Road-trip en Asie

Le monde sous un regard (dé)bridé

Vertes campagnes de Kampong Chhnan

Ce matin, après une courte nuit dans un homestay, je reviens sur les bords du lac, il est six heures trente.

Dépassant à peine les bois voisins, le soleil peine à émerger derrière une épaisse barrière nuageuse et la rosée matinale se mue, sans crier gare en franche averse. La vie suit son cours, comme si de rien n’était, parfois sous des murs d’eau, pendant que je déguste un café crème. Sous la tente, car ici les cafés sont servis sous des tentes de fortune, je fais connaissance avec des habitués. Rapidement, les tournées s’enchaînent et le jeu de renvoi d’ascenseur font les affaires de la patronne. On m’offre de tout goûter, je tente de répliquer avec les quelques produits de mon sac : chewing-gums, barres céréalières et cigarettes. Quand à huit heures et demi, les premiers rayons percent à nouveau, j’ai déjà englouti, trois cafés, une soupe de nouilles, un thé, une assiette de poulet (ramenée de chez le voisin?) et une dizaine de cigarettes de marques différentes.

Même la moto a eu droit à son coin au sec. Un accueil de prince ponctué par un nouveau tour du lac en barque motorisée cette fois.

Je suis émerveillé par l’ingéniosité dont je suis témoin, et par la beauté de certaines de ces habitations sur l’eau. Les cabanes de mon enfance resurgissent dans mon esprit… Hamacs intérieurs volant au dessus d’un petit arbre fruitier, faisant face à une ouverture béante sur le lac, l’horizon comme vis-à-vis. Images de familles unies, de vieux passant du temps avec leur petite-descendance à même le sol, à jouer ou à se balancer tout en discutant.

Les villages lacustres du Cambodge sont essentiellement peuplés d’individus d’origine Vietnamienne ; sortes de gens du voyage version indochinoise. Des gens sans terre si je devais résumer la chose ainsi, qui ont décidé de prendre le lac. Ils se sont installés sur ses eaux depuis des temps qu’il est difficile de dater et ont recréé depuis, une micro-société. Un monde où tout est flottant : la station-service, l’épicerie, le commissariat… Même l’église, même le temple flottent !

J’aperçois des habitants tirer avec l’aide d’une barque motorisée leur foyer tout entier. Pour le changer de quartier sans doute… Femme, enfants, chiens, poules et plantes, je suis à Waterworld, le pays où les gens, sans le savoir, sont déjà prêts pour 2012. Et tout ce que je vois est serein. Je comprends à présent pourquoi les habitations du chemin étaient montées sur roues. D’une saison sur l’autre, le village recule de près de huit kilomètres, drainant avec lui toute la vie économique qu’il génère. Pêcheurs, ouvriers, mendiants sans flottaison, tous suivent alors le long de la route – seul refuge – la lente décrue du village. Je ne m’étonne plus que les environs aient parfois des allures de bidon-ville.

A onze heures, le soleil s’affirme et j’enfourche la moto pour repartir. Ce soir, je veux dormir à Phnom Penh et il me reste cent-cinquante kilomètres. Il est seulement onze heures et j’ai pourtant l’impression d’entamer une nouvelle journée.

Quitter le chemin de terre, sortir de Kampong Chnnan et progresser sur la seule nationale en direction du sud-est. A ce stade de mon étape du jour, j’entends filer tout droit vers la capitale. J’ai l’estomac rempli et le soleil brille comme jamais, il fait dans les trente degrés. Le vent tiède balaye mes vêtements qui crépitent dans mon dos une fois la quatrième enclenchée. Toutes les conditions sont réunies pour offrir un trajet idyllique. Et puis l’envie de retrouver le grondement d’une ville développée se fait ressentir. Après trois mois sur des routes désertiques, les centres urbains apparaissent comme des oasis de vie : inversion des mondes et nouvel enseignement du voyage. Rien ne dure, pas même nos aspirations qui selon le contexte peuvent être amenées à totalement s’inverser. Sommes-nous jamais satisfaits de ce que l’on a? Au début je ne rêvais que d’horizons dépeuplés. J’appelle à présent la population de mes voeux.

En chemin, je découvre une campagne paisible qui berce mes pensées : verdoyante, baignée dans une eau claire et ridée par d’étroites avenues de terre battue. Peu d’humains à l’horizon, juste des palmiers et quelques collines touffues.

