Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Tha Khaek soleil couchant !

Dix-sept heures trente, six heures de route dans les pattes, je pénètre dans ce qui sera ma première étape sudiste du pays.

Plutôt bourg que ville, les guides présentent Tha Khaek comme le Vientiane des années 90. Un centre-ville imprégné de la présence française de la première moitié du siècle dernier, proposant une symbiose élégante entre les styles architecturaux coloniaux et chinois. Des habitants tout sourire envers les touristes, il y a peu de fa rangs par ici. Et pour cause, trois-cents kilomètres la séparent de la capitale. Le prochain aéroport de taille se situe à Pakse quelques quatre-cents kilomètres au sud. Tha Khaek est pour moi l’ancre névralgique et culturelle de ce no-man’s land qu’est le Laos du Centre, un trou perdu au milieu du continent Asiatique…

Le Mékong longe les ruelles arbolées de Tha Khaek par l’Ouest de la ville. Sur l’autre rive, la Thaïlande : l’ennemi juré ! Cet ennemi qui a construit un temple à l’identique du fameux Wat Nanthakham juste en face, comme un affront à l’histoire. Le conflit larvé qui prédomine dans l’esprit de certains habitants porte sur une guerre quasi-séculaire entre les anciens royaumes du peuple Lao et l’empire de Siam (anciennement la Thaïlande). Il a d’ailleurs fallu attendre l’arrivée de l’armée française, fraîchement auréolée de ses conquêtes d’Annam et du Tonkin (le Vietnam d’aujourd’hui) pour bouter les Thaïs derrière le Mékong. C’est l’incorporation du territoire Lao dans l’Indochine française qui a restitué un pays « au million d’éléphants », une nation. Vientiane a même désignée comme la capitale administrative du nouvel ensemble. Une facette de la colonisation sur laquelle insistent peu nos manuels d’histoire et où il est à noter, que l’indépendance fut rendue aux Laosiens en 1953, sans qu’aucune lutte armée n’en ait eu à en précéder le cours. Un mouvement nationaliste répondant au nom de Lao Issara a bien vu le jour pendant la seconde guerre mondiale en prévention du retour du contingent, mais ils n’ont même pas eu le temps de passer à l’action. L’enlisement français dans un Vietnam nord sans pitié avait suffi à leur garantir une souveraineté tranquille.

Enfin tranquille…

Quand on arrive dans une nouvelle ville, on a pour premier réflèxe de trouver une guest-house où poser ses valises et éventuellement prendre la douche qui va bien. On ne s’en rend plus trop compte après quelques temps, mais au mois d’Août, on enregistre sous ces latitudes des températures flirtant avec les 40°C. A moto, le vent fait oublier la lourdeur ambiante, on a l’impression de flotter dans le paysage – au milieu de rizières imbibées de reflets, quand on s’arrête en revanche, le coup de massue ne tarde pas.

Il pleut relativement peu ici comparé à ce que j’ai connu dans le Nord du pays. L’arrivée dans la ville se fait sans encombres, après 130 kilomètres très tranquilles.

Après avoir fait le tour des logements dans les environs, je décide de m’offrir une chambre dans l’unique maison coloniale de la ville réhabilitée en hôtel. Huit chambres, quatre mètres sous-plafond, un vieux zinc dans l’entrée, des baies vitrées de deux mètres de large, des moulures finement ciselées… Eten lieu et place de la traditionnelle et hideuse télévision : un poste radio dont émane de la musique classique. Cela change du traditionnel cube en béton peint, dans lequel le backpacker a ses habitudes.

Dans le couloir désservant les chambres, trônent fièrement les portraits des aïeux comme une réminiscence de temps anciens. J’apprends un peu par hasard que la maison appartient à la descendance d’une branche de cette ancienne famille régnante trônant si fièrement  sur la tapisserie. Je ne maîtrise pas trop l’arbre généalogique des personnes susnommées, je comprends simplement qu’ils vivent dans ce qu’ils jugent être une destitution de leur grandeur passée.

Au moment de dégager mon sac du porte-bagage de la moto, sur le parking de la « Mansion », j’entends un « hey » lancé dans ma direction, très vite suivi d’un « where do you come from man? » qui éloigne efficacement la perspective d’une douche fraîche. L’accent est parfait, l’intonation américaine plutôt West-Coast, la tête elle : Laosienne. Ce type qui m’aborde n’est autre que le neuveu de la gérante.

