Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Laos du Nord sur un « petit véhicule »

Le Laos du Nord-Ouest, une terre rouge et meuble, un bourbier de Juin à Septembre qu’il faut franchir avant de trouver l’asphalte de la 13th Highway. Les bus et les camions qui empruntent cette route creusent des ornières de plusieurs dizaines de centimètres de profondeur, faisant de tout motard qui les enfourche une danseuse qui roule de l’arrière-train.

Un passage par la frontière de Tay Trang qui ne pose aucune difficulté, malgré tout ce qui peut se dire sur les forums. Une formalité même, réglée en une petite heure si vous prenez la peine, comme moi, de vous lever tôt et d’arriver avant les rares grappes de touristes poussant dans la région. Les douaniers sourient en voyant mon attelage surgir. Devenu l’homme sans teint, maquillé par les éléments, je me présente devant le guichet avec une poignée de dollars et deux photos comme il est l’usage.

Mon quatrième visa en quatre mois ! Petit à petit, ce passeport vide et chargé de mes empreintes biométriques que je détestais au moment du départ, devient un tableau de chasse que je chéris. Ceux qui voyagent beaucoup et vous disent que le nombre de tampons leur importe peu vous mentent. On s’attache à ces petits détails qui vous rappellent qu’à votre échelle, vous êtes un Candide à la découverte de votre jardin.

J’aime passer cette barrière à pied, la belle à mon bras. J’aime redécouvrir ces montagnes qui semblent nouvelles même si la différence n’est que dans ma tête.

Rapidement les indices menant vers une nouvelle civilisation font leur apparition. Les panneaux, je ne peux plus les lire. L’alphabet a changé et avec lui la perception que j’ai de mon environnement. Je ne m’en étais pas rendu compte mais mon quotidien était simplifié par ces caractères latins importés au Vietnam par des missionnaires catholiques. Je dois maintenant apprendre à m’en passer, comme un retour aux temps primitifs. Des petits cris en guise de phrases, des grimaces accompagnées de gestes pour désigner l’objet. Un doigt d’honneur qui je le suppose m’ordonne de faire halte ! Jusque là, je m’en sors…

Laos Stop

Les heures passent et le ciel se dégage, séchant du même coup les tronçons qui me précèdent. Six heures déjà que je suis parti de mon hôtel de passe de Dien Bien Phu. Je m’arrête pour reprendre des forces et jouer la montre. Sous mes yeux coule une rivière d’une largeur que j’estime à quinze mètres environ et qu’il va falloir traverser. J’aperçois des quatre-quatre faire une parenthèse comme sur un rail invisible vissé dans les tréfonds. Les gerbes d’eau qui émanent des essieux précisent un peu plus le danger qui guette. Je commande une soupe de nouilles de riz et une Beerlao : ma première. Il y en aura beaucoup d’autres par la suite. J’apprends pour l’occasion mon premier mot en Laosien : « Khawp Jai ». Merci pour le bon repas, si je dois noyer ma compagne dans ces eaux sombres je préfère que ce soit l’estomac plein. Le soldat va-t-il au front le ventre vide?

Many rivers to cross... in Laos

Les barrages plus ou moins naturels se multiplient. Ici aussi, on tente, à un autre rythme, d’assoir le parcours sur une couche en dur. Une rivière, deux troncs d’arbre plus loin, j’arrive devant le Nam Ou, un des multiples fleuves qui divise le pays. Un courant puissant qui oblige les bateaux à courber leur trajectoire pour atteindre la jetée. De l’autre côté de la rive mon lit du soir : une princesse dans son donjon. Le dernier rempart qu’il faut franchir occasionne quelques suées. Aussi gracieuse soit-elle, ma belle est lourde à lever. Coucher la Minsk dans ce rafiot à peine plus large que le guidon, je ne l’aurais jamais imaginé à Hanoï. Ici c’est simplement la norme.

