Kilomètre 1170 : origines Adriatiques

Elle,
Bleue moirée d’une lumière sourde,
Habitée de solitude hivernale,
Lascive à la longue saison,
La voilà qui traîne son étole blanche jusque sous l’échelle des baigneurs,
Impatiente d’épouser le printemps méditerranéen.

Moi,
Regard perdu vers le rien,
Ruban d’aphalte dans la tête,
Shooté au diesel et drogué aux vapeurs antiques d’Italie,
Je suis vide de sens et j’ai les pieds qui trempent,
L’âme pleine du retour aux origines…

Que faisons-nous ici? J’en sais foutre rien. Toi, mer mythique, tu n’as pas eu trop  le choix. Les lois de la physique t’ont commandé de dévaler quelques dévers alpins, de t’abandonner dans la plaine du Pô et de mourir dans ce grand bassin méditerranéen régi par des courants de nord ou de sud. A bien y réfléchir, je dirais que mon destin n’est pas si différent du tien, obligé de descendre via un col utérin, de m’abandonner dans les bras d’une société soucieuse de peu et de mourir dans cette grande fosse démographique régie par des courants de droite ou de gauche.

Confidence : il y a quelques temps déjà que les barrières du conformisme ont cessé de contenir le flot qui me transporte ; longtemps que les frappes répétées de l’existence à coup de questions n’aboutissant qu’à un abstrait absolu – et que l’on déguise en certitudes puis en doctrines pour se donner courage – ont eu raison de mes défenses. Doctrine catholique, démocratique, libérale, sécuritaire, amoureuse. Doctrines publiques… On m’est passé dessus comme sur la putain des faubourgs que l’on respecte le temps d’une courte faveur, le temps de payer une facture, d’offrir une obole, de donner un vote ou de lâcher une promesse… L’amour?

A présent me voilà renouvelé, évidé, évincé, rembruni au parfum de néant, victime d’un intolérable raz de marée, éléments défaits contre ma raison. Violé par des esprits du voyage, ces esprits qui libèrent la pensée et exposent à la destruction du soi.

Nous sommes là, face à face, mer nourricière et descendance étymologique consciencieuse de sa fébrilité. De ce point d’observation, Adriatique, je distingue dans ton reflet, un moi vierge de tout, à ton image : perdu sous l’horizon.

Rincé par les distances, difforme après des heures de siège et de questionnement, ni immobile, ni en mouvement. Tout juste flottant face au soleil quand le soleil daigne se montrer et sous l’influence de la lune quand il est décidé que celle-ci doit briller. Trinquons à cette vie doucement salée : naissance, brève existence, déliquescence…

Ignorant pour ignorant, rêveur et porteur d’un nom aux origines géographiques, j’accepte, depuis tes rives, cet état de nomade : particule en décalage, minorité parmi les sédentaires enfants du Livre.

Si Darwin dit vrai, Adriatique, alors c’est d’entre tes eaux que je suis né. Sans moyen de le prouver, gouverneur de mes mouvantes pensées, il me suffit juste de le décider.


« L’innocence suppose l’oubli de ce qu’on a lu, appris, entendu. Non pas la négation, ni l’économie, mais la mise à l’écart de ce qui parasite une relation directe entre le spectacle d’un lieu et soi. » Michel Onfray, Théorie du voyage.



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