre de périple, l’histoire commence par une route. Encore plus chaotique que celle de l’aller, encore plus exigeante en termes d’attention et de patience, encore plus errintante que tous les tronçons réunis auparavant. Une route en mutation.  Simple support de construction à une autoroute bien plus en lien avec notre époque et bien plus à l’image du Vietnam d’aujourd’hui, cette ancienne route est le théâtre de manoeuvres Hérculéennes, orchestrées par les Ponts et Chaussées. Partout les engins de chantiers, taillent et débitent des collines entières, coulent des tonnes de béton par milliers et construisent des ponts capables de franchir des lacs de plusieurs kilomètres de large. Autant dire que la route est dévastée et souvent obstruée.

Au Nord, ce sont les montagnes qui gouvernent. Elles offrent une route en lacets d’une qualité comparable à un chemin du pays de Caux tout au plus. Parsemé de pierres pointues et soupoudré d’une poussière épaisse, ce parcours est également émaillé de quelques points d’eau qu’il faut savoir traverser. L’humidité au petit matin est impressionante. Les nuages de condensation émanant des canopées qui tapissent l’horizon, se forment sous mes yeux. Une fine bruine accompagne le tout.

Vietnam mountain roads with the morning mist

Après une petite heure, la route prend la forme d’un tracé du Paris-Dakar à travers les grandes plaines annonçant la ville fantôme de Laï Chau. Les quelques semi-remoques qui empruntent l’itinéraire innondent leurs sillons d’un torrent de poussière. Dessous git un asphalte fraîchement aplati mais que l’on devine à peine. Impressionnante de modernité, cette capitale régionale l’est aussi par le calme de ses avenues. Des kilomètres durant, il est possible de rouler sur des quatre-voies plus désertes que des autoroutes au milieu du désert Saoudien. Les cygnes mécaniques hibernent sur les bords d’un lac aux eaux sombres ou les façades des hôtels fermés pour cause de hors-saison languissent tels des Narcisse devant leur reflet sans vie. Il est difficile de rencontrer un être à qui parler. Aucune activité commerçante, rien d’autre que les ombres des drapeaux aux couleurs du régime et des bâtiments officiels au style néo-Stalinien. On peut s’y perdre une heure et demi si comme moi, on avance sans carte détaillée, en se fiant aux indications des rares passants. De quoi devenir fou, dans cet univers digne d’un roman de Stephen King. Ce pourrait être une ville menacée par une pluie atomique et dont les habitants auraient fui avant le cataclysme. Ce pourrait un studio de tournage Hollywoodien, fermé pour cause de crise financière. A la campagne les acteurs, les techniciens de plateau, les réalisateurs, je suis seul au milieu du nulle part. Les nuages noircis de colère, couronnant d’impénétrables montagnes qui assiègent la ville, ne font qu’ajouter au sentiment d’avoir pénétré dans une dimension à la fois irréelle et menaçante.

Lai Chau, Ghost city Vietnam

Quand on parvient à s’extraire à cet univers, ce sont les ouvriers des chantiers publics qui nous attendent. Ces hommes qui travaillent mais aussi vivent aux abords du nouveau tracé, se relaient du matin au soir par quarts de huit heures. Ce sont eux qui barrent le chemin pendant qu’une équipe est à la manoeuvre un peu plus haut sur la colline.

Un des principaux enseignements de ce voyage aura été le suivant : il est possible de profiter de chaque occasion pour apprendre d’autrui. Même sur le bord d’une route défoncée, crasseux de poussière et mort de soif, on trouve matière à échanger et à apprendre. Deux arrêts forcés d’une petite heure chacun m’auront permis d’échanger quelques cigarettes, et quelques éclats de rire avec ces habitants de nulle-part. Tirer un portrait, échanger quelques mots au sujet de la Minsk et c’est reparti !

Après neuf heures, on touche au but. Rincé tant par la concentration constante que demande ce parcours, que par la perturbation pluvieuse annonçant l’arrivée imminente du Typhon Ketsana. Les derniers kilomètres montrent bien une cuvette. Je ne m’attendais pas néanmoins à ce qu’elle fut si large.

Les jours qui suivent sont un enchaînement de départ-arrêtés. Bloqué à cause de la météo tout d’abord, puis en raison de ses conséquences sur le tronçon reliant la ville au poste frontière avec le Laos, je passerai, au total, près de six jours dans cette ville qui ne me laissera ni bonne, ni mauvaise impression au final. Si vous visitez le Vietnam pour une courte durée, il n’est pas nécessaire de faire tout le long chemin depuis Hanoï. Les attractions locales sont limitées. A moins que vous ne soyez un chercheur porté sur les thèmes suivants : étude des itinéraires de la drogue dans le Sud-Est Asiatique, traitement politique des théatres d’opération militaire ou encore audit des différents cas de prostitution aux abords des zones frontalières, vous ne trouverez que peu d’intérêt pour justifier le déplacement.