Vingt-sept ans, bon style, bonne gueule, il me raconte qu’il est né aux Etats-Unis après qu’une partie de sa famille (son père et son oncle) ait fui en Amérique dans les années 1970, au moment même où retentissaient des conflits politiques puis armés opposant les Pathet Lao (à tendance communiste) et l’Armée du Laos . Soutenue par les USA non officiellement présents dans ce pays, l’armée royale ne parvient pas à prendre le dessus sur la rébellion maoïste. Une longue période de trouble commence dans l’anonymat de la communauté internationale et se conclut en 1973 par le retrait des troupes US et la scission du pays en deux régions (comme au Vietnam et en Corée). Les communistes ne tardent pas à conquérir la moitié sud du pays et à établir la République Démocratique du Laos, suivant la voie tracé par son voisin Viet Minh : parti unique, drapeau rouge. C’est la fin des grandes familles d’antan, une page du pays se tourne.

Son futur? John l’envisage pourtant aujourd’hui au pays, près de sa mère et de sa tante, la seule restée quand les autres ont fui. L’heure des lustres anciens n’a pas encore sonné, mais comme dans les républiques maoïstes voisines, le pouvoir s’accommode assez bien de l’économie de marché. A force de travail et grâce, aussi, à un bon mariage, cette femme s’est constituée une véritable petit empire. Usine de confections, magasins dans la capitale, plusieurs guest-houses, des terres arables, elle est l’incarnation de cette ancienne  noblesse qui se reconstitue en adoptant les nouvelles règles en vigueur. Et ça marche ! Leur ascension, ils la connaîtront maintenant par l’économie. Les exilés rentrent petit à petit au pays, couvés par la soeur désormais riche en dollars.

Il est étrange de parler de tout ça avec ce type à l’accent Californien. Toutes aussi étranges sont ces nouvelles images du passé qui viennent écorner cette vision idyllique, établie au fil des kilomètres et des rencontres, d’un pays aux moeurs exceptionnelles.

Tout à coup, je remets les pieds sur terre. Je me rappelle qu’ici comme partout, il y a des luttes d’influence pour le pouvoir. J’ouvre les yeux sur cette nouvelle facette controversée du pays qui concentre, dans la région, des intérêts supposés de premier ordre. Période d’élections – personne n’a vraiment su m’expliquer quelles élections se tenaient là – j’aperçois maintenant tous ces mini-flics qui siègent aux coins de certaines rues et bloquent l’accès à d’autres, sans raison apparente. C’est vrai qu’ils sont marrants ces policiers Laosiens. Dans leurs petites combinaisons beige, ils paradent près de leurs mini-motos. Des mini-motos qui, à grand renfort de carénages de protection, caissons astucieux et gyrophare proéminent ressembleraient presque celles de la célèbre série Chips. Le Poncherello du coin serait donc un mini-Chips ! Marrant, et un tantinet corrompu, j’ai néanmoins appris à m’en méfier. Depuis Luang Prabang et le cinquante mille kips lâchées pour me libérer des mains d’un de ces fieffés agents qui m’avait arrêté pour non port de casque… Dans un pays où les policiers eux-même ne portent pas de casque… Une bonne leçon pour une maigre rançon (5000 kips = 5€).

J’avais pourtant mille fois lu cette maxime dans les récits de voyageurs et de grands diplomates. Une citation qui n’avait pas encore été suffisamment démontrée pour que je la fasse mienne : « L’homme est le même partout, l’avidité dont il fait preuve est son principal dénominateur commun ». A présent, c’est bon, j’en suis convaincu, puisque je l’observe même dans le plus paisible pays du monde.

Je passerai les deux jours suivants à savourer le bon air du fleuve, à découvrir d’un peu plus près cette autre société Laosienne et à me délecter de ces barbecues dont les potées au poisson sont à tomber. Assis à même le sol de la place principale, contemplant la vie autour, j’entends la rumeur des riverains bercée par des airs de Karaoké vide émanant de la ruelle voisine.

Tha Khaek offre assurément une belle escale pour le voyageur en 2010. Impossible de se lasser du spectacle offert par un coucher de soleil sur le Mékong, quand les rayons rouge-orangés inondent cette atmosphère pleine de secrets et réverbèrent sur les visages, les traits cachés de l’hôte, le temps d’une fraction de seconde.

Rien que pour ça, Tha Khaek vaut qu’on s’y arrête. Avant Paksé, avant les étonnantes 4,000 îles et le non moins enchanteur Plateau de Bolavène, au revoir Laos du Centre !

3 Responses to “Tha Khaek soleil couchant !”

  1. mamijo dit :

    Merci pour ce voyage !!!! mamijo

  2. ANNABEL CHERIK dit :

    les photos promettent d’être grandisoses, je me les réserve pour une petite pause de mon étude (ces jours-ci: au programme, le myocarde et ses mystères)…cela sera excellent!Ilove you!

  3. Julie dit :

    Ai beaucoup aimé la description de la chambre (et la fameuse radio!)… Les images que je m’en suis faites m’ont enveloppées! Jolie touche d’évasion… Merci xxx et mille bizouxxx

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