Les deux marins d’eau douce qui me réclament sept mille kips pour la traversée sont de corvée eux aussi, mais ils ne se mouillent pas. J’en oublie mes cigarettes, immergées dans dix centimètres d’eau dans la poche de mon pantalon-treillis. Une micro-victoire de la nature contre le cancer. A force de récolter de la boue, mes pieds ressemblent à une composition contemporaine d’émail et d’ argile. S’il ne s’agissait pas d’art, on dirait qu’ils se sont enlaidis…

A Huang Xai, deux routes seulement irriguent le paysage urbain. De part et d’autre d’un petit pont suspendu des cocotiers font étalage de leur rectitude. Ils pointent vers le ciel et subjuguent le passant comme les tours de verre dans les quartiers d’affaire.

Muang Chai old bridge

J’aperçois les premiers bonzes qui marchent gaiment vers leur repas du soir. Une impression de déjà-vu…

Eux que j’observais au Népal et en Inde, je les retrouve ici changés. Leur goût pour les couleurs fluorescentes et la feuille d’or, contraste avec la sobriété des moines de l’Himalaya. Tout cela me rappelle que comme chez les chrétiens, il existe de nombreux schismes au sein de cette religion, datant pour la plupart de la mort de cet homme et non de ce prophète, qui dédia sa vie à la recherche d’un remède à la souffrance des hommes. Recherche fructueuse puisqu’il trouva et partagea ensuite son savoir…

Buddha or the Enlightened

Dans le pays, le courant majoritaire porte l’affectueux surnom de « petit véhicule » (ou Theravada). Il s’agit d’un courant classique, le plus respectueux des anciennes traditions. Une école qui ne tient compte que des premiers écrits et réfute l’existence d’une vie intermédiaire pendant laquelle la Voix se ferait encore entendre avant la renaissance. Ce faisant, il ignore les fantômes et les esprits qui continuent pourtant, comme dans cette Inde du Nord que je chérie, d’être vénérés par une majorité de Laosiens d’origine animiste. Moins accessible que la vision offerte par le bouddhisme tibétain où chaque homme porte en lui le germe de la perfection, le dogme local croît en la nécessité d’une pratique religieuse stricte : l’Arhat. Un idéal de religiosité qui requiert qu’on y consacre sa vie. En cela les moines au Laos se tiennent en marge de la société comme les porteurs d’une rigueur qui les distingue du reste des vivants. Voilà qui explique leur silence lorsqu’on les salue dans la rue, pas de quoi s’assombrir au premier vent !

Pour ma part je dois dire que j’ai un petit faible pour le courant tantrique, qui, en plus de résister à la tentation d’extirper les passions par la force, s’emploie à les utiliser et à les sublimer. Bien entendu la place accordée à la femme au sein de ce courant n’est pas étrangère à mon affection. Cette femme, que tant d’artistes ont vénéré à travers les âges « redevient l’être transcendant et immuable, en qui tout naît, meurt et renaît, force qui travaille, engendre et nourrit spirituellement la création. »

Il est intéressant de noter que cette religion, au sein de laquelle il existe pourtant des différences d’interprétation majeures – en cela, elle ne distingue pas du reste des croyances – n’a jamais connu aucune guerre, ni aucune conquête proférée en son nom. Le Bouddhisme, c’est avant tout la découverte d’un homme extraordinaire et de ses réflexions fulgurantes, qu’il convient de faire à sa guise, et pourquoi pas de différentes manières au cours de son existence…

Bercé par ces pensées, je déambule sur les chemins de terre à la couleur ocre et assiste aux scènes quotidiennes de la vie sous ces latitudes. Les rues respirent. Les enfants profitent de la lumière du jour et vaquent auprès de poules  qui ne connaissent pas l’enclos. Devant moi un terrain de volley en pleine ébullition. A ma droite, des joueurs de boules qui calculent les distances et se chamaillent comme s’ils étaient sous le regard de la Bonne-Mère. Talentueux mais taciturnes, ils prient les touristes de dégager et de ne pas les prendre en photo. Deux facettes de notre héritage en un clin d’oeil, deux visages pour un seul Homme : bonhommie et mauvaise humeur, c’est du Pagnol en tongues !