Pour ma part, j’ai passé le temps en compagnie de deux français qui cherchaient aussi à minimiser les frais. Tout naturellement, ils sont tombés tout comme moi dans cet hôtel où les chambres étaient plus souvent louées à l’heure que pour une nuit toute entière. J’ai passé le temps à fuir les ondées capables d’inonder les systèmes d’évacuation des eaux de la ville en quelques minutes à peine.

Thomas and Dominique, french dudes across Asia

- »Massage Boum boum? » : tel sera le gentil message d’accueil adressé par la patronne des lieux, comme un rituel, une ultime tentation avant le coucher. Un voyage qui m’aura appris, en plus du reste, que je ne suis pas trop porté sur la chose rémunérée.  Je vais vous décevoir, mais non, je n’ai pas franchi le cap… Pas encore du moins.  Au contraire, j’ai même vécu la frustration d’un massage hésitant et poussif, engendré par ce que j’appellerais une erreur de recrutement de ma part. Je croyais me trouver dans un hôtel respectable au coeur d’un quartier chic, en compagnie de professionnels du dos quand je demandais que l’on me soulage de ce millier de kilomètres parcouru à deux-roues. Qu’elle a été ma déception quand j’ai compris au bout de quelques minutes à peine, que les seuls choix qui s’offriraient à moi pendant les cinquante minutes restantes seraient soit de se satisfaire d’une bouche peu séduisante à mes yeux mais qui se serait alors appliquée d’une manière sans doute bien plus professionnelle à étaler tout son art, ou bien d’accepter que ces quelques minutes pendant lesquelles l’aveu d’incompétence était total, n’étaient que l’introduction à une longue heure de palpés-roulottés aussi agréables que l’injection d’un produit anesthésiant par un étudiant dentiste. Patience, patience : compagne fidèle du voyageur.

Après ce qui furent quelques heures de recherche, il faut bien l’avouer, nous sommes parvenus à identifier le champ de bataille. Le fameux théâtre de l’enfer de notre contingent. Les vietnamiens décidément ne sont guère très nostalgiques des victoires passées. Quelques restes de français ici ou là, deux chars d’assaut devant un pré, une DCA abandonnée… Le dernier bunker enfin.

Une chose intéressante est à noter à propos de ce lieu : jamais auparavant avais-je ressenti aussi intensément l’atrocité du combat. Bien que ne soient entreposés là que quelques carlingues défoncées, criblées de balle, il se dégage de ce petit bout de plaine un parfum de terreur. La solitude qui m’habite au moment de conduire ma Minsk jusque devant l’ultime campement français, les lueurs du soir, tout cela me projette littéralement dans les deux mois d’enfer qui ont précédé la capitulation.

Les collines sur lesquelles sont établies les forces françaises, tombent une à une en quelques jours à peine. Seule la colline Aline résistera jusqu’aux derniers levers de soleil. Au milieu, le terrain d’aviation est rapidement détruit par les Viet-Minhs qui en ont fait un objectif prioritaire. Sans appui aérien, les troupes restantes sont cloisonnées, prises en tenaille, sous une pluie de mortiers qui tombent sans discontinuer pendant plus de 60 jours. L’aéroportée française tente bien de survoler et de larguer quelques munitions et vivres pour les comdamnés au sol, mais la majorité des colis tombe du mauvais côté de la barrière, alimentant du même coup le camp ennemi. Lorsque le Général Giap contemple le dernier lever de soleil, celui qui viendra couronner son écrasante victoire, le campement français ne fait plus que quelques centaines de mètres carrés. Un mouchoir de poche d’où surgira quelques heures plus tard le drapeau blanc synonyme de capitulation.  Au moment où les hostilités cessent, les survivants côté français ont l’impression d’être devenus sourds. Un silence de mort règne pendant quelques minutes avant que les troupes ennemis n’ordonnent l’évacuation du bunker. Une éternité, semble-t-il. Sentiment de petite-mort et d’incrédulité. Une nouvelle fois dans son histoire, le français avait sous-estimé l’ennemi, mais quel courage ! Quel courage il a fallu pour tenir si longtemps…

Dernier bunker français et capitulation en Indochine

Je quitte finalement le Vietnam au petit matin du sixième jour avec les premiers bus. Le poste frontière est atteint en une petite heure. Aucun problème pour traverser avec mon véhicule. Je dispose à présent d’un visa d’un mois et d’une autorisation provisoire de circulation d’une durée similaire. Un nouveau chapitre s’ouvre : le Laos !