Le réservoir de la Minsk peut accueillir dix litres de mélange huile/super ce qui offre environ deux-cent cinquante kilomètres d’autonomie. Et depuis mon départ du village flottant, je n’ai pas encore croisé une seule station service. Lentement, mon cerveau s’active autour de la question du ravitaillement. J’estime avoir environ vingt kilomètres devant moi avant de tomber en panne sèche.

Après une courbe à gauche, un chemin de terre quitte la nationale par la droite. Je m’arrête à son embouchure et inspecte les environs. Soudain, comme si j’avais fermé les yeux depuis plus d’une heure, je redécouvre le décor autour de moi. Cette fois, je n’y vois pas une campagne paisible mais plutôt un paysage digne d’un compte des mille et une nuits. Autour de moi, les palmiers ont investi le panorama, par milliers. Ils ont poussé au milieu des rizières comme des champignons et donnent à cette terre des airs de cuir chevelu vu au microscope. La scène est trop belle.

Au diable les besoins en carburant, je sais que je trouverai toujours quelqu’un pour me dépanner un litre ou deux. Je décide de modifier temporairement mon itinéraire pour profiter de ce nouvel espace et m’engouffre sur le chemin de terre sans avoir aucune idée de ce que je vais y trouver. Terra incognita !

Plusieurs minutes s’écoulent avant que je ne croise les premières habitations. Les contours d’un hameau se dessinent au loin. Je croise ici ou là quelques paysans qui à ma grande surprise travaillent à l’ancienne. Même au Laos je n’avais pas vu cela. Dans cette province, le boeuf n’a pas encore été remplacé par le tracteur et toute la collectivité s’affaire autour d’une même parcelle de terrain.

L’ambiance est apaisante, et les humains de ce petit coin du monde ont un rictus que j’interprète comme le sourire du besogneux qui ne se pose pas la question de ce qu’il doit faire de sa vie. Ici la communauté apparaît soudée et je comprends combien ce simple détail peut tout changer. Les personnes qui me font face mourront probablement à quelques mètres du lieu de leur naissance. D’un certain point de vue, cela rend l’existence plus commode. Les recettes d’aujourd’hui sont les mêmes que celles d’hier, elles ont fait leurs preuves et il n’y aucune raison d’en changer. On mange à sa faim, un toit au dessus de la tête, une femme à ses côtés et des marmots qui courent autour. Une existence stable quasi inconcevable dans le monde dont je suis issu.

Au bout du chemin, un petit lac me fait face. Il réverbère la caboche de ces palmiers mal peignés comme le miroir magique des contes pour enfants. Je me pose là, juste pour profiter de l’instant, le temps d’une Alain Delon. Après quelques minutes, des familles font leur apparition pour laver, qui une bicyclette, qui un troupeau fumant. Des buffles se joignent à la fête par la rive d’en face. Les eaux calmes du début sont à présent parées d’ondes, témoignage d’une vie en mouvement. Un réservoir d’eau comme on en voit dans les reportages animaliers et qui attire autour de lui toute une vie insoupçonnée.

Derrière moi se trouve la Minsk, royal ornement de mon aventure. J’ai conscience que cette escapade est peut-être la dernière que nous ferons ensemble. Et l’engin que j’ai sous les yeux ne m’apparaît désormais plus comme un amas de fer et de boulons mais comme une compagne digne de respect. Quatre mille kilomètres à voyager ensemble, sur tous les terrains, à travers quelques unes des pires galères. Oui on a vécu de drôles de situations mais nous sommes toujours ensemble, plus solidement attachés l’un à l’autre que bien des couples d’occident.

Avant de quitter cette terre propice à la réflexion, je décide de tirer quelques derniers portraits de ma belle, parce qu’elle le vaut bien, parce que notre bout de route ensemble a eu un sens et qu’il touche à sa fin. Epoque héroïque de ma vie, je confère aux quelques clichés faits cet après-midi là, la symbolique d’une aventure dont je n’osais rêver du haut des cinq étages où était perché jadis mon bureau. Au moment de m’assurer que les clichés ont un bon éclairage sur l’écran LCD de mon appareil, je vois tous le travail accompli, tout le chemin parcouru depuis Paris. Oui nous l’avons fait ! L’aventure : nous nous en sommes saisis et délectés.

Au moment de repartir, comme si tout était cousu de fil blanc, je trouve de manière inattendue une guérite offrant du carburant au litre. J’en avais presque oublié la panne sèche qui guettait. Béni soit le temps du voyage : ce moment où on réalise que les soucis appartiennent à ceux qui, au présent, préfèrent les spéculations sur l’avenir. Nous étions là, bien ancrés dans l’instant et nous avons consumé la vie comme il se doit.

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