Courte étape dans ce petit village loin des tracas de l’homme moderne. Un millier de façons de percevoir le monde et de le vivre…

« Le savoir peut se communiquer, mais pas la sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut grâce à elle opérer des miracles, mais quant à la dire et à l’enseigner, non cela ne se peut pas. » Merci pour ces paroles qui font forte impression sur moi Siddharta !

12 Responses to “Laos du Nord sur un « petit véhicule »”

  1. mamijo dit :

    Quel bonheur de te lire !!!! Que la Minsk retrouve sa superbe ……. Mjo

  2. annab dit :

    j’espère que tu pourras tailler la route quand tu le souhaites, mais ces contre_temps mécaniques seront sûrement l’occasion pour toi de vivre de nouvelles aventures!je t’embrasse!bizzzzzzzzzzzzzzzz

  3. admin dit :

    C’est exactement ça ! Mais j’y viens, justement…

  4. patrick denis dit :

    merci pour le voyage et les photos le soir apres le boulot c est ma detente .combien gagne t il .quel protection. merci et au plaisir de te lire

  5. edouard lefevre dit :

    Salut didou ! c’est un plaisir pour moi d’aller régulièrement consulter les récits de la formidable aventure que tu es en train de vivre.
    Ta prose est très agréable et tes infos passionnantes. J’ai aussi pas mal voyagé mais pas ds cette partie du monde que tu me permets de découvrir.
    Je partage pas mal de tes réflexions, même si parfois je suis plus « mesuré », ça doit être du au fait que je suis engagé politiquement et que donc je fais des concessions à la « real politik » ;-).
    en tt cas, tu vis une expérience super enrichissante, qui t’aporteras plein de réponse à tes questions.
    Si tu passes par HK, envoies moi un mail ou un mot sur fb, j’ai un ami hongkongais qui sera ravi de te rencontrer.
    Take care et enjoy yourself !
    Doud

  6. admin dit :

    Salut le Doud’,

    Ça en fait un bail et surtout, voilà qui fait plaisir ! Que te dire si ce n’est un grand Merci pour tant d’encouragements et pour ce plan à HK. Je suis, à vrai dire, surpris de te lire ici parce que je n’ai aucune idée de qui passe sur ce blog, en dehors de quelques amis que je sais fidèles et de la famille. Comme tu peux le lire, tout va bien pour moi. Mais toi qu’en est-il? Si tu as deux minutes, donne moi des news par MP parce que je sais que par tes choix, tu as toi aussi une vie un peu hors norme.

    Plein de bises et d’aventures à toi l’ami, et tiens moi au jus.

  7. admin dit :

    Patrick, attention de ne pas y revenir trop souvent, car toute bonne chose consommée avec excès devient une charge dont on doit tôt ou tard se débarrasser. :) Je ne voudrais pas qu’il en soit ainsi de mes écrits !
    Je n’ai pas bien compris le « combien gagne t il .quel protection »? Tu peux m’éclairer? Merci de passer et de me faire savoir que ce que je m’emploie à décrire n’est pas d’un ennui assommant. Comme je te le disais déjà il y a quelques jours, c’est de loin mon meilleur leitmotiv : que cela nourrisse quelques imaginaires prédisposés. Jt’embrasse mon oncle.

  8. Oncle Michel dit :

    Bonjour Adrien
    Un petit môt pour te dire que nous te suivons depuis ton départ et avons beaucoup de plaisir à te lire.Tu nous fais voyager, merci.
    Je vois que dans ton périple, toutes les facultés sont stimulées, physiques, intellectuelles et morales. C’est bien comme cela que je conçois le « voyager ».
    Continue bien, sans trop de péripéties tout de même et « take care ».
    Bien affectueusement.

  9. baby jumperoo dit :

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  10. Abdul Buzzo dit :

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