Kilomètre 928 : sur les rives du Veneto

Magnifiquement hors-saison, rives vidées de cette frénésie touristique si propre à gâcher un paradis.

L’appartement trouvé la veille est idéalement situé à deux pas de la chiesa dei santi apostoli, blotti contre les enceintes de Santo Stefano. De quoi se faire un petit-déjeuner comme à la maison, deux chambres double et un salon meublé « à l’ancienne », garni de quelques disques aux pochette jaunies, à allonger sur la platine 33 tours qui traîne là. Ce « là » là, n’est-il pas le comble du luxe?

Parmi les clients du supermarché, mon imagination m’entraîne dans des scénarios improbables, de ceux que l’on conçoit habituellement sous l’emprise de substances autres. Je me vois dans la peau de l’un d’entre eux, numéro parmi la file d’attente certes, mais numéro local et autant dire : atypique. A quoi peut bien ressembler la vie d’un vénitien? Je suis fasciné par ce qui ressemble à un monde coincé entre deux espace-temps où l’étreinte du passé est plus forte encore que dans des villes comme Paris pourtant « dinosauresques » vue de l’Asie…

Autour de la file, les même rayons, garnis des même produits qu’ailleurs, avec les mêmes promotions et les même caissières vêtues du même gilet rouge… Une même monnaie, une même langue et des visages que l’on reconnaît. Des caddies similaires aux autres et des habits conformes aux standards de l’occident. La modernité est arrivée jusqu’ici, aucun doute là-dessus. Mais il semblerait qu’en chemin vers les rives du Rialto elle se soit perdue en traductions multiples. Dehors, on continue de vivre sur l’eau, détaché de la terre ferme. On ignore les bienfaits de l’automobile, et on prend le bateau comme on emprunte un Vélib… On vit encore au rythme des marchés et des arrivages du pêcheur ou de son maraîcher avec qui, les années aidant, on a fini par faire connaissance. On connaît tous ses voisins par leur nom ou par leur sobriquet. Ces mêmes sobriquets qu’empruntaient déjà nos grand-parents un demi-siècle plus tôt.

Fascinante également, cette Venise où l’on aime l’art…

Des notes de piano s’échappent par une fenêtre du conservatoire et sous un ciel de janvier métallique, parviennent à mes oreilles quelques mètres en contrebas sur une place vieille de huit siècles ; incroyablement seul, assis aux premières loges de ce spectacle si improbable qu’il en devient unique.

Sur les pavés, la nuit approchant, l’empreinte des grands marchands croise le parfum des explorateurs et l’ombre furtive d’espions tapis sous des portes dérobées. Un chargement en provenance des Indes, bardé d’épices et de soie fine accostera dans la soirée. Il est dix-sept heures trente, c’était il y 1200 ans…

Parmi ces ruelles humides, je dévisse, consumé par un parfum d’irréel, que les arrêts intempestifs aux comptoirs des cavistes bonifient au fil des heures. Je parviens finalement à retrouver mon chemin parmi les impasses, poussé par les invisibles flots du Veneto. Saint Marc veillait sur le petit français qui n’aura fait que passer